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PARAÎTRE OU DISPARAÎTRE, suite

Bonjour,

Voici la suite de l’histoire que vous attendiez, « Paraître ou disparaître ». Désolée pour l’attente alors que je vous avais promis une suite qui paraîtrait rapidement mais j’ai dû changer de PC et cela ne se fait pas sans difficultés. Ce fut même long et particulièrement complexe !

Me revoici donc et vous n’avez rien perdu à attendre car cette nouvelle s’est développée pendant ce temps. J’ai fini de l’écrire, la fin sera surprenante. La devinerez-vous avant de la lire ? Ce n’est pas certain. Il y aura encore quelques épisodes avant que vous la découvriez. Votre patience sera récompensée !

Bonne lecture !

Résumé de l’épisode précédent :

Éthan a compris que l’autre est son double parfait même s’il a du mal à l’admettre. Il en profite car pendant que l’individu travaille, lui se fait plaisir. Mais un soir l’étranger lui fait comprendre que cela a assez duré, qu’il est fatigué et qu’Éthan doit reprendre le seconder. Ce dernier refuse. Son double devient alors violent et commence à étrangler Éthan terrifié. Curieusement le lendemain, l’autre est redevenu doux. Éthan tente alors de le questionner sur son origine et son identité, sans obtenir de réponse. Il en déduit qu’il doit se méfier de lui d’autant que le lendemain il s’aperçoit qu’il porte les mêmes stigmates d’étranglement que lui.

Quand Éthan se réveilla, l’autre n’était plus là. Il se sentit soulagé d’être seul, il aurait les idées plus claires.

Avant de partir, le squatteur s’était contenté de programmer la cafetière et de disposer sur la table le strict minimum. Les petites attentions qui avaient agrémenté le quotidien d’Éthan depuis l’apparition de ce clone dans son existence bien réglée s’étaient envolées.

Le café à peine avalé, il s’habilla rapidement et quitta précipitamment son appartement comme s’il en était chassé.

Une fois dans la rue, il consulta son smartphone pour dénicher l’adresse d’un armurier. Posséder une arme c’était bien mais il se sentirait plus en sécurité s’il y avait des balles dans le barillet. Si l’autre savait tout de lui, il ne pourrait pas deviner qu’Éthan s’apprêtait à charger l’arme. Il déposa son permis sur le comptoir du magasin et passa sa commande. Le vendeur le dévisagea comme s’il avait quelque chose de louche.

            — Vous allez bien, monsieur ? demanda-t-il.

            — Oui ! Pourquoi voulez-vous que ça n’aille pas ?

            — Je demande ça comme ça. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

            Le front luisant d’Éthan, ses mains moites qui laissaient leur empreinte humide sur la surface en verre du comptoir, sa nervosité ne passaient pas inaperçus pour l’œil expérimenté du commerçant.

            — Si je peux vous aider…

            Il voulut lui dire de se mêler de ses affaires mais il se retint pour ne pas attirer davantage l’attention d’autant qu’un autre client venait d’entrer, ce qui actionna la cloche reliée à la porte.

            — Juste une digestion difficile ce matin. Le café n’arrive pas à passer, prétexta Éthan.

            — Ça m’arrive aussi parfois, répondit le vendeur tout en lui annonçant le prix à payer.

            — Par carte bleue, s’il vous plaît !

            Éthan récupéra son petit paquet et tourna les talons sous le regard appuyé et perplexe de l’armurier guère convaincu par le motif qu’il lui avait donné.

            Plus loin, il s’arrêta dans un bar pour commander une pression mais surtout pour faire le point sur sa situation. Il avait une arme. Il avait des munitions. Il restait à décider à quoi cela lui servirait. Après tout, quand l’autre lui avait sauté à la gorge pour l’étrangler, il n’aurait pas pu dégainer son révolver s’il l’avait eu sur lui, tant il avait été surpris par l’accès de violence. Non, il devait s’y prendre différemment. Il ne pouvait pas attendre sagement que son clone rentre pour le mettre sous la menace de son arme. Ce dernier ne comprendrait pas puisqu’ils s’étaient quittés en bons termes le matin. Il fallait élaborer une stratégie plus fiable. Il ne pouvait pas non plus attendre, ne rien faire, et qu’il lui impose de nouvelles exigences, à commencer par le fait de devoir travailler dès le lundi suivant ou qu’il pique une nouvelle colère et lui saute à la gorge. Non, il avait eu assez peur la dernière fois et il ne tenait pas à revivre la scène. Il ne pouvait pas se contenter de le menacer afin de le faire déguerpir car dans ce cas il devrait retourner bosser et cela ne l’enchantait pas. Il ne pouvait pas l’effrayer afin de l’éloigner sans prévoir ce qui se passerait ensuite car il pourrait tout bonnement revenir et se venger voire le tuer, se débarrasser de son corps et prendre définitivement sa place. Ses comptes bancaires étaient bien garnis et il pourrait faire main basse dessus en toute légalité. Cette idée le hantait de plus en plus d’autant qu’ils avaient tous deux les marques d’étranglement sur leur cou et qu’il ne pouvait pas lui demander d’où provenait ces traces suspectes. Et s’il se les était faites lui-même dans l’urgence pour ressembler trait pour trait, blessure pour blessure à Éthan parce que la substitution totale des deux hommes était proche ! Cela signifiait probablement que sa disparition pure et simple était préméditée et dans ce cas la police n’envisagerait pas une seconde sa mort puisqu’elle aurait sa réplique exacte sous les yeux tandis que lui, le véritable Éthan, serait mort ! Il n’avait aucune aide à espérer, même pas des forces de l’ordre qui le prendraient pour un fou s’il tentait de tout leur raconter. Beaucoup de gens envient les jumeaux parfaits, leur complicité, l’amour qu’il se vouent… Éthan avait mieux que cela, il avait un double de lui-même mais il ne s’était jamais senti aussi seul de sa vie.

            Son cerveau était en ébullition, sa nervosité à son comble si bien qu’il renversa la totalité de sa bière d’un mouvement de bras non maîtrisé. Le serveur accourut aussitôt, lavette et torchon blanc à la main pour essuyer les dégâts.

            — Ça va, monsieur ? Pas trop mouillé ?

            Éthan lui décocha un regard enflammé et des paroles venimeuses :

            — Foutez-moi la paix ! Qu’est-ce que vous avez tous aujourd’hui à me demander si ça va ? Allez vous faire foutre !

            Il se leva brusquement et allait partir quand le garçon l’interpella timidement, en restant éloigné :

            — Monsieur, vous n’avez pas réglé l’addition.

Éthan fit volte-face et jeta un billet chiffonné sur la table puis, sans demander son reste, il sortit en trombe du bar sous l’œil étonné des clients. Sur le pas de la porte, il bouscula un enfant qui tomba et se mit instantanément à pleurer. Sans même s’excuser il fila et disparut au coin de la rue, insensible aux quolibets fleuris des témoins.

            Il erra ensuite dans la ville, au hasard des rues, détournant le regard chaque fois qu’une vitrine s’emparait de son reflet. Qu’avait-il fait pour provoquer cette situation ? Rien, il en était sûr. Cela dépassait l’entendement, cela le dépassait mais ce dont il finissait par se convaincre c’était qu’il devait reprendre en mains sa vie sous peine d’être phagocyté par l’autre au caractère trop affirmé à son goût et à la brutalité dissimulée mais bien présente.

            Perturbé jusque dans ses entrailles, il ne toucha pas au repas qu’il avait commandé dans le restaurant où il avait pourtant ses habitudes ces derniers temps.

            — Ça va monsieur Boccello ? demanda le serveur qui le connaissait bien.

            Il ne voulait plus entendre cette question. Il ne pouvait plus entendre cette question. Il se voyait sauter sur le jeune homme, lui asséner des coups de poings en pleine face, lui fracasser l’arête du nez et le propulser à travers toute la salle pour le faire taire. Il parvint in extremis à se maîtriser et choisit finalement la fuite pour éviter les problèmes.

            — Mettez ça sur mon compte, je dois rentrer.

            — Bien sûr monsieur Boccello, ce sera fait !

            Jamais il n’avait été violent. Jamais il n’avait ressenti une telle rage en lui et cette difficulté à se maîtriser. Ce pacte faustien qu’il n’avait jamais réclamé devait cesser au plus vite avant qu’il ne sombre dans la folie. Il devrait reprendre les rênes de sa vie.

Tout D’abord, l’autre devrait partir loin, très loin et ne plus jamais chercher à le contacter ou à revenir. Il ne devrait plus jamais entendre parler de lui, comme s’il n’avait jamais existé. Il ferait en sorte qu’il disparaisse et lui retournerait travailler à la banque comme avant. Mais il n’essayerait plus d’être le trader du mois ni celui de l’année. Ça, c’était fini ! Et s’il y avait une seule chose positive dans cette expérience avec son double c’était justement cette prise de conscience radicale qu’il passait depuis trop longtemps à côté de sa propre vie ! Tout était à reconstruire désormais. Il reprendrait contact avec sa famille et irait voir ses parents qu’il avait délaissés alors qu’il les savait âgés et fatigués. Au boulot, il bosserait honnêtement en veillant à préserver sa vie privée. Les journées qui commençaient avant tout le monde : terminé. Les repas pris sur un coin du bureau à côté du P.C : terminé. Les départs de la banque à point d’heure alors que les techniciens de surfaces nettoyaient les open-spaces désertés depuis longtemps : terminé. TERMINÉ ! Éthan Boccello tirerait un trait définitif sur le passé. Il allait vivre et profiter car il y avait bien une vie après le travail.

Mais pour que tout cela se concrétise, il fallait mettre fin aux ambitions de son clone au plus vite. Sa décision était prise, irrévocable et rien ne le ferait vaciller.

            Rien sauf l’autre, songea-t-il soudain. Et s’il refusait tout bonnement ce deal considérant qu’il n’avait rien à y gagner. Éthan pouvait-il le contraindre à renoncer à tout : l’argent sur les comptes bancaires, le statut professionnel, l’appartement… ?

            Il parlait à haute voix, tout seul, faisant de grands gestes à droite et à gauche pour accompagner ses paroles. Il pesait le pour et le contre des possibilités qu’il envisageait. Les passants se retournaient sur son passage tant il se comportait étrangement. Sa chemise encore mouillée lui donnait un air négligé et lorsqu’ils repéraient les marques sur son cou ils faisaient un écart. D’autres riaient simplement de le voir s’agiter dans le vide.

            Il était planté devant son immeuble depuis dix bonnes minutes quand il se rendit compte qu’il était arrivé. Trop absorbé par les divers scénarios, il avait totalement occulté le monde extérieur. Un voisin qui sortait de l’allée le replongea dans la réalité.

            — Bonsoir monsieur Boccello.

            Éthan leva le nez vers lui et tenta de répondre en s’efforçant vainement de mettre un nom sur le visage croisé :

            — Bonsoir monsieur… Euh !…

            Comme sa mémoire le trahissait, il renonça à se souvenir d’autant que l’homme s’était déjà éloigné.

            Il grimpa au troisième étage, sortit ses clés, pénétra chez lui et après s’être dévêtu et changé, il mit son plan à exécution.

            Il avala d’abord trois bonnes doses de son meilleur whisky pour se donner du courage puis, sans hésiter, il tira un fauteuil dans le couloir comme s’il déménageait. Le meuble, particulièrement lourd semblait résister et vouloir rester là où il se trouvait mais de poussées en de tractions répétées, Éthan finit par l’installer face à la porte d’entrée, à distance respectable, histoire de ne prendre aucun risque d’être à nouveau agressé. Confortablement installé à ce poste d’observation improvisé, à l’affût, il bénéficierait d’un champ de vision suffisamment dégagé et d’un contrôle parfait des déplacements qu’il exigerait de l’autre.

            Il se versa un quatrième verre d’alcool et même si son esprit était de plus en plus embrumé, il savait tout à fait ce qu’il avait à faire. Il attrapa une valise qu’il ouvrit sur le lit et vérifia que du fauteuil il verrait à la fois l’entrée, le dressing et la chambre. Parfait !

            Il refit mentalement un point et, satisfait, il se posa dans le fauteuil, arme chargée à la main. Il attendit son clone, prêt à en découdre avec lui.

            Quatre heures plus tard, alors que le nuit était tombée depuis longtemps, un cliquetis dans la serrure annonça l’entrée imminente de celui dont Éthan voulait se débarrasser.

Éthan, revolver fermement braqué sur la porte.

Le clone, yeux exorbités quand il découvrit Éthan armé, qui le menaçait.

Éthan, souriant et confiant car il avait tout calculé.

Mais vingt minutes plus tard trois coups de feu claquèrent dans l’appartement et résonnèrent dans tout l’immeuble alertant le voisinage.

Le plan d’Éthan n’avait pas fonctionné comme il l’imaginait.

(à suivre)

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La suite paraîtra très prochainement.

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Mon prochain article (avant la publication de la suite de cette histoire) sera très bref. Il aura simplement vocation de vous annoncer ma prochaine séance de dédicaces au cours de laquelle vous pourrez me rencontrer.

Littérairement vôtre,

AUDREY DEGAL


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OUTLANDER, Le Chardon et le Tartan, Diana Gabaldon

C’est étrange la façon que l’on a d’entrer dans un livre ! 

Une amie lit ce roman et m’en parle. Mieux, elle me le prête. Je le commence mais dès le début j’ai du mal à adhérer au récit : une jeune femme mariée,  infirmière sur les champs de bataille lors de la seconde guerre mondiale, mène une vie sans histoire. L’auteure évoque son quotidien, son couple… Je n’étais pas passionnée car j’aime « accrocher » à un livre dès le début et je trouvais que la « substantifique moëlle », comme disait Rabelais, tardait à se mettre en place.

J’ai donc laissé tomber ce roman pendant 2 ans, oui, 2 ans. Puis, à l’occasion de vacances, je me suis dit : pourquoi ne pas retenter la lecture ? Je ne le reprends, pas depuis le début, de crainte d’être à nouveau ennuyée. J’ouvre le roman là où je m’étais arrêtée, un peu perdue, et pour cause, 2 ans d’interruption, c’est long ! … et j’arrive au moment, LE moment, celui qu’il me fallait franchir avant d’abandonner le roman, lorsqu’au cours d’une promenade, elle est brusquement propulsée au XVIIe siècle en passant auprès d’un menhir écossais. 

A partir de ce moment-là j’ai dévoré les 850 pages en peu de temps. Claire, le personnage principal, se retrouve au beau milieu d’un champ de bataille mais d’un autre temps. Introduite dans un château – mais après bien des péripéties que je vous raconterai pas ici pour ne par gâcher votre plaisir de lire – elle doit composer avec les usages de l’époque, l’ignorance, les superstitions, les croyances, l’absence de médicaments… Elle est intelligente, subtile et elle comprend vite comment elle doit s’y prendre pour éviter le pire. Elle rencontre un ancêtre de son époux du XXe siècle, le croit bon car il ressemble trait pour trait à son mari mais il se révèle son pire ennemi, veut sa perte et lui fera courir des dangers insoupçonnés. 

Pour échapper à la menace qui pèse sur elle, elle fait confiance à Jamie, cet écossais guerrier qui la déconcerte et qu’elle surprend par son comportement et ses propos parfois étranges. Lui aussi est menacé et son passé n’est pas simple. 

Les Highlands sont le décor de ce roman finalement captivant sur lequel je n’aurais pas parié au début. Que de rebondissements ! La lecture est facile (il s’agit d’une traduction (elle comporte quelques erreurs (rares)) et même s’il y a parfois des longueurs dans le récit le lecteur avisé en viendra facilement à bout. Il existe d’autres suites à ce roman, parues en d’autres tomes tout aussi volumineux. Si le coeur vous en dit, allez-y !

Sachez que Netflix a produit l’oeuvre en série que j’ai aussi visionnée. Comme toujours, le passage à l’écran écrase le roman, certains passages ont disparu mais l’ensemble reste appréciable. Je vous recommande toutefois la lecture, plus riche !

Donc, si vous cherchez un peu de lecture, plongez-vous dans ce roman, Outlander, tome 1  » Le chardon et le tartan » vous ne devriez pas être déçus. 

Bonne continuation à toutes et à tous. Encore merci pour votre fidélité à mon site, pour vos partages et à celles et ceux qui recommandent aussi la lecture de mes romans dont vous trouverez des extraits en page d’accueil ou dans le Menu puis « Polars, thrillers, romans ».

N’hésitez pas à mettre un commentaire sur sur ce site, un « j’aime », je vous répondrai. Ceci qui permet à d’autres lecteurs de découvrir mon site.

Bientôt vous pourrez découvrir la fin de l’histoire à suspense « Paraître ou disparaître ». Vous pouvez aussi vous plonger dans mes romans (voir « Menu » puis cliquez dans « Polars, Thrillers, romans »), tous disponibles sur internet ou votre libraire en ebook ou livre papier). En attendant, bonnes lectures à toutes et à tous !

AUDREY DEGAL


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PARAÎTRE OU DISPARAÎTRE (suite 2)

 Résumé de l’épisode précédent : 

Éthan qui a trouvé un étranger endormi chez lui, dans son lit, s’est d’abord réfugié dans un placard avant d’appeler la police. L’inconnu, toujours paisible, ne s’alarme pas de la réaction du jeune homme terrorisé et violent. Ce dernier rétablit l’électricité et s’introduit dans la buanderie en attendant l’intervention des forces de l’ordre. Mais la poignée casse, le condamnant à rester enfermé, incapable de répondre à l’agent qui sonne à l’interphone. Il entend du bruit. L’intrus s’est réveillé et répond aux sollicitations des policiers.

Bonne lecture et laissez-moi un petit commentaire, ça fait toujours plaisir !

— Oui, c’est bien moi ! Qu’est-ce que c’est ? …. La police !… Qu’est-ce qui se passe ?… Moi ?… Non, je ne vous ai pas appelés… Un intrus, chez moi, c’est une plaisanterie !… Excusez-moi, mais je vous assure qu’il n’y a personne d’autre que moi ici, je suis un peu surpris d’être dérangé en plein milieu de la nuit !

            L’inconnu semblait agacé et mal réveillé.

            — OK, OK, continua-t-il alors que les policiers insistaient, je comprends, vous devez vérifier. Je vous ouvre…. Troisième étage, porte gauche.

            Il actionna le déverrouillage de l’allée comme s’il était vraiment chez lui.

            Quelques instants plus tard, un policier toqua à la porte de façon discrète pour ne pas ameuter le voisinage.

            — Pouvons-nous entrer ?

            — Je vous en prie mais je vous assure que tout va bien.

            La porte d’entrée venait de se plaquer contre celle de la buanderie dont elle masquait désormais l’accès. Toujours retranché, Éthan venait de comprendre que si les agents ne la refermaient pas derrière eux, ils ne le découvriraient pas dans sa planque d’autant que l’inconnu venait de ramasser la poignée et le carré qu’il avait trouvés par terre.

            Éthan se rapprocha de la porte, posa une main sur le bois et prit une inspiration, prêt à appeler pour signaler sa présence.

            Il essaya mais aucun son ne sortait de sa bouche sans qu’il sût pourquoi. Quelque chose le dérangeait dans cette situation improbable. Il était en quelque sorte bloqué, entravé dans sa volonté par des forces contradictoires qui le dépassaient et son corps ne lui obéissait plus.

            C’était plus fort que lui, il n’arrivait pas à agir.  Était-ce l’émotion, l’excès de peur, la fatigue ? Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi il restait muet alors que tout le poussait à sortir de ce guêpier. Il dut se concentrer pour pouvoir lever la main mais ses doigts se contentèrent seulement d’effleurer la porte, tout doucement. Il renonçait malgré lui.

La situation aurait pu être angoissante ou cocasse mais elle n’était ni l’un ni l’autre. Elle le troublait et plus encore la voix de l’intrus. Elle lui était familière, si familière : les intonations, les expressions, le ton… De plus, il connaissait l’appartement et s’y déplaçait apparemment sans hésiter. Peut-être s’agissait-il d’un voisin qui occupait le même logement, juste au-dessus ou juste au-dessous de lui et qui avait échafaudé un plan pour le piéger et lui faire avouer son code de carte bancaire. Mais il aurait déjà agi au lieu de se contenter de se coucher dans le même lit que lui. Il dut l’admettre : les intentions de l’intrus étaient différentes.

Il aurait payé cher pour connaître le fin mot de tout ceci mais même son compte en banque garni ne pouvait lui offrir cette délivrance. Il enragea tout à coup, comme un volcan éteint depuis des siècles et désormais au bord de l’implosion. Ses nerfs lâchaient. Il leva brusquement un poing fermé, prêt à marteler la porte de rage et d’accablement mêlés. Son geste s’arrêta là, en l’air, poing retenu par une main invisible ou une volonté extérieure qui prenait l’ascendant sur ses propres décisions. Son bras refusait de lui obéir. Il dut bien l’admettre : il était prisonnier de la buanderie, de lui-même et de ce squatteur. Alors il prêta l’oreille pour saisir la conversation qui se déroulait sans lui.

            — Oui, je vous dis que je dormais. Je ne sais pas qui vous a appelés. Vous pouvez regarder dans toutes les pièces, je n’ai rien à cacher !

            Les policiers, deux probablement, avancèrent dans le couloir. Éthan entendit les portes s’ouvrir et se refermer, des pas, des paroles entrecoupées de moments de silence.

            — Je travaille au Lcl, répondit l’inconnu à la demande des agents.

            — Lcl ?

— Oui, le Crédit Lyonnais.

— OK ! Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal ces jours-ci ?

— Non !

Les questions-réponses fusèrent pendant un bon moment. De toute évidence les policiers ne se contentaient pas d’inspecter visuellement tout l’appartement. L’intrus les suivaient pas à pas, les bras croisés, tapotant parfois du pied par terre pour leur faire comprendre qu’il s’impatientait.

            — Écoutez messieurs, je vous remercie d’être passés mais, comme vous pouvez le constater, il n’y a rien d’anormal et je ne cours aucun risque chez moi. Je commence tôt tout à l’heure, je suis encore fatigué et je voudrais bien me recoucher.

            — Bon, OK, je ne vois rien. Nous allons vous laisser. Mais s’il y a quoi que ce soit, n’hésitez pas, appelez !

            — Je n’y manquerai pas. Merci d’être intervenus.

            Et il les guida vers la sortie de l’appartement dont la porte était restée grande ouverte durant l’intervention après quoi il tourna la clé dans la serrure pour bien refermer derrière eux.

            En descendant les escaliers les deux agents, un jeune qui débutait dans le métier et l’autre la cinquantaine, restaient dubitatifs.

            — C’est bizarre tout de même !

            — Oh, tu sais, j’en ai tellement vu et entendu dans ma carrière que plus rien ne me surprend.

            — Ouais !

            — Si ça se trouve, il nous a bien appelés, pour un pari avec des copains ou parce que c’est un angoissé qui s’affole au moindre bruit nocturne ou… Ne cherche pas à comprendre. Un chat a peut-être fait tomber un pot de fleurs sur un balcon ou des voisins se sont disputés un peu trop fort… qu’est-ce que j’en sais, moi. La nuit, les gens ont peur, c’est tout. Allez, on a fait notre travail et tu as bien vu, rien ne clochait.

            Le jeune opinait de la tête à chaque supposition de son supérieur qui ajouta :

            — Parfois, il ne faut pas prendre à la légère les appels à l’aide. On ne sait jamais ! Pense à ce qui arrive à Jodie Foster, tu sais, dans le film Panic room. Tu n’étais peut-être pas né mais elle ouvre la porte aux forces de l’ordre et elle leur dit qu’il s’agit d’une erreur. Elle est souriante, sûre d’elle et plaisante aussi. Pourtant, des malfrats sont entrés dans sa maison et la menacent vraiment. Mais comme ils sont juste à côté, elle ne peut rien dire. C’est violent comme film. Enfin tu vois ce que je veux dire !

            — Oui. C’est pas facile de savoir qui dit la vérité.

            — C’est tout le problème de notre métier !

            La Dacia Duster où ils prirent place démarra et ils regagnèrent le poste où ils étaient de garde toute la nuit.

            L’appartement d’Éthan avait retrouvé son calme et un silence oppressant s’était emparé des lieux. Où était passé l’inconnu ? Que faisait-il ? Pour Éthan les secondes, les minutes semblaient s’éterniser. Que se passait-il de l’autre côté de la porte, dans le couloir. Tel un aveugle il guettait le moindre son dans l’espoir de percevoir quelque chose. Il tentait de contrôler sa respiration tout en espérant que l’autre l’oublierait, retournerait se coucher et mieux encore quitterait l’appartement.

            Soudain un bruit métallique creva l’atmosphère cotonneuse dans laquelle il se sentait à l’abri. Le carré métallique venait de retrouver sa place ainsi que la poignée et la porte s’ouvrit. L’étranger se dressait au beau milieu de l’encadrement, solidement campé sur ses jambes.

            — Qu’est-ce que tu fous enfermé là-dedans, Éthan ? Heureusement que je suis là ! Tu as l’air frigorifié. Enfile donc le peignoir qui traîne sur le sèche-linge et sors de là. On va se recoucher, je suis crevé !

            Tel un petit garçon bien obéissant, Éthan suivit scrupuleusement aux conseils que l’autre lui donnait. Il était incapable de réfléchir, incapable de rétorquer, incapable de questionner, incapable de comprendre.

            Il secoua légèrement la tête comme si ce mouvement pouvait lui permettre de remettre ses idées en place.  Ses gestes étaient lents, hésitants, mal assurés. Les pans de son peignoir mal ajustés pendaient inégalement et sa ceinture approximativement nouée menaçait de se défaire. Il devait reprendre ses esprits. Il tourna les yeux vers l’autre qui l’attendait patiemment et se plongea intensément dans son regard.

            C’est à ce moment précis qu’enfin il comprit.

Il comprit pourquoi il connaissait cette voix.

            Il comprit qu’il avait déjà rencontré cet étranger.

            Il savait tout de lui à commencer par son nom.

            Comment n’avait-il pas pensé à lui dès le début ?

            C’était inouï mais si évident !

            Sans un mot, résigné et vaincu avant même d’avoir livré bataille, il dépassa l’autre, heurtant son épaule sur son passage, se dirigea tout droit vers la chambre tel un automate, s’allongea sur un bord du lit, se couvrit, éteignit la lumière mais garda les yeux grands ouverts, luttant pour vaincre l’épuisement et ne pas dormir. Mais le sommeil finit par le terrasser.

            L’autre, étendu juste à côté, ne tarda pas à ronfler, insouciant et serein.

*

            La sonnerie du réveil-matin, détruit la veille, ne tira pas Éthan de ses rêves agités. En revanche, une agréable et inhabituelle odeur de café chaud et de tartines grillées s’invita jusque dans la chambre et vint délicatement taquiner ses narines. Malgré toute cette douceur, il se redressa brutalement. La réalité venait de le rattraper et les événements de la nuit lui revinrent pleinement en mémoire.

Il repoussa les draps qui s’étaient emmêlés autour de ses chevilles et les entravaient et, à pas de loup, s’avança vers la cuisine pour pouvoir observer ce que l’autre faisait. Avec un naturel déstabilisant, l’intrus sifflotait un air bien connu et, sans aucune gêne, ouvrait les placards ou le frigo pour dresser la table d’un petit-déjeuner copieux, que d’habitude, Éthan trop pressé ne prenait jamais.

— Arrête de faire l’idiot, dit-il alors qu’il avait senti sa présence. Regarde, je t’ai pressé deux oranges. Viens, approche et installe-toi.

Éthan ne parvenait pas à répondre quoi que ce fût. Il avait l’impression d’être tombé au fond d’un puits, d’avoir passé la nuit dans une eau putride et d’avoir tenté vainement de gravir les parois abruptes qui auraient déchiré ses doigts et usé ses ongles. Mais ses papilles sollicitées par les senteurs qui émanaient de la table lui disaient au contraire qu’il était un roi et que quelqu’un veillait à son bien-être.

            — Fais comme chez toi !

            Éthan réagit à cette remarque en sursautant.

— Relaxe, mec, je te taquine. Tu as les nerfs à fleur de peau ! C’est dingue !

            Éthan se contentait de suivre les moindres gestes de l’étranger, ses déplacements et de l’écouter.

— Assieds-toi et déguste. Prends le temps pour une fois, fais-toi plaisir !

L’inconnu donnait le sentiment d’être très à l’aise. Il lui parlait comme si c’était naturel et qu’il avait l’habitude de converser avec lui.

Entre les toasts briochés dorés, le café impeccablement dosé et goûteux, le jus de fruit savoureux, Éthan finit par se laisser aller jusqu’à se sentir plus détendu. Après tout, il était certain que l’autre ne lui voulait aucun mal.

— Ne bouge pas ! fit l’étranger.

Il s’éclipsa dans la chambre et réapparut quelques minutes plus tard, vêtu du costume préféré d’Éthan qui lui allait comme un gant.

— Je te laisse, je vais bosser ! Profite de ta journée.           

Éthan parvint enfin à articuler :

— Mais… mais … où allez- v…

Il rectifia :

— Où vas-tu ?

            — Au bureau, au LCL pardi ! Toi, tu te reposes. À ce soir !

            La porte d’entrée qui claque, le moteur d’une voiture que l’on démarre dans la rue, la sienne, et un départ sur les chapeaux de roue. L’étranger avait filé.

Le retour au silence le plus complet et la solitude achevèrent de déconcerter Éthan dont les mâchoires devenues immobiles ne parvenaient plus à venir à bout du pain au chocolat dans lequel il avait croqué.

            — C’est une histoire de fous, dit-il tout haut.

            Il parcourut du regard son appartement, s’arrêta sur l’heure affichée à l’écran de la télé muette. Hébété, désorienté, il ne savait que faire.

            Il décida d’attendre une heure au terme de laquelle il appellerait le boulot pour dire qu’il se sentait mal et n’irait pas travailler. Après tout, on ne pouvait pas lui reprocher cette petite entorse alors qu’il n’était jamais absent.

            — Lcl bonjour ! Que puis-je pour vous ?

— Allo, oui…bonjour… !

            Tout à coup, il hésita. Était-ce la bonne stratégie que de mentir ? Qu’avait-il à perdre ? Cette journée lui serait salutaire. Il avait tant besoin de se reposer, de couper avec cette vie trépidante qu’il s’imposait depuis trop longtemps. Mais sans qu’il le veuille vraiment, un autre mensonge s’invita dans la conversation.

            — Je me présente, monsieur Lantignac à l’appareil. Je suis le directeur de la société Intratech gérée par monsieur Boccello Éthan. Pourrais-je lui parler ?

            On allait bien sûr lui répondre qu’Éthan Boccello n’était pas encore arrivé mais on ne lui dirait pas qu’il était encore attablé devant son petit-déjeuner. Contre toute attente, la réponse fut différente de ce qu’il avait imaginé.

            — Oui, bien entendu. Il vient juste d’arriver. Ne quittez pas monsieur Lantignac, je vous le passe tout de suite !

            Éthan voulut se raviser et dire qu’il le rappellerait plus tard mais la communication avait déjà basculé et, à l’autre bout du fil il l’entendit, lui, l’étranger.

            — Éthan, c’est toi. C’est sympa d’appeler.

            — Comment… ?

            — Ne te fais pas de soucis, je gère. Je connais ton boulot aussi bien que toi. Ne t’inquiète pas ! Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

            Éthan avait raccroché et il jeta le téléphone devant lui comme s’il lui brûlait la main.

            La situation lui paraissait si irréelle qu’il crut un instant qu’il avait sombré dans la folie. Peut-être qu’il se trouvait coincé dans la quatrième dimension. Peut-être que ses amis allaient sonner à la porte, accompagnés d’un caméraman et d’un producteur de télévision. Peut-être qu’un burn-out produisait ce type d’hallucinations. Peut-être que…

C’était pourtant la vérité.

C’était inexplicable mais un autre Éthan, en tous points conforme à lui, l’avait remplacé.

Il tourna en rond chez lui, se mit à lire, reposa aussitôt son livre, retourna se coucher sans conviction, se releva, alluma la télé sans la regarder, surfa sur internet sans idée précise, essaya d’appeler un ami avant de raccrocher… Déboussolé était le terme qui lui correspondait. Il avait tout son temps mais ne savait qu’en faire comme quelqu’un qui deviendrait subitement riche et ne saurait comment dépenser sa fortune. Puis, tout s’éclaira. À quoi bon chercher à comprendre ? À quoi bon lutter ? Il était libre et il pouvait donc profiter de sa journée. L’autre venait de lui offrir l’occasion de disparaître des radars pour faire ce que bon lui semblait. Les apparences étaient sauves : à la banque l’autre le remplaçait.

*

            Oui, totalement libre !

            Le trader du LCL avait virtuellement largué les amarres, brisé ses chaînes et il se sentit pousser des ailes.

            Pour la première fois depuis cinq longues années, au cours desquelles il avait dû faire ses preuves, écrasant de redoutables jeunes loups comme lui désireux de franchir les obstacles les premiers, il flânait.

            Il se rendit d’abord au musée des arts contemporains, erra dans les galeries, s’attarda devant les œuvres des plus grands artistes avant de sortir pour déjeuner chez un chef étoilé. Là, il ne se refusa rien. L’argent accumulé est fait pour être dépensé, se disait-il et ses comptes étaient bien garnis. Il suivit le conseil du sommelier et commanda un Saint-Émilion Grand Cru Château Angélus de 2018 qui s’accordait avec le menu choisi : coquilles Saint Jacques grillées, truffes Mélanosporum, bar à la vapeur, légumes glacés et foie gras, pigeon farci en cocotte sauce Salmis et Butternut rôtis, fromages de France et poire aux amandes et chocolat Valrhôna. La présentation était exquise et son palais flatté. L’après-midi, il s’accorda un plaisir qu’il reportait sans cesse : une séance au cinéma. Il essaya ensuite nombre de costumes avant d’opter pour la confection sur mesure. Il se promena le long des quais du Rhône et, comme le soleil déclinait il songea à rentrer.

            Sur le trottoir, mains enfoncées dans les poches de son manteau, il stoppa net. Et si l’autre revenait ! C’était un risque à prendre et de toute façon il n’avait pas le choix. Il gérerait la situation qui se présenterait.

            Il songea un instant qu’il pourrait se barricader dans son appartement et lui faire comprendre qu’il devait partir. Mais après tout, cette journée inespérée avait été profitable voire très agréable et il se sentait régénéré. Peut-être que ce remplaçant inespéré lui permettrait encore de se détendre en se rendant à sa place au travail. Il devait en profiter.

Il divaguait une fois de plus, son esprit faisait le grand écart, accaparé par des hypothèses antinomiques. Soudain, un postulat surprenant surgit, auquel il ne s’attendait pas : et si ce double ne rentrait pas, s’il disparaissait et que cette journée n’était qu’un aperçu voué à ne pas être reconduit. Cette pensée démente signifiait-elle qu’il voulait que l’autre reste ?

Il n’avait pas franchi le seuil de l’appartement qu’une senteur de cuisine épicée l’invita à entrer. Épicurien dans l’âme il adorait bien manger.

— Salut ! La journée s’est bien passée, s’enquit l’intrus.

Il était là, de retour.

            — Oui, très bien !

            Éthan réussissait enfin à lui parler.

            — Super, c’était l’objectif. Regarde, je t’ai préparé un tajine de poulet mais je ne dîne pas avec toi. Je file.

            — Tu files, et tu vas où ?

            — Je sors m’aérer un peu. Ta vie est rude et monotone. J’ai besoin de souffler. Ne m’attends pas, je dîne dehors et je risque de rentrer tard. Fais ce que tu veux de ton côté !

            — Et demain ?

            — Demain, je vais bosser à ta place, évidemment !

— Évidemment, répéta Éthan décontenancé.

L’inconnu doublé du cuistot ôta son tablier de cuisine sous lequel il était déjà apprêté pour sortir. Il attrapa sa pochette et ses clés au vol et avant de s’échapper adressa un petit signe de la main à son double.

— À plus !

Éthan aurait pu et aurait dû s’interroger davantage tant la situation était étrange. Il aurait pu et aurait dû poser les questions qui lui brûlaient les lèvres mais il préféra se raviser. Il craignait les réponses que l’autre pourrait lui apporter et il préférait profiter de cette aubaine, cette liberté soudaine, ces loisirs dont il avait oublié l’importance. Ce seul mot, « loisirs » avait disparu de son vocabulaire. Il s’attabla, dégusta le plat que l’autre lui avait préparé, geeka pendant des heures sur internet, visionna une série Netflix qu’il voulait voir depuis des lustres et après un bain, se rendit chez un concessionnaire Ducati encore ouvert pour s’acheter la moto dont il avait toujours rêvé. Puis il rentra, heureux, et il alla se coucher.

Pour la première fois, il n’avala aucun somnifère et dormit d’un sommeil aussi paisible que réparateur.

Le lendemain, l’autre se leva bien avant lui et, comme la veille, il lui concocta les repas de la journée avant de s’éclipser pour prendre sa place au travail.

Au fil des mois, Éthan avait pris de l’assurance et devenait hédoniste. Il alternait les journées consacrées au sport, aux parties de golf, il s’était inscrit dans un club pour passer le brevet de pilote dont il rêvait depuis l’enfance et il songeait déjà à s’offrir un jet privé léger. Il disposait des fonds nécessaires, il lui suffirait de faire un petit crédit pour compléter le financement. Pourquoi se priver ? L’autre se démenait au travail et les primes tombaient régulièrement. Au guidon de sa moto, il parcourait la France et n’avait pas pu résister à découvrir le Portugal, poussant le trajet jusqu’à l’Algarve. Il se prenait parfois pour Tom Cruise dans « Top Gun » et quand il roulait, il se moquait des limitations de vitesse. L’autre s’occuperait de les endosser.

*

Le rythme adopté par le couple était bien rodé : Le clone, cet autre lui-même qui n’était plus un inconnu, se rendait quotidiennement à la banque, enchaînait à sa place les heures de travail, les appels téléphoniques, les dossiers vertigineux, les déplacements d’affaires et le soir ou le week-end Éthan l’abandonnait pour sortir, aller au ski ou partir en voyage. Il ne s’absentait jamais plus de deux ou trois jours, soucieux que son double reprenne bien le boulot où il excellait. Éthan ne manquait pas non plus de surveiller son remplaçant car pour pouvoir continuer à profiter encore longtemps de la situation il fallait que tout fonctionne. Finalement, à part dormir dans le même lit, les deux hommes se voyaient peu et Éthan dévorait la vie, insouciant des lendemains.

Mais le bonheur est chose fragile, chacun le sait, et sans prévenir il peut s’éclipser. Les hommes s’habituent si facilement à être heureux ! Trop sans doute !

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Merci à toutes et à tous et à bientôt pour découvrir la suite !

AUDREY DEGAL


2 Commentaires

DOMINIQUE

Bonjour à toutes et à tous,

Avant de vous offrir la suite de l’histoire « Paraître ou disparaître » dont deux épisodes sont actuellement en ligne, je voulais moi aussi, à ma façon marquer la JOURNEE DE LA FEMME et quoi de mieux qu’une histoire ! Je vous la livre ici en intégralité et j’espère que vous aurez du plaisir à la lire. Elle est tirée de mon recueil de nouvelles « DESTINATIONS ETRANGES » (cliquez dans « MENU » pour découvrir le livre, sa 4e de couverture et des extraits). Je vous laisse la savourer jusqu’à la dernière ligne et je vous donne rendez-vous très rapidement pour lire la suite de l’histoire à suspense « Paraître ou disparaître ».

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Je vous souhaite une agréable lecture et une excellente semaine !

******************************************************

Partir, oui vouloir partir…

…mais ne pouvoir aller nulle part !

DOMINIQUE

Il fallait bien sortir ! Oui mais ce n’était pas toujours si simple ! La vie n’est pas si simple  !

Du placard du couloir de son appartement, au cinquième étage, Dominique sortit des chaussures et une veste. Il faisait un peu frais ce matin-là, même si plus tard dans la journée le soleil réchaufferait largement l’atmosphère. Ce serait une belle journée de septembre. Une belle journée, oui, mais pour qui ? Pas pour Dominique, assurément !

Un tour de clé dans la serrure et déjà ses sens en éveil balayaient son environnement. Écouter tout d’abord pour savoir si quelqu’un montait ou descendait les étages dans la cage d’escaliers. Mais il n’y avait personne, pas plus que dans l’ascenseur immobilisé. Voir ensuite, s’assurer que la lumière traquait les moindres recoins. On ne sait jamais ! Quelque malfaiteur pourrait bien se dissimuler quelque part, n’importe où, prêt à bousculer sa victime, à voler son argent et à la maltraiter pour lui faire avouer les codes nécessaires afin d’utiliser les cartes de crédit. Il pourrait aussi en vouloir à sa personne et cela était pour Dominique le pire des cauchemars. Un tour d’horizon : il n’y avait pas âme qui vive sur le palier. Sentir aussi, car la fiabilité de l’odorat est souvent déconsidérée alors qu’un parfum s’exprime, plus qu’on ne le pense, indiquant qu’un individu est passé, il y a quelques instants. Mais Dominique ne humait que sa propre odeur. C’était épuisant de devoir toujours être ainsi, en alerte. C’était cependant son quotidien.

Alors Dominique dévala les escaliers, rapidement, flottant presque sur chaque marche. Il était déjà 7 heures et il ne fallait pas être en retard. Surtout pas ! Les gongs de la lourde porte de l’allée qui menait dans la rue n’avaient pas été lubrifiés. Un grincement désagréable résonna donc, qui alerta les passants quand Dominique surgit de l’immeuble. Tous se retournèrent. Les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, il fallait avancer jusqu’à l’arrêt de bus sans prêter la moindre attention aux mille yeux braqués, inquisiteurs. 5 minutes de marche, ce n’était pas le bout du monde après tout ! Oui et non, tout dépend où est le bout du monde. Pour Dominique, c’était loin et il fallait se frayer un passage en enfer. On l’observait. Pire, on lui parlait :

— Salut toi !

Dominique ne répondait pas. Il était impensable de répondre.

— Je te parle !

Détourner la tête, garder les yeux baissés – le goudron, c’est si beau ! du moins faut-il s’en convaincre, faute de mieux – faire comme si l’on n’avait rien entendu, faire comme si ce n’était pas important. Bref faire semblant. Mieux encore, rêver que l’on peut partir. S’imaginer des destinations lointaines. Fuir le poids du quotidien. S’évader ! Mentalement, c’était sa bouée de sauvetage, le rivage auquel il fallait s’accrocher désespérément pour ne pas sombrer.

Dominique se rappelait le lycée. On lui avait enseigné le théâtre et les masques portés par les personnages qui eux aussi faisaient semblant, faisaient comme si. Le héros le plus émouvant en la matière était bien Cyrano, amoureux fou de Roxane, qui faisait semblant de ne point l’aimer et qui écrivait, écrivait inlassablement des lettres d’amour qu’il signait du prénom de son rival, Christian. Jamais il ne fut démasqué. Seule l’imminence de sa mort avait révélé son vrai visage. Dominique s’en inspirait, ne laissant jamais rien filtrer, refoulant ses émotions, ses envies de rébellion qui grandissaient chaque jour et qui menaçaient d’exploser. Sa vie était si belle avant. Elle était faite de liberté de penser, d’agir, de plaisanter…

Outre la marche à pied, il y avait une autre épreuve, redoutable : l’attente du bus. Il n’était jamais à l’heure et il fallait patienter parfois fort longtemps, immobile. Pour certains, cela signifiait que l’on désirait se joindre à eux sans oser le dire. C’est extraordinaire de voir comme des individus prennent leurs idées pour des réalités, plus encore pour des réalités partagées, se persuadant qu’ils sont irrésistibles. Tout l’art consiste justement à leur résister sans s’attirer leurs foudres.

— Tu viens, je te paye un verre !

Pas de réponse.

— Après on peut passer un bon moment tous les deux !

Toujours pas de réponse.

Enfin, la délivrance : l’arrivée du bus. Dominique gravit les quelques marches et avança dans l’allée centrale. Comme d’habitude, il y avait un monde fou. C’était l’heure de pointe. Serrés comme des sardines dans une conserve trop étroite, les passagers devaient se supporter et tout supporter : odeurs de transpiration, parfum aspergé de mauvaise qualité, haleine fétide, gaz intestinaux largués en dépit du respect d’autrui… Tout cela était difficile à accepter et pourtant ce n’était rien à côté des mains baladeuses qui se promenaient sur les fesses arrondies et cherchaient même à fureter devant les jambes. Dominique se contentait de se retourner pour montrer sa désapprobation mais il était impossible d’identifier les passagers irrespectueux. Et puis il en était ainsi chaque jour. Cela devenait normal pour tout le monde. Il était strictement interdit de crier au scandale sous peine de se voir accuser de provocation, de port d’une tenue indécente… D’ailleurs, la publicité, les journaux et les politiciens se rendaient complices de cet état de soumission. Les premiers affichaient quotidiennement le sexe faible dans des tenues qui n’en étaient pas, dans des attitudes inconcevables, contribuant à ce qu’il soit perçu comme un vulgaire produit de consommation courante, comme une marchandise. Il n’était pas étonnant que même les enfants soient parvenus à se convaincre qu’il s’agissait d’une vérité. Les derniers parce que cela rendait le commerce florissant mais aussi parce qu’ils se réfugiaient derrière la thèse de l’évolution des mœurs, arguant que ce n’était pas grave et qu’il ne fallait pas accorder d’importance à cela. Après tout cela ne provoquait pas la mort… alors !…

Place de la République. 7 heures 20. Dominique devait descendre. Enfin, il lui serait possible de respirer et de bouger. Il faudrait marcher vite jusqu’au bureau.

7 heures 35.

— Dominique, dans le bureau du chef du personnel, on vous attend. Vite !

Serait-ce enfin la bonne nouvelle tant attendue ? Un poste s’était libéré et Dominique avait les compétences requises. Ils étaient deux en fait à briguer cette promotion.

Dominique frappa à la porte.

— C’est vous enfin ! Avant de vous asseoir, préparez-moi donc un café.

Il ne fallait surtout pas espérer un « s’il vous plaît ». Cinq minutes plus tard, ce supérieur hiérarchique despotique regardait Dominique entrer, les yeux rivés sur ses formes généreuses. Comment ne pas se sentir déshabillé ? En plus, il fallait feindre la joie d’être regardé, prendre cet effeuillage virtuel pour un compliment. Dominique s’efforça donc de sourire et posa le café sur le bureau.

— J’apprécie particulièrement votre travail. Vous êtes une personne efficace et dévouée. Chacun dit de vous que l’on peut compter sur votre sérieux et votre réactivité. C’est exceptionnel et nous sommes ravis de pouvoir vous compter parmi les membres de notre personnel.  Cependant…

Voilà ! Après les compliments, il venait de prononcer le mot qui blessait assurément. Il y aurait nécessairement un obstacle à sa promotion.

— Cependant – et croyez bien que la décision a été prise après mûre réflexion – le poste que vous briguiez ne vous sera pas confié. En effet, nous avons finalement choisi mademoiselle Noëlle Meredit dont le profil et l’expérience cadraient davantage. Vous ne déméritez pas pour autant et vous pourrez bien sûr renouveler votre candidature ultérieurement…

— « Après mûre réflexion », se moqua Dominique par la pensée. Et il faudrait que j’avale cela ? Je n’avais aucune chance. Je suis bête, mais pourquoi avoir postulé ? C’était perdu d’avance. « Renouvelez votre candidature ultérieurement »… je ne suis pas si stupide. C’est du temps perdu.

— Vous pouvez vous retirer !

Dominique n’afficha pas son dépit mais son cœur se serrait. Il était si bon le temps où tout était possible, le temps où on lui aurait confié ce poste, le temps où  sortir à n’importe quelle heure ne choquait pas, le temps où… À quoi bon ressasser tout cela, ce temps était bel et bien révolu. L’année 2025 qui s’achèverait dans deux mois serait la plus noire que Dominique ait connue mais 2026 arriverait avec son lot de surprises. Dominique n’avait pas l’ombre d’une idée de ce qui se tramait…

La journée fut terne, comme toutes les autres journées passées au travail. Dominique se levait de temps en temps et quittait son bureau pour se rendre dans la salle de reprographie. Évidemment, comme d’habitude on parlait sur son passage, on plaisantait. Comment nier que ses formes plantureuses étaient convoitées ? Mais Dominique traversait cet espace sans rien dire, regroupant les photocopies à faire pour éviter de répéter ce supplice.

Au réfectoire, lors de la pause-déjeuner, ce n’était guère mieux. Dominique aimait manger d’autant que le sport lui permettait d’éliminer aussitôt. Malgré cela, il lui fallait supporter les :

— Attention, tu vas grossir !…

ou

— C’est pas bon pour la ligne !

Un mètre soixante-treize pour soixante-deux kilos, il n’y avait pourtant rien à redire. Bon, toutes les journées ont une fin et celle-ci approchait enfin.

Dominique rentra à la maison. La fatigue avait fait son œuvre et ses traits étaient creusés. Le trajet de retour fut comme d’habitude aussi pénible que celui de l’aller mais enfin, il faudrait profiter de la soirée pour se détendre.

Dominique inséra sa clé dans la serrure et poussa la porte.

— C’est toi Dominique ?

— Oui, c’est moi !  Les enfants ont été sages ?

— Oui… enfin… je crois. Je ne les ai pas vus depuis un moment. Ils doivent être dans leur chambre.

— Comment ça tu ne les as pas vus ? Et les devoirs alors ? 

— Les devoirs… tu sais bien que ce n’est pas mon truc les devoirs, ils ne m’écoutent pas et en plus il y a une émission intéressante à la télévision. Viens voir !

— Zut ! Fichue soirée ! murmura Dominique.

18 heures 30. Dominique déposa quelques paquets sur la table de la cuisine. À l’intérieur  : une laitue bien pommée, des filets de flétan, deux citrons verts et quatre flans au caramel. La voix de Claude monta de la pièce d’à côté. Dominique jeta un œil et n’aperçut qu’une télécommande flotter dans l’air du salon. Une main l’actionnait avec vivacité.

— Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

— Salade, poisson, reste de légumes d’hier et flans au caramel. Mais tu sais…

— … J’espère qu’on mange vite, j’ai une faim de loup !

— Je te disais, ou plutôt j’essayais de te dire que je devais d’abord m’occuper des devoirs des enfants et qu’ensuite je préparerai le repas. Je n’ai pas quatre mains et tu devras attendre.

— Dépêche-toi alors !

— Au fait, j’ai dû payer les courses avec des espèces, ma carte bleue ne fonctionnait pas. Elle affichait « accès refusé ». D’ailleurs, il n’y avait pas que moi qui avais ce problème…

— Oui, c’est normal !

— C’est normal ?

— Je t’expliquerai… mais laisse-moi, je veux suivre le reportage. Ils ne vont pas le repasser pour moi !

20 heures, les devoirs étaient faits, les leçons apprises. Il fallait encore doucher les enfants et préparer le dîner.

— Quand est-ce qu’on mange ? demanda Claude. Je trouve que ça traîne !

— Tu es à la maison depuis plus longtemps que moi. Tu aurais pu m’aider ! Nous serions à table à l’heure qu’il est et…

L’atmosphère se tendit.

— Ne me parle pas sur ce ton ! coupa Claude. Les tâches domestiques c’est ta partie, pas la mienne. Moi je m’occupe du reste.

— Et c’est quoi le reste ?

— Tu sais bien, je ne vais pas t’apprendre le fonctionnement du monde. Moi, je suis doué en mathématiques, en physique…

— Justement à propos de mathématiques, c’était le devoir de Julie. Tu aurais pu…

— … non, les devoirs, je ne les ferai jamais faire ! Et puis tu t’occupes bien mieux des enfants que moi. Un point c’est tout !

Deux heures plus tard, Dominique débarrassait la table. Ses paupières étaient lourdes. La machine à laver le linge chargée, il fallait songer à s’offrir un moment de détente avant de dormir et que ne recommence une nouvelle journée de travail. Dans le salon, un fauteuil lui tendait enfin les bras !

— Ta journée s’est bien passée ?

— Non, pas vraiment. Je n’ai pas obtenu le poste que je demandais. Tu t’en souviens ?

— Oui, je me rappelle, tu m’en avais parlé.

— Et tu trouves ça normal ?

— Non, bien sûr, mais… en même temps, il fallait justifier de diplômes conséquents que tu n’avais peut-être pas !

— C’est toujours pareil ! Si, je les avais ces diplômes vois-tu, mais la direction a choisi mademoiselle Meredit.

— Une autre fois, tu auras peut-être plus de chance. Il ne faut jamais se décourager.

— C’est facile à dire quand on est dans ton cas.

— Que veux-tu dire ?

Dominique explosa.

— Tu le sais bien et tu t’en accommodes. Toutes les portes sont toujours fermées pour le sexe faible et cela va en empirant. Regarde, j’aime la moto, comme toi, j’aime être sur la selle mais quand j’ai voulu postuler au permis, le gouvernement venait d’en interdire l’accès. « Cela témoigne de trop de caractère et d’une indépendance incompatible » avec le sexe. Voilà ce qu’on m’a répondu. Et puis regarde tous les stéréotypes qu’il faut supporter et avec lesquels tu es toi aussi d’accord : on s’occupe mieux des enfants, du ménage, on n’est pas doué en maths… même les discours scientifiques s’emparent de ces stupidités pour bien établir la distinction entre sexe fort et sexe faible. Mais la vie devient étouffante, ce n’est plus supportable, c’est un retour en arrière inconcevable mais accepté parce qu’il permet l’économie de la réflexion. Même les enfants sont formatés dès l’école : qui tient le balai sur les images de leurs livres, qui fait les courses, qui dirige les entreprises, qui obéit toujours ?…

Claude regardait Dominique qui parlait en faisant de grands gestes et en tournant dans le salon comme un félin enfermé.

— Et la liberté dans tout ça hein ? Elle est foulée aux pieds ! Tiens regarde la revue littéraire que tu as dans les mains : encore un prix décerné et à qui est-il décerné, hein ? À Terry Chapdow ! Et cela ne te surprend pas, bien sûr que non, tout le monde en a tellement l’habitude. On nous  colle des étiquettes dès la naissance ! C’est une sorte de formatage social mais surtout d’interdits pour les uns et de privilèges pour les autres, le tout sous couvert des lois.

— Calme-toi ! On va t’entendre !

— Et alors, on va m’arrêter et me jeter en prison pour infraction à la loi ? Qu’on m’arrête  ! J’en ai assez de cette chape de plomb, des écarts salariaux, des tâches domestiques oui, des tâches domestiques car nous travaillons tous les deux mais quand je rentre, il faut que je fasse tout pendant que tu te reposes. Et moi dans tout cela ? Quand est-ce que je souffle ? J’existe pourtant, moi aussi je ressens la fatigue en fin de journée…

— Ne crie pas si fort. Je te comprends tu sais !

— Faux, tu ne comprends rien du tout et tu profites du système parce que c’est mieux pour toi aussi. Qui s’est insurgé quand la loi de 2020 a été votée qui nous interdisait de disposer librement de notre salaire ? Personne ou plutôt si, certains, vite emprisonnés ! Qui a osé protester en 2021 alors qu’il a été décidé de nous interdire d’adhérer à un syndicat sans autorisation ? Qui a hurlé au printemps 2021, quand a été supprimée la loi de 1945 qui affirmait la notion de « travail égal, salaire égal » ? Qui s’est insurgé en 2022, lorsque l’on nous a imposé de justifier d’une autorisation du partenaire pour obtenir un travail ? Et la pire de toute, hein la pire qui fait de nous des objets, promulguée en septembre 2025, voilà à peine deux pauvres petits mois, qui empêche de porter plainte pour harcèlement sexuel. Le harcèlement n’existe plus, comme par magie ! Tout de monde est devenu beau et gentil avec nous. Et pourtant je le subis, moi, le harcèlement sexuel : le matin en attendant le bus, puis à l’intérieur, au travail… Mais ça, ce n’est pas important, c’est devenu la norme. Mon Dieu mais que vont-ils encore inventer, quelle sera la prochaine loi qui…

— …Justement. Je voulais te parler de ta carte bleue. Elle n’a pas fonctionné tout à l’heure parce que le gouvernement vient de décider que vous ne pourriez plus être titulaires d’un compte bancaire et donc d’un tel moyen de paiement.

Dominique s’effondra sur un fauteuil, sans énergie, les yeux hagards. Claude renchérit :

— Personne ne doit être choqué par cette décision. C’est un moyen de vous protéger contre les achats compulsifs dont les scientifiques affirment qu’ils…

— …Tais-toi Claude ! Je t’en supplie, tais-toi ! Je ne peux plus rien entendre ce soir !

Telle une ombre, Dominique gagna sa chambre à coucher et s’allongea sous les couvertures chaudes, espérant trouver le sommeil. Toute cette vie ne pouvait être qu’un abominable cauchemar et le réveil réparerait la situation en rétablissant la réalité. Chacun retrouverait alors sa véritable place et le monde, celui d’avant, reprendrait ses droits, son fonctionnement, son ronronnement si bien rodé. Tant de livres, tant d’histoires, commençaient ainsi, par une vie impossible dont le héros ne voyait pas la fin et puis soudain, il se réveillait et retrouvait sa douce existence, avec ses privilèges, quand bien même ceux-ci privaient d’autres êtres de liberté. Mais Dominique ne ferma pas l’œil de la nuit et Claude, qui dormait à ses côtés du sommeil du juste, lui rappelait qu’au matin sa sombre vie se poursuivrait. Le mythe de Sisyphe était à l’œuvre. Sa vie ressemblait à une peine injuste à laquelle les Dieux auraient condamné sa personne en raison de son sexe.

*

Le réveil sonna. Dominique ne déjeuna pas.

Il fallait bien sortir ! Oui mais ce n’était pas toujours si simple ! La vie n’est pas si simple  !

Du placard du couloir de son appartement, au cinquième étage, Dominique sortit des bottes et un imperméable. Il pleuvait ce matin-là. Le soleil ne montrerait pas son nez de la journée. Il ne réchaufferait pas l’atmosphère gonflée d’humidité. Ce serait une journée de septembre identique à toutes les autres journées sordides. Ce serait une belle journée pour les autres, les privilégiés.

Ce matin-là, la radio avait annoncé de nouvelles mesures gouvernementales qui seraient adoptées dès janvier 2026. Parmi celles-ci les écarts salariaux entre les hommes et les femmes seraient rétablis et les postes à responsabilités exclusivement réservés au sexe fort. Le droit de vote, quelle que soit l’élection, serait aussi retiré pour préserver la fragilité morale des individus préalablement concernés. L’accès aux études supérieures serait aussi très encadré et les filières scientifiques, les métiers de la magistrature… seraient exclusivement réservés aux femmes. Enfin, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen serait corrigée et s’appellerait désormais la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Il y serait spécifié que des preuves scientifiques, nombreuses, étaient venues confirmer le fait que la Femme était supérieure à l’homme et que…

*

Février 2026. Le réveil sonna. Dominique se leva, comme tous les matins. La veille, il s’était occupé des enfants et du repassage du linge.

Il déjeuna puis se rendit dans la salle de bains. Il rasa les quelques poils du menton qui se disputaient un emplacement et rendaient son visage disgracieux. Le port de la barbe était devenu obligatoire. Elle devait être convenablement taillée chez tous les hommes. Ainsi, on les repérait mieux ! Avant de quitter la maison, il découvrit une liste sur le petit meuble en bois de l’entrée. Claude, sa femme, y avait écrit quelques achats qu’il devrait faire le soir, avant de rentrer car elle avait envie d’un bon repas bien mitonné. Claude avait pris soin de lui laisser aussi trois billets afin qu’il puisse régler la note.

Dans l’ascenseur, la voisine lui pinça les fesses. Dominique ne fut délivré que par l’arrivée de la cabine au rez-de-chaussée.

La rue, ces regards de désir portés sur lui, le bus, comme toujours bondé, et dans sa main, le petit mot de Claude qu’il avait froissé mais gardé. Une pensée : le lendemain, le surlendemain… Tout serait toujours pareil. Depuis cette guerre mondiale qui avait provoqué la mort de millions d’hommes, depuis l’arrivée au pouvoir de la dictatrice et de toutes les autres dans tant de pays, depuis la nomination de gouvernements constitués de femmes ministres, la revanche, comme elles disaient, se répandait plus vite qu’une pandémie. Les hommes, trop minoritaires, n’avaient plus leur mot à dire. Les femmes dirigeaient le monde politique, le monde religieux et renversaient des siècles d’oppression et d’esclavage.

Une avenue, un pont, un arrêt de bus sur le pont. Des portes qui s’ouvrirent et dans sa main le petit mot qui disait combien sa soumission à Claude était grande. Il y aurait d’autres matins, d’autres mots, d’autres ordres, d’autres obligations… Dominique sentit un crayon oublié dans la poche de son imperméable. Il le sortit et griffonna le papier.

Alors que le chauffeur allait refermer les portes, Dominique bouscula ceux qui le gênaient. Il sauta sur le trottoir. La pluie ruisselait. En moins de deux minutes, il fut trempé. Une voiture s’arrêta à sa hauteur :

— Hé, mon mignon, tu veux que je te dépose quelque part ? Tu es déjà tout mouillé ! Allez quoi !…

Dominique enjamba la barrière et se jeta dans les flots tumultueux sans aucune hésitation. Il disparut en quelques secondes. Il n’y aurait plus de lendemain car pour lui, il l’avait compris, il n’y aurait jamais d’échappatoire, jamais de destination lointaine, jamais de destin. Sur le goudron, un papier mouillé sur lequel on pouvait encore lire :

« Fais les courses. Surtout a… du fromage à raclette et la charcuterie. Je veux du…

……………………………………………………..

Je rentrerai tard ce s… car je sors avec des amies. Prépare le re… pour 21 heures

et puis fais-toi beau ! »

et la réponse qu’il avait eu le temps de griffonner avant de partir :

PLUS JAMAIS !

AUDREY DEGAL


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PARAÎTRE OU DISPARAÎTRE (suite 1)

Chers lecteurs et chères lectrices,

Voici la suite de l’histoire « Paraître ou disparaître ». Le prochain épisode sera publié rapidement afin que vous n’attendiez pas trop longtemps.

Merci à celles et ceux qui se sont déplacés samedi 4/3/2023 lors du salon du livre de Sigean afin d’acheter mon dernier livre « Paroles de pierres » que j’ai pu leur dédicacer et qui en ont profité pour me dire aussi combien ils ont (je vous cite) « trouvé passionnants » « La Muraille des âmes » et « Le Manuscrit venu d’ailleurs ». Votre confiance, votre enthousiasme, votre déplacement pour me rencontrer m’a vraiment touchée.

A celles et ceux qui n’osent pas encore se procurer les romans d’une auteure non médiatisée, je vous invite à lire les commentaires des lecteurs, sur ce site, pour comprendre que vous adorerez me lire.

Agréable lecture !

Résumé épisode précédent :

Éthan est cadre dans une banque. Il voue sa vie au travail si bien qu’il n’a aucune vie personnelle. Il vit seul et toutes ses journées se ressemblent. La compétition entre collègues est rude et pour rester au top, il travaille de façon acharnée. Une nuit, alors qu’il est dans son lit, il sent quelque chose bouger à côté. Effrayé, il pense à se défendre et à ce moment il comprend qu’il s’agit d’un homme allongé, qui dort. Il s’empare d’une lampe, prêt à la jeter sur l’inconnu.

            La lampe alla se fracasser de l’autre côté du lit. Il avait manqué sa cible.

            — Non mais ça va pas ! T’es devenu fou ou quoi.

            L’inconnu se rebellait mais ne semblait ni être inquiet ni vouloir partir. Éthan saisit alors le radio-réveil qu’il avait repéré grâce aux chiffres fluorescents.

            — Foutez le camp ou j’appelle la police !

            Mais où avait-il posé son smartphone ? Dans l’affolement il n’arrivait plus à rassembler ses esprits ou à réfléchir. À court d’idées, il lança l’appareil qui pesait son poids en essayant cette fois de viser vers les oreillers pour atteindre sa cible.

            Le radio-réveil vola dans l’air avant d’atteindre la forme qui dormait dans le lit puis de rebondir pour finir pulvérisé sur le parquet.

            — Putain, t’es dingue. Tu m’as fait mal. Viens te recoucher, on s’occupera de tes conneries demain.

            Éthan se sentait alternativement fébrile, hésitant, paniqué, effrayé ou indécis face à cette situation incompréhensible.

            Comme ses yeux commençaient à s’habituer à l’obscurité, il finit par discerner une vague silhouette couchée en chien de fusil. Il la regarda, inquiet, perplexe et surtout désemparé d’autant que l’individu restait indifférent aux menaces. Son calme l’impressionnait.

            — Allez, recouche-toi Éthan, le pria-t-il sur un ton étonnamment tranquille, et puis remets la couverture en place. Il ne fait pas chaud !

            Ce n’était pas un rêve. Tout était bien réel et il faisait effectivement frais dans la chambre. D’ailleurs, Éthan commençait à grelotter. Pris d’une sensation de vertige, il crut vaciller. Ses jambes se dérobaient sous lui et il se retint de justesse au rebord de son lit pour ne pas tomber. Il prit plusieurs grandes inspirations pour recouvrer ses esprits et ses forces.

            — Il faut dormir, couche-toi, répéta l’étranger en tapotant les draps du plat de la main comme on appelle un animal auprès de soi.

Cette voix, cette façon de parler, Éthan les connaissait.

            Ce squatteur nocturne le connaissait, lui, puisqu’il l’appelait par son prénom. Par contre, Éthan ne parvenait pas à l’identifier. Qui donc était couché, là, dans son lit ? La question tournait en boucle dans sa tête.

            Comme le dormeur ne semblait pas vouloir déguerpir, le jeune homme quitta la chambre à pas de velours puis, une fois à la porte il la referma derrière lui et se précipita pour tenter d’appeler les secours. L’autre restait apparemment imperturbable. Rien ne semblait le déranger ou l’alarmer.

            Dans sa hâte, il renversa une bouteille de bière qui traînait depuis des jours, par terre, à côté du canapé. Sa hanche rencontra le coin de la table de la cuisine et son petit orteil droit heurta douloureusement le pied d’une chaise, lui arrachant de la peau, de la chair et un gémissement qu’il étouffa aussitôt.

            — Mais bonté, où est ce foutu téléphone ?

            Tel un aveugle, il avançait dans son appartement, les mains en avant, épousant le dessus de tous les meubles. Arrivé devant la télé murale, il sentit enfin sous ses doigts un objet rectangulaire, plat, fin et froid qu’il reconnut sans hésitation. Il tapota deux fois sur l’écran qui s’éclaira enfin. Quelques instants plus tard, il était en contact avec la police et après des explications confuses, son interlocuteur le rassura.

            — Surtout ne tentez rien. Je vous envoie quelqu’un au plus vite.

— Venez vite, c’est peut-être un détraqué !

— Nous allons vérifier mais en attendant, n’intervenez pas, restez calme ! On arrive.

            Pendant ce temps, l’inconnu aucunement perturbé s’était à nouveau assoupi.

            Alors qu’il raccrochait, Éthan consulta l’heure sur l’écran de son smartphone : 5 H 15.

            — C’est un cauchemar. Je vais forcément me réveiller.

            Il ferma les yeux, très fort, contracta tous les muscles de son visage et serra les poings comme si cette intense concentration pouvait lui permettre de retrouver immédiatement sa vie normale.

            En attendant et malgré l’étrangeté de la situation, il était moins tendu. Après tout l’inconnu n’était pas agressif. Peut-être s’agissait-il d’un voisin qui avait perdu la raison ou s’était trompé de palier et d’appartement et qui se croyait vraiment chez lui. Mais dans ce cas comment était-il entré ? Il pouvait aussi s’agir d’un malade qui avait fait une fixation sur lui, l’avait suivi jusque à son domicile et avait pénétré dans l’appartement sans qu’il s’en aperçoive. Pourtant Éthan ne se rappelait pas avoir laissé sa porte ouverte ne serait-ce qu’un instant. Cette hypothèse ne tenait pas la route ! Mais s’il échafaudait des théories aussi fumeuses  les unes que les autres, celle d’un pervers extrêmement sûr de lui s’imposa tout à coup. Dans ce cas, il serait la prochaine victime d’un sérial killer qui s’amusait avec lui avant de lui infliger les pires supplices. À cette idée, tout son corps se crispa, son cœur se mit à marteler sa poitrine tandis que des bouffées de chaleur et une sensation d’étouffement montaient risquant de le submerger s’il ne se ressaisissait pas rapidement. Tel un automate, il se dirigea vers le couloir et se réfugia dans un placard, loin de sa chambre. Jamais il n’aurait imaginé qu’il s’y cacherait et que ce lieu constituerait un refuge contre la menace. Il resta là, immobile, comme paralysé, coincé entre un balai, un aspirateur et une barre de penderie chargée de vêtements qui, pour l’occasion, faisait office de boucliers dérisoires. Si on lui avait dit, quelques jours plus tôt, qu’il serait en planque là-dedans, comme un voleur, il aurait ri, aurait plaisanté et n’en aurait pas cru un mot. Pourtant, il s’était bien enfermé volontairement dans ce placard, prisonnier de sa peur. Seul dans le noir, il se sentait impuissant et se demandait quand tout cela allait finir. Il s’efforça de rester silencieux et il attendit. Que faire d’autre ? La police finirait bien par arriver même si les minutes qui s’écoulaient lui semblaient durer des heures.

Alors qu’il prêtait attention au moindre petit bruit, des problèmes auxquels il n’avait pas pensé lui traversèrent l’esprit. La sonnerie, l’électricité  !…

            — Merde, jura-t-il tant cela le contrariait.

            Il venait de comprendre qu’il n’entendrait pas le bip de l’interphone puisque le courant était coupé. Il devait sortir du placard.

            Au moment de choisir son appartement, il avait opté pour un endroit spacieux. Après tout, il avait les moyens ! Mais aujourd’hui, il n’y voyait que des inconvénients. Le disjoncteur se trouvait à l’opposé du placard où il se trouvait, à l’autre extrémité du couloir.

            Sa pomme d’Adam fit un aller-retour bruyant lorsqu’il déglutit tout en faisant glisser la porte coulissante. Personne ! Décidément, l’autre dormait d’un sommeil paisible ! Il alluma son téléphone qui lui procura une douce lumière bleutée, suffisante pour se repérer. Au fur et à mesure, ses pas le rapprochaient de la chambre et il percevait de façon distincte une respiration lente et sereine. L’intrus dormait maintenant à poings fermés.

Parvenu proche de la porte d’entrée, il repéra le tableau électrique sur sa droite. Il ouvrit doucement la petite porte métallique qui le masquait mais hésita à pousser sur le bouton du disjoncteur. Et si une lumière éblouissante jaillissait dans la chambre et qu’elle réveillait l’inconnu ! C’était malheureusement un risque à prendre mais il était presque certain d’avoir tout éteint avant d’aller se coucher.

            Sous ses pieds nus, le sol était froid et ses pantoufles comme son peignoir lui manquèrent plus que jamais ! Il déposa son téléphone à même le sol pour frotter ses mains glacées l’une contre l’autre et se réchauffer. Puis, dans un élan éphémère de courage, il leva le bouton du disjoncteur avec le sentiment d’avoir pris une décision hors du commun comme s’il actionnait celui de la bombe atomique. Un léger « clac » retentit mais aucune lumière ne s’éclaira, ce qui lui arracha un soupir de soulagement.

            Pour ne pas avoir à retraverser le couloir et risquer de faire du bruit, il décida d’oublier son premier refuge, le placard qui l’avait accueilli, d’autant que la buanderie située juste derrière lui pouvait lui offrir un abri sommaire mais surtout moins étroit. Il y dégoterait bien des vêtements dans le sèche-linge pour se mettre quelque chose sur le dos.

            Toujours avec d’infinies précautions, il pénétra dans la pièce et alors qu’il allait refermer la porte après son passage, celle-ci lui échappa, claqua tandis qu’il resta avec la poignée orpheline dans une main. L’autre partie ainsi que le carré tombèrent à l’extérieur, dans le couloir, sur le carrelage dans un bruit métallique retentissant.

            — Merde ! jura-t-il. C’est pas vrai !

Depuis des semaines il se promettait de réparer la poignée récalcitrante mais il reportait sans cesse l’intervention. Cette nuit-là, il subissait les conséquences de son laxisme, désormais prisonnier de la buanderie, téléphone à l’extérieur.

Il pestait intérieurement, s’en voulait, se maudissait et piaffait de colère contre lui-même mais rien n’améliorait sa situation, bien au contraire.

            Une sonnerie retentit, qui le tira de cet énervement sans fin. Un dring, deux dring , trois dring . L’interphone ! La police ! Enfin elle arrivait ! À ce moment-là, une envie irrépressible de frapper sur n’importe quoi le saisit pour évacuer le trop-plein de tensions. Il venait de prendre conscience de l’absurdité de la situation et du fait qu’il ne pouvait ni répondre ni ouvrir à ses sauveurs.

            — Mais bon Dieu, tout se ligue contre moi ! s’agaça-t-il.

            Il chercha autour de lui un moyen de débloquer la porte. Il essaya d’abord d’introduire un stylo dans le trou prévu pour le carré et ainsi le faire tourner. Crac ! Sous la pression le plastique trop fragile se brisa et se répandit en miettes au sol. Il utilisa d’autres objets inadaptés, en vain. La porte restait close et lui enfermé.

Dehors, les policiers s’impatientaient et s’appesantissaient sur le bouton de l’interphone. Éthan se résigna et se contenta de tendre l’oreille mais seul le silence lui répondait.

Soudain, interpellé par un bruit de pas, il recula légèrement, baissa la tête et aperçut un rai de lumière jaillir. Le bas de la porte venait de s’’éclairer. Quelqu’un marchait dans le couloir en traînant les pieds. L’intrus s’était réveillé.

Il prit encore un peu de recul comme pour se protéger d’une intrusion violente puis il entendit parler. L’inconnu venait de décrocher le combiné.

La suite paraîtra très prochainement. En attendant invitez vos amis à lire sur ce site, voire à s’abonner pour ne manquer aucune publication.

A très bientôt,

AUDREY DEGAL


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PARAÎTRE OU DISPARAÎTRE

Chers lectrices et lecteurs me revoici.

Tout d’abord, laissez-moi vous souhaiter une très bonne année 2023. Il n’est pas trop tard, nous pouvons le faire jusqu’au 31 janvier ! Je vous avais promis que j’allais reprendre mes publications de façon plus régulière dès 2023, c’est chose faite aujourd’hui. J’ai tardé en raison de la Covid qui ne m’a pas épargnée et m’a épuisée. Mais tout va bien et je vous présente donc la première histoire de 2023. Elle paraîtra en plusieurs épisodes et pour ne rien manquer je vous invite à vous abonner au site pour rejoindre les 1048 lecteurs fidèles qui ont déjà franchi le pas. Merci à eux ! (les 218 qui apparaissent peut-être sur votre écran ne reprennent que les abonnés par emails. Les 1048 correspondent aux abonnés email, Twitter et Facebook). Il s’agit ici d’une nouvelle à suspense, pas de policier. J’écris actuellement un roman policier et je ne veux pas que nouvelles et romans se parasitent. Pensez aussi à vous procurer mes livres déjà édités notamment les deux derniers « Le Manuscrit venu d’ailleurs » et « Paroles de pierres » dont les lecteurs rencontrés lors des dédicaces ne me disent que du bien tant ils ont apprécié l’originalité de chacune de ces histoires.

Bonne lecture !

PARAÎTRE OU DISPARAÎTRE

            Lorsque son chef déposa une énorme pile de dossiers à traiter sur le côté droit de son bureau déjà trop encombré, Éthan remercia poliment son supérieur hiérarchique mais il n’en pensait pas moins.

            — Voilà de quoi vous amuser un moment ! déclara le patron selon une habitude que tous les employés détestaient.

            Y avait-il de l’ironie ou du sarcasme dans sa réflexion ? Le jeune homme s’en moquait car le problème n’était pas là. Le problème c’était dans la stratification de tâches sans fin, l’accumulation, l’overdose : un dossier puis un autre, puis dix autres, tous urgents, tous particuliers, tous… Il y avait de quoi tomber craquer, devenir migraineux, dépressif. Il y avait de quoi foncer chez son médecin pour hurler « J’en peux plus ! ». Ethan aurait voulu que tout s’arrête. Fini les montagnes de dossiers derrière lesquelles il aurait pu se cacher. Il aurait voulu ne plus avoir à rendre de comptes, rester chez lui, ne plus voir son chef, souffler un peu. Il aurait voulu n’avoir plus à courir après tout : le temps, les repas, les transports… Il n’avait rien à envier à une cocotte-minute prête à exploser sous la pression.

En un mot, il aurait voulu dis-pa-raître.

            Mais Éthan se considérait comme un battant et il résistait au burn-out comme on dit aujourd’hui. Ce jour-là pourtant, il accepta une fois de plus, une fois de trop, le travail supplémentaire qu’on lui confiait. L’entreprise pour laquelle il travaillait exigeait que les cadres soient compétitifs, entreprenants, audacieux tout en prétendant qu’ils s’épanouissaient dans leurs tâches. La responsable des ressources humaines en avait vu défiler dans son bureau des jeunes loups ambitieux qui promettaient, lors des entretiens d’embauche, de se jeter corps et âme dans leur boulot. La performance était la promesse de rester et de signer un CDI, véritable sésame. Le médecin du travail les récupérait en miettes quelques mois plus tard, voire une année car il ne fallait pas longtemps pour que physiquement ou intérieurement ils s’effondrent. Tous gagnaient bien leur vie. Leurs comptes en banque étaient bien garnis mais aucun n’avait assez de temps libre pour en profiter.

            Même si Éthan se revendiquait agnostique, il ne pouvait s’empêcher de prier des entités lambdas susceptibles de l’aider : Vishnou, Le Saint-Esprit, Bouddha et tant d’autres. Après tout c’était un moyen de comme un autre de se convaincre que le lendemain tout irait mieux. Comment s’en sortir autrement ? Mais toutes ses suppliques montaient au ciel où de toute évidence elles s’égaraient.

            Ce rythme effréné, ce ronronnement journalier insidieux auquel il s’était habitué aurait pu perdurer encore un peu. Pourtant, ce mardi 8 mars, il vivait sans le savoir sa dernière journée de stress car tout allait radicalement changer !

*

            Dès sa sortie de l’université, il avait tenté sa chance dans le domaine bancaire, fort de stages qui l’avaient conforté dans son choix de carrière. Un curriculum vitae puis un rendez-vous avec le D.R.H et quelques mois après, il intégrait le prestigieux siège social du L.C.L, rue de la République à Lyon où l’histoire de la banque avait commencé. Il grimpait quotidiennement un escalier de béton prolongé par de très anciennes marches en bois pour arriver au second étage où on l’avait installé. Là, seul dans son immense bureau pourvu de grandes fenêtres ne donnant que sur des façades grises, il travaillait.

            Ses journées de labeur se ressemblaient. Il commençait invariablement par allumer son ordinateur puis passait environ deux heures à consulter sa boîte mail, à répondre aux courriers – dérogeant déjà au programme qu’il s’était fixé – afin d’avancer, de traiter plus vite les affaires en cours. Il était souvent dérangé par les commerciaux qui sollicitaient son avis avant de lui confier leurs dossiers de financement car Éthan était investi de ce pouvoir qui consiste à valider ou à invalider ce que les autres lui soumettaient. Ses collaborateurs redoutaient les « K.O » qu’il prononçait, lesquels réduisaient à néant des jours ou des semaines d’efforts.

            Le matin, il arrivait souvent parmi les premiers, à 7 heures. À midi, il déjeunait dans son bureau pour ne pas perdre la moindre minute et quittait l’antre de la finance à 20 heures. Si ses repas n’étaient pas copieux, son temps de présence l’était.

            — Encore là Éthan ! faisait remarquer Marine du service comptabilité qui le gratifiait systématiquement d’un au revoir lorsqu’elle partait.

            — Oui, des affaires urgentes à traiter. Bonne soirée !

Il ne levait même pas le nez et replongeait dans cette atmosphère feutrée procurée par la lumière chaude qui émanait de la lampe de son bureau, seule éclairée à l’étage aussi tard.

            Sa vie après le boulot n’existait pas et d’ailleurs personne ne m’attendait chez lui.

            Il faisait généralement nuit lorsqu’il se décidait à quitter le travail pour rentrer. Ce soir-là, comme tous les autres soirs, il fit place nette sur son bureau, ferma le capot de son ordinateur et courut pour attraper un métro à la volée.

            Telles les perles d’un collier sale et gris, les rames se succédaient. Il s’y engouffrait, patientait assis car à cette heure-là il y avait de la place – et prenait ensuite un train de banlieue. Une longue marche le guidait ensuite au pied de son immeuble de banlieue.

            Le four à micro-ondes et la cuisine industrielle étaient ses alliés et seul, installé au milieu de son grand canapé, il ingurgitait des aliments méconnaissables, aux parfums flatteurs, riches en sel, en exhausteurs de goût, en graisses saturées et en adjuvants aux codes impénétrables.

            Derrière l’écran, ses seuls compagnons s’agitaient, présentateurs à l’humour forcé ou vulgaire, journalistes qui réduisaient leurs discours à de la propagande gouvernementale croyant berner le téléspectateur… Avantage de ces êtres télévisés : aucun risque de déranger et possibilité de leur couper le sifflet d’une pression sur l’arrêt de la télécommande.

Inconvénient :  absence totale de discussion.

            Sur un rayonnage de son réfrigérateur désertique, Éthan trouva un vestige lacté qu’il avala sans vraiment l’apprécier. Et la soirée s’achevait, conforme aux précédentes, peuplée de vide, conforme aussi à celles qui suivraient. Du moins le croyait-il.

            — Minuit ! fit-il en consultant son téléphone portable sur lequel personne ne l’appelait jamais.

            Il était temps de dormir. Une douche rapide et quelques instants après il s’infiltrait au milieu de draps froissés qu’il n’avait pas pris la peine de secouer depuis des jours. Cela n’avait aucune importance. Il se remémora vaguement sa journée, visualisa ce qu’il devrait prioriser le lendemain et finit par s’endormir, harassé. Dehors, un orage s’annonçait. Par moments, sa chambre était striée par d’éphémères éclairs comme si les flashs d’appareils photos tentaient de capturer les instants exceptionnels d’une célébrité, à son insu.  Mais Éthan était monsieur tout le monde et il n’y avait pas de paparazzis dans sa chambre à coucher. Il n’était qu’un homme ordinaire, tout ce qu’il y avait de plus ordinaire et cet homme ordinaire dormait.

*

            À 5 heures du matin, comme le dîner absorbé était très salé, une soif tenace le réveilla. Il avait tenté de l’ignorer mais sa gorge et sa bouche étaient aussi sèches que ses lèvres. Il s’assit au bord de son lit, les pieds posés sur la couverture qu’il avait repoussée au sol dans son sommeil. Il avait chaud. Finalement, il se leva et, à tâtons, il se dirigea vers le mur de la chambre, franchit la porte ouverte et longea, tel un aveugle, le long couloir au bout duquel il tourna à gauche. Parvenu à la cuisine, il voulut prendre un verre. Impossible d’en trouver un sur l’évier. Il fit alors demi-tour, décidé à allumer la lumière. Mais seul le « clic » émis par la manœuvre de l’interrupteur lui répondit. La pièce restait baignée dans l’obscurité.

            — Ah, c’est vrai, se souvint-il. L’orage ! Les plombs ont dû sauter. Zut !

            Il but directement au robinet, s’essuya les lèvres d’un revers de sa manche de pyjama et s’étonna d’entendre du bruit. Il s’arrêta, fit silence et tendit l’oreille.

            — C’est rien, se dit-il à lui-même comme pour s’en convaincre.

            Il rebroussa donc chemin, évita l’angle de la commode qu’il se promettait chaque jour de déplacer et arriva rapidement jusqu’à son lit. À tâtons, il repéra les bords du matelas puis il se hissa sur les draps redevenus froids, pour s’y envelopper. Là, il voulut rouler sur le côté pour s’installer en chien de fusil mais il heurta quelque chose et cette chose se mit à remuer.

            — Nom de Dieu ! jura-t-il sans s’offusquer de son blasphème. Qu’est-ce que c’est ?

            Et il bondit hors du lit.

            — Mmmh ! fit la forme.

            — Que… Qui est là ? bafouilla Éthan effrayé.

            — Mmmh !

            Éthan scrutait vainement l’obscurité. Les stores automatiques qu’il actionnait machinalement quand il rentrait occultaient l’appartement, le plongeant dans un noir à couper au couteau.  Instinctivement, il fit un bond en arrière, bouscula une chaise qui se renversa entraînant dans sa chute sa serviette et tous les papiers qu’elle contenait. Il s’immobilisa ensuite et tendit les deux bras en avant pour vérifier que personne ne s’approchait. Il ne frôla que le vide.

            — Qui est là, bon sang ! Dégagez de chez moi, tout de suite !

            Il se déplaça sur la gauche, contourna une table de travail, parcourut le chambranle d’une porte de ses doigts et pressa l’interrupteur qu’il sentit.

            Aucune lumière ne jaillit.

            Il se rua nerveusement sur le fil de la lampe posée sur la table. Le léger tremblement nerveux qui s’était invité rendait ses gestes brouillons.  Quand il trouva enfin le bouton, il l’actionna mais seul un « clic » résonna dans la chambre qui restait plongée dans le noir.

            — Merde ! Qu’est-ce que c’est ce délire ? Sortez de mon lit et…

            Une voix masculine qui lui était curieusement familière lui répondit :

            — Je dors bonté divine. Moins de bruit !

— Dégagez ! Je vous ai dit de dégager.  

            La panique venait de monter d’un cran. Éthan s’empara de la lampe qui, à défaut de lui procurer de la lumière serait une arme. D’un geste brusque il la leva en l’air pour arracher la prise et la propulsa violemment en direction de la voix provenant de son lit.

La suite prochainement. A Bientôt. Audrey Degal


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NE LÂCHE PAS MA MAIN, BUSSI

Bonjour à toutes et à tous, 

Tout d’abord, permettez-moi de m’excuser pour le peu de publications sur ce blog. La charge liée à mon activité professionnelle d’enseignante associée à l’écriture de mes livres, ne me laisse vraiment pas assez de temps pour nourrir ce site et je vous remercie malgré tout de votre fidélité indéfectible. 

Si aujourd’hui je vous propose de vous pencher sur une de mes lectures, Bussi cette fois avec « Ne lâche pas ma main », sachez que dès le mois de septembre 2022 je recommencerai à nouveau à vous poster des lectures d’histoires, régulièrement, car je cesserai d’être professeure pour ne me consacrer qu’à l’écriture. Ce temps qui m’a tellement manqué, je vais enfin l’avoir pour écrire, écrire, écrire… et je vous garantis que des idées d’histoires diverses, à suspense, des romans policiers, mon cerveau en déborde et le clavier me démange. Tout est prêt ! Il ne me reste plus qu’à mettre en mots, en phrases, en pages, en livres ce qui m’a traversé la tête depuis des années, que j’ai intellectuellement amélioré sans jamais avoir le temps de le saisir sur mon ordinateur. Aussi, je vous remercie de patienter encore un peu, quelques mois à peine. « Tout vient à point à qui sait attendre » !


Un roman de Michel Bussi ! Eh oui, je parcours souvent TOUS les livres d’un auteur (j’en ai lu beaucoup d’autres de cet auteur. Je vous en parlerai dans un autre article). C’est bien pour se forger une idée et encore une fois, je n’ai pas été déçue pas ce roman dont le qualificatif approprié est : passionnant.

Bien écrit, comme toujours avec cet auteur, ce livre vous emporte sans vous lasser. Le cadre de l’histoire, exotique : l’île de la Réunion appelée à raison « l’île intense ». Martial y passe des vacances en compagnie de son épouse Liane et de leur fillette Josapha. Sa femme disparaît rapidement et tout pousse les enquêteurs à penser que Martial n’est pas étranger à cette disparition voire à ce meurtre car même s’il n’y a pas de corps, il y a du sang et des témoignages l’accablent. Une solution : fuir. Un obstacle et de taille : la fillette. Comment disparaître facilement en traînant avec soi une fillette ?

Bussi a réussi ce tour de force de rendre les enquêteurs sensibles, intéressants et quand l’un d’eux est confronté à l’impensable (la disparition d’un être cher), on sent que le personnage principal, dont on se doute de l’innocence depuis le début, est aux prises avec un tueur machiavélique, prêt à tout !

Le dénouement que je tairai ici est somptueux, sensible, logique (et c’est ce que j’apprécie car parfois certains auteurs bradent le dénouement alors que je le considère essentiel. En effet, il est si facile d’imaginer une histoire romanesque. En revanche, il est bien plus ardu de tendre vers une fin efficace, qui ne laisse aucune indice évoqué sur le côté. C’est ce que fait Bussi,  qui s’ingénie remarquablement à créer une histoire plausible, dirigée vers une fin implacable qui entraîne le lecteur sur les pas du personnage poursuivi, menacé, le tout à un rythme mené tambour battant.

Mon roman préféré reste, chez cet auteur, « Nymphéas noirs », dont j’ai déjà fait la critique. Si j’ai vraiment apprécié « Ne lâche pas ma main »,  « Nymphéas noirs », mené d’écriture de maître, le surpasse largement. Actuellement, je suis en train de lire « J’ai dû rêver trop fort », du même auteur. Je vous en parlerai plus en détails une autre fois car je n’ai pas fini ma lecture. Toutefois, je dois dire que le récit m’intrigue. Je m’interroge encore par rapport au titre et je brûle parfois d’envie de lire la fin avant d’y arriver afin de comprendre pourquoi l’héroïne se retrouve dans une telle situation, à 20 ans d’intervalle , bousculée par une série de coïncidences inexplicables. Je n’en dis pas davantage !

Je recommande donc la lecture de « Ne lâche pas ma main » et je nourris un souhait humble ici : que M. Bussi, qui a connu un parcours identique au mien en ses débuts puisqu’il est resté longtemps dans l’ombre, lise cet article que je lui consacre et qu’il m’aide à être révélée. Sait-on jamais puisque l’espoir fait vivre ! Ma bouteille à la mer est lancée même si je ne me berce pas d’illusions. Mes prochains romans seront présentés à des éditeurs de renom (ce que je n’ai jamais fait puisque je m’auto-édite) et participeront aux concours les plus connus car, vous l’avez compris, bientôt je vais avoir le temps de me consacrer à développer la promotion de mes livres etc.

Merci à toutes et à tous de suivre ce blog, merci pour vos partages, vos commentaires et je vous rappelle l’importance de mettre vos avis sur mes romans sur Amazon, Babelio, Decitre… bref sur toutes les plateformes où vous les achetez ou encore d’en parler au libraire où vous avez acheté votre roman. C’est un tremplin pour les auteurs.

Audrey Degal


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PAROLES DE PIERRES

PAROLES DE PIERRES

        Je rappelle enfin la sortie de mon dernier roman, un thriller policier, LA MURAILLE DES ÂMES, Audrey Degal, que vous pouvez vous procurer partout, même à l’étanger ou en cliquant ici :                                                                                                                                Pour commander « La Muraille des âmes » CLIQUEZ ICI

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   « Tous les silences ne font pas le même bruit », Baptiste Beaulieu.

           

          Il était tôt, ce matin-là, quand un camion de chantier s’arrêta sur le parking de la toute nouvelle piscine implantée sur la ville de Brignais. Il s’agissait du centre aquatique intercommunal concernant aussi les villes de Chaponost, Millery, Montagny et Vourles, baptisé « Aquagaron ». Il avait pour vocation de créer un espace de détente privilégié.

          Ce serait un espace de détente mais pas au sens où la population l’entendait, pas au sens premier du mot, pas au sens de la quiétude. Le centre aquatique allait se révéler dans une dimension que nul n’aurait jamais imaginée.

          Deux ouvriers descendirent du véhicule et l’un d’eux commença à décharger des matériaux : sacs de ciment, parpaings, truelles… L’autre se dirigea vers le bâtiment moderne récemment inauguré mais déjà en activité. Une fois à l’intérieur, il héla un employé qui se trouvait là.

            — Bonjour ! Nous venons pour les travaux au niveau des vestiaires.

            — Bonjour ! On m’avait prévenu de votre arrivée

            — Très bien. Je vais aider mon collègue à approcher le diable. C’est assez lourd !

            — Le diable dites-vous ?

            Le visage de l’employé venait de se liquéfier.

            — Oui, le diable, répéta l’ouvrier surpris de la réaction de son interlocuteur. Enfin le diable, ce chariot à deux roues qui sert à tout, notamment à transporter les chargements très lourds sans se casser le dos. Le diable. Vous comprenez ?

            — Oui, oui, je comprends, répondit le néophyte remis de sa frayeur. Allez-y ! Je vous attends.

            L’ouvrier s’amusa intérieurement de sa réaction excessive. D’autant que l’homme parut rester absorbé dans ses réflexions.

            Il sortit finalement et fit signe au jeune homme d’avancer mais ce dernier ne bougeait pas. Il s’était assis sur le repose pied du camion. Il attendait.

            — Qu’est-ce que fait ? Tu n’as pas vu que je t’appelais. Bouge-toi ! On a du boulot !

            — Je te rappelle que je ne devais pas être là aujourd’hui. Je ne fais que remplacer Manu.

            — Je sais mais tu ne crois pas que je vais faire le travail tout seul. Remplacer Manu signifie que tu dois m’aider. Lève-toi !

            L’autre paraissait embarrassé. Il ne bougeait pas, les coudes sur les genoux, la tête baissée comme une élève puni, pris sur le fait.

            — Bonté Loris, l’heure tourne et on a d’autres chantiers. Tire le diable, je vais t’aider, fit-il repensant toujours à l’attitude surprenante de l’employé.

            — Apparemment tu n’es pas au courant !

            — Mais de quoi tu parles ?

            Le jeune homme leva les yeux vers lui et, le regard inquiet il ajouta :

            — Tu ne sais pas !

            — Je ne sais qu’une chose : tu m’énerves ! Nous devrions déjà être en train de travailler !

            — Tu n’as pas entendu parler des…

            L’employé de mairie qui s’impatientait venait de sortir du bâtiment. Il interrompit leur conversation.

            — Messieurs !

            Deux visages se tournèrent aussitôt vers lui. Alfred bascula le diable sur ses puissantes roues et commença à le pousser. Il jeta un œil noir à Loris qui comprit qu’il n’avait pas le choix. Il se redressa pour aider son collègue, contraint et forcé.

            Un instant plus tard, le réceptionniste invita les deux ouvriers à le suivre. Ils laissèrent les matériaux devant une rampe d’accès extérieure. Ils reviendraient les chercher plus tard.

            Par la grande baie vitrée qui donnait sur les bassins, les deux visiteurs purent admirer le complexe sportif. Ils étaient fascinés par l’endroit, presque envoûtés. Il était lumineux, végétalisé et particulièrement agréable. L’infrastructure était une réussite. Les eaux bleues, qui capturaient par endroits la lumière du ciel, étaient une invitation au bien-être.

          Mais pour les deux compères, la semaine de travail commençait à peine. Elle serait longue et particulièrement laborieuse.

          Ils quittèrent donc le hall d’entrée. Leur hôte les guida à l’étage inférieur, jusque devant une série de portes. Plusieurs vestiaires collectifs réservés aux clubs de natation et aux élèves des établissements scolaires environnants se succédaient. Pour les distinguer on avait octroyé à chacun des couleurs différentes, jaune, vert, bleu, qui correspondaient aux tons du totem de la ville.

            — Voilà, nous y sommes ! Quelque chose ne va pas ? ajouta-t-il remarquant que l’un d’eux semblait soucieux.

            — Non, s’empressa de rétorquer Alfred. Quelle est la porte concernée ? Ah, il nous faudra aussi une arrivée d’eau.

            — Ce n’est pas ce qui manque, ironisa l’employé, mais je vais vous indiquer un point où vous pourrez vous brancher. Tenez, regardez ! Vous voyez là-bas, derrière le poteau orange ? Eh bien vous trouverez un robinet.

            Loris, légèrement en retrait, se contentait d’écouter.

            — Je vous laisse à présent ! Appelez-moi dès que ce sera fini.

            Leur guide tourna les talons et commença à s’éloigner.

            — Attendez, vous êtes bien pressé ! Et pour la porte ? demanda Alfred.

            L’autre s’arrêta immédiatement, sans songer un instant à revenir sur ses pas. Il semblait à nouveau inquiet et sur le point de prendre la fuite. De loin, il se décida enfin à répondre :

          — La porte, oui, bien sûr ! Il s’agit de celle qui porte le numéro 7.

            Il la désigna du doigt, sans oser s’avancer.

            — On peut entrer pour voir ?

            — Voir quoi ? se durcit-il soudain. Il n’y a rien à voir.

            — Ne vous fâchez pas monsieur. C’est juste qu’avant de commencer les travaux, nous devons tout de même vérifier la stabilité de l’encadrement, du support et nous avons besoin d’accéder aux deux côtés de la cloison.

            — Oui, bien sûr, répondit l’employé toujours à bonne distance..

          — Et puis il ne faudrait pas emmurer quelqu’un là-dedans ! plaisanta Alfred afin de détendre l’atmosphère.

          À sa mine, l’ouvrier comprit que le réceptionniste n’avait pas apprécié sa remarque. L’homme croisa les bras, tapota du pied le sol carrelé et dit :

          — Est-ce que ce sera tout ? Parce que j’ai du travail moi ! Je dois remonter à l’accueil.

Sa réponse cinglante clôtura le débat.

          — Dans deux heures le mur sera terminé, affirma Alfred.

            — Bon ! À tout à l’heure !

            Il fit demi-tour, pressé de remonter. Mais arrivé au bas des marches d’escaliers, il comprit qu’il n’en avait pas fini avec les deux ouvriers.

            — Avant de vous sauver, pourriez-vous ouvrir la porte s’il vous plaît ? Elle est fermée à clé.

            L’employé de la municipalité s’immobilisa pour la seconde fois, visiblement très agacé. Il sortit un trousseau de la poche de son pantalon, passa en revue plusieurs sésames, sortit la clé concernée de l’anneau qui la retenait. Elle portait le numéro 7.

            — Vous n’avez qu’à venir la chercher. Je la laisse là, déclara-t-il avant de gravir les quelques marches à la hâte et de disparaître.

            Alfred ne comprenait pas pourquoi son interlocuteur n’avait pas rebroussé chemin pour la leur donner. La clé les attendait sur un petit rebord. Elle brillait légèrement.

            — Quel drôle d’hurluberlu ce gars ! Allez zou, va la chercher !

            Loris obtempéra et, les mains dans les poches, il revint quelques secondes après avec l’objet.

            — Ouvre !

            — Pourquoi moi ? intervint le jeune homme.

            — Écoute mon p’tit gars. On a déjà perdu suffisamment de temps alors ou tu ouvres cette porte ou je signale au patron ton refus de travailler. Choisis !

          Loris regarda la clé qui dormait dans le creux de sa main. Il fixa le petit panneau collé au beau milieu de la porte : vestiaire 7. Il considéra longuement Alfred qui s’imagina un instant qu’il allait lui dire : « C’est toi qui l’auras voulu ! ». Il inséra avec la plus grande délicatesse la clé dans la serrure et, presque solennellement, il la tourna, les yeux rivés sur chaque geste qu’il faisait.

          — Allons, dépêche-toi ! On n’a pas que ça à faire !

          Lorsqu’il entendit le petit « clic » Loris lâcha la clé et recula précipitamment de plusieurs pas sous les yeux ébahis de son collègue.

            — Voilà, c’est fait ! dit-il, en s’écartant davantage, comme si une bête sauvage allait surgir de la pièce.

            Dans son for intérieur, Loris aurait voulu détaler mais toute fuite était impossible. Alfred n’avait pas la moindre idée de la peur qu’il ressentait.

La suite de cette histoire, sous peu. 

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  • Précision importante : pour remercier mes fidèles abonnés, la fin de cette histoire leur sera réservée. En effet, lorsqu’elle sera mise en ligne, elle sera aussitôt supprimée du site mais accessible pour vous grâce au message que vous recevez à chaque publication. Par conséquent, pensez à ne surtout pas l’effacer quand vous le recevrez. Vous pourrez lire la fin du récit alors que le lien sera inactif pour toute autre personne !
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Bonne lecture à toutes et à tous et à très bientôt !

Audrey Degal

 


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LA GRANDE MURAILLE

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Film à grand spectacle, LA GRANDE MURAILLE, avec en acteur vedette Matt Damon, avait bien des promesses à tenir.

Alors je dirais aujourd’hui, pour l’avoir vu : promesses partiellement tenues.

L’histoire :

Deux hommes sont poursuivis dans une contrée désertique chinoise et arrivent subitement au pied d’une gigantesque muraille. Ils n’ont pas le choix et y entrent. Là, on voudrait les exécuter mais l’un d’entre eux a un objet qui intrigue les résidents de la muraille (car la muraille n’est pas un mur mais un lieu d’habitation pour les soldats). La nuit précédente, il a été attaqué par une créature étrange à laquelle il a coupé une patte. On comprend dès lors que l’objectif auquel répond cette Muraille est la protection contre les attaques des ennemis et notamment de créatures effrayantes. Lors du premier assaut de celles-ci, le héros, Matt Damon, parvient à se délivrer et, au lieu de fuir, il prête main forte aux Chinois engagés dans une lutte terrible et sans merci. La femme qui commande le bataillon de cette partie de la muraille, apprécie son art du combat. De son côté, lui est ébloui par les techniques de défense qui sont déployées et surtout par la « poudre noire » qu’il est venue chercher en Chine. Tandis que son compagnon cherche par tous les moyens à voler cette poudre et à quitter la Muraille, le héros est tiraillé entre deux pôles : cette poudre explosive et la bataille. Finalement, il choisit de rester. Grandeur d’âme du personnage principal oblige. 

Comme d’habitude, je ne vous dévoilerai pas la fin pour ne pas vous priver de l’intérêt du film. 

J’ai particulièrement aimé la Muraille (mon dernier roman LA MURAILLE DES ÂMES déroule son action là-bas mais en un autre temps, au XXe siècle. J’avais donc un regard particulier envers ce film). Ainsi filmée, elle est grandiose et spectaculaire. Spectaculaires aussi sont les attaques et plus particulièrement le système de défense chinois. Fort bien imaginé ! 

L’intrigue quant à elle est banale mais le film se laisse voir. 

La fin m’a en revanche déçue. Non qu’elle soit inintéressante mais je l’ai trouvée facile. Pour ne pas trop vous en révéler, je dirais simplement que se débarrasser de l’élément principal pour que tout cesse, j’aurais aimé quelque chose de plus déroutant, de moins convenu. Cela résonne comme du déjà vu.

En conclusion, l’intérêt de ce film réside dans ses images, dans cette muraille impressionnante, et de ce côté on ne peut pas être déçu. C’est grandiose, les images sont parfaites. 

Ce film a déjà quitté les écrans de certaines salles, mais vous pourrez le voir en DVD. Privilégiez dans ce cas un grand écran. 

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Pensez à vous abonner au site et à partager pour le faire connaître. 

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Vous aimez lire, procurez-vous mes livres et notamment le dernier, un thriller policier de 384 pages, « LA MURAILLE DES ÂMES ». En librairie, même à l’étranger, donnez le titre, mon nom d’auteur, AUDREY DEGAL, éditions BoD, pour le commander en livre papier. Il est également disponible en ebook. à prix cassé pendant 4 semaines seulement. Résumé et extrait en page d’accueil du site.

 

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Merci, bonne lecture et bon films,

Le prochain article sera une nouvelle histoire. Un peu de patience !

Audrey Degal.


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DONNE-MOI LA MAIN, 3e partie

Donne-moi la main, 3ème partie

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Résumé des épisodes précédents : Lola vit seule avec ses deux garçons depuis que son mari l’a quittée. Elle vient enfin de rencontrer un homme et nourrit des espoirs d’avenir avec lui. Il semble parfait. Est-il ce vraiment ce qu’il paraît être ?

Je suis désolée d’avoir mis tant de temps à publier cette suite mais la grippe m’a bien éprouvée. J’espère que de votre côté, lectrices et lecteurs, vous êtes en pleine santé.

*

            Deux mois ont passé. C’est vrai que l’argent n’est pas un problème. Il partage tout avec Lola qui doit se l’avouer : ils s’entendent vraiment bien. Il est sérieux, prévenant, gentil avec les enfants. Il les conduit à l’école quand il le peut, ils partent tous les quatre en week-end ensemble… La vie est belle ! Le soleil brille à nouveau. C’est si bon d’être à nouveau deux. Gabriel. Ce prénom résonne agréablement aux oreilles de Lola. Quand elle le prononce, il a une certaine saveur, celle des lendemains heureux.

            Lola vit toujours dans la maison qu’elle occupait avec son mari. Gabriel en a louée une six mois plus tôt, quand lui aussi s’est séparé. Ils passent des soirées chez l’un, ou chez l’autre. C’est si bon d’avoir quelqu’un à ses côtés. Et puis il le lui a dit : Je t’aime !

            Lola est heureuse. Elle rayonne. Fini de glisser, de tomber. Elle vit et il lui propose de vivre avec lui. Il faut réfléchir. C’est une décision importante. Qu’importe, il l’attendra !

Les vacances approchent et comme le temps a passé ils sont allés voir leurs parents respectifs. Ceux de Gabriel sont divorcés et Lola ne rencontre que la mère. La mère et son chat. Drôle de duo ! Elle est un peu bizarre, hypocondriaque en fait. C’est curieux, avec un fils médecin, d’autant plus qu’elle est dermatologue. Comme quoi l’inquiétude face à la santé n’épargne personne.

— Tu as enfin trouvé quelqu’un qui t’aime, dit la mère de Gabriel.

La remarque est étrange mais Lola aime Gabriel et cela se voit. Il se rendent dans les Alpes. Là, il la présente à ses amis. Eux aussi sont heureux de rencontrer celle pour qui le cœur du médecin s’enflamme. Ils l’apprécient aussitôt et trouvent qu’il a de la chance. Ils la comparent à la précédente et la trouvent mieux : plus gentille, plus attentionnée, plus stable. C’est bon signe !

Au retour de cette escapade, tous deux sont plus liés que jamais. Ils commencent alors à faire des projets. Le premier vient de lui.

— Je vais donner la dédite de mon appartement et m’installer avec toi.

Les yeux de Lola brillent. Elle accepte. Ils seront bien chez elle avec les enfants et puis outre le fait que ce sera plus simple, ils feront des économies.

Deux mois plus tard, avec l’aide des parents de la jeune femme, c’est le déménagement. Lola a fait de la place dans le garage pour caser ses meubles à lui, en attendant.

— En attendant quoi ? lui demande-t-elle.

— Tu as vécu ici avec ton ex. C’est notre chez nous provisoire. Nous allons nous trouver une location en attendant d’acheter une maison à nous. Et puis j’ai 37 ans. Un enfant de toit, après, ça me tente tu sais.

Une maison à elle, à eux ! Lola en a toujours rêvé mais cela ne s’est jamais concrétisé. Et voilà que lui y pense déjà. Un enfant, ce serait merveilleux  !Il est parfait ! C’est aussi l’impression qu’ont ses parents à qui elle l’a présenté.

— Il est gentil, doux, affectueux, il semble aimer notre fille.

— Et il a un bon métier, ajoute le père. C’est important. Manque d’argent, manque d’amour, c’est bien connu. Quelque chose semble te chagriner.

La mère de Lola semble effectivement perplexe.

— Je ne sais pas. Tout est trop beau, tout est allé vite et puis il est trop gentil, trop attentionné, trop un peu tout. Je lui cherche un défaut mais je n’en trouve pas.

— Il est peut-être parfait !

— La perfection en ce monde n’existe pas. Mais je m’inquiète peut-être à tort, ils ont l’air plutôt bien dans la maison qu’ils louent, les enfants aussi.

Un mois plus tard, Lola invite ses parents à se joindre à des collègues de travail, histoire de passer une belle journée au bord de la piscine. Gabriel s’occupe du barbecue et de ses invités. Lola l’aide et fait circuler les plats qu’ils ont préparé. Ambiance décontractée.

Dans la maison, des cartons de l’emménagement sont encore empilés et il y a du tri à faire. Comme ils ont beaucoup de matériel en double, il faudra se débarrasser d’un peu de vaisselle et de mobilier. Gabriel, qui n’est par du tout bricoleur, a quand même monté des armoires pour ranger le linge des enfants. Lola a apprécié.

Il est trois heures de l’après-midi quand la mère de Lola quitte la table et entre dans la maison. Elle a envie de s’isoler avant d’enfiler son maillot de bain pour aller se rafraîchir dans la piscine. Elle franchit le seuil et là, à la porte de la cuisine, elle trouve Lola en larmes.

— Mais que t’arrive-t-il, demande-t-elle inquiète.

— Rien !

La réponse est classique. Il est difficile de se confier. Mais finalement, à force d’insister, la mère parvient à lui faire exprimer la raison de son mal-être.

— J’ai peur, dit-elle.

— Peur de quoi ?

— Peur qu’il me quitte. Je ne m’en remettrai pas !

— Alors, fais tout pour le garder !

— Mais il y a autre chose !

— Quoi ? demande la mère.

— Il m’a appris qu’il n’avait pas rompu le PACS avec celle qu’il a quitté il y a quelques mois, qu’ils avaient acheté une maison ensemble, qu’elle n’est pas vendue et qu’il va entretenir régulièrement la propriété.

La nouvelle tombe comme un couperet. Ce que la mère de Lola craint est là : ce gars n’est pas parfait. Il cachait bien quelque chose. Elle se souvient de discussion qu’elle a eu avec lui, quand elle lui a demandé ce qu’il pensait de ceci, comment il envisageait cela. Sa réponse était souvent la même : un haussement d’épaules suivi de :

— Je ne sais pas !

Sa fâcheuse tendance à ne jamais se positionner lui revient tout à coup à l’esprit, comme celle de repousser au lendemain les choses, de n’avoir aucune opinion précise sur certains sujets. Ce gars, apparemment bien sous tous rapport, est en fait inconsistant, quelqu’un incapable de s’engager, un homme qui hésite en permanence. Elle voudrait que le temps lui donne tort, hélas, quinze jours plus tard, Lola en pleurs l’appelle :

— Maman, je crois qu’entre Gabriel et moi c’est fini !

— Mais ce n’est pas possible, vous avez emménagé ensemble il y a à peine un mois. Qu’est-ce qui te permet de dire ça ? demande la mère.

— Il dit qu’il m’aime mais qu’il ne sait plus où il en est, qu’il n’a pas ses repères dans cette nouvelle maison, qu’il est perdu dans ses idées.

— C’est normal, il faut du temps pour s’habituer à une nouvelle demeure, comme à tout changement de situation.

— Oui, mais il dit qu’il ne sait plus s’il veut rester avec moi ou s’il doit retourner avec elle, l’autre qu’il a quittée !

La mère croit défaillir. Lola a quitté son logement il y a à peine un mois et voilà qu’il lui faudrait tout recommencer. La situation, ubuesque, lui paraît impossible.

— Il veut réfléchir, continue Lola.

— Qu’il le fasse vite alors ! Tu ne vas pas rester là à attendre que monsieur ait décidé.

Pendant les jours qui suivent, Lola ne cesse de pleurer. Elle choisit de vivre momentanément chez ses parents avec ses deux fils. Rester dans cette maison, louée avec lui, est une torture. Chaque pièce, chaque meuble lui rappelle les bons moments qu’ils ont passé entre ces murs, moments éphémères.

Elle attend. Il l’appelle, la rassure parfois. Elle espère alors, certaine qu’il la choisira elle. L’autre, il l’a déjà quittée une fois. Elle le faisait souffrir et l’avait trompé, considérant que dans un couple, chacun doit être libre.

— Ne t’en fais pas Lola, il ne peut pas retourner avec elle ou alors il est fou ! Elle l’a déjà trompé une fois, elle recommencera. En plus elle ne l’aimait pas. À ce que tu dis et il ne supportait pas ses deux filles. Seul un malade retournerait entre les bras de cette prédatrice.

Lola acquiesce. Elle sait tout cela, mais l’attente est une plaie ouverte. Ses yeux bleus se baignent en permanence dans d’innombrables larmes comme une rivière que l’on ne peut assécher. Elle croit revivre le moment où son mari l’a quittée. Ce gouffre de l’existence, elle le connaît, elle y est déjà tombée. Elle glisse, elle essaye de s’accrocher mais les parois sont lisses et la chute, lente, ne peut être freinée. Elle regarde vers le haut et croit voir de la lumière. Tout n’est pas perdu. Il n’a pas encore choisi. Elle doit espérer. Elle repense aux paroles de la mère de Gabriel « Enfin quelqu’un qui t’aime ! ». Cela signifie que sa rivale ne l’a jamais aimé. Il va s’en apercevoir, il va comprendre, il va tirer un trait sur ce passé, une fois pour toutes ! Il rompra le PACS, vendra la maison et l’oubliera. C’est ce qu’il a de mieux à faire !

Il est tard, Lola est avec Gabriel, dans la maison. Ils doivent parler ! Il a réfléchi, pesé le pour et le contre. Le téléphone sonne.

Vous pourrez lire la fin de ce récit la semaine prochaine. En attendant abonnez-vous en quelques clics et n’hésitez pas à vous plonger dans mes deux livres déjà publiés disponibles ici, https://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=audrey+degal ou sur internet ou dans n’importe quelle librairie, même à l’étranger. 

Mon 3e roman,« La Muraille des âmes », un thriller policier de 400 pages sort en février 2017. En avant première, je vous dévoilerai la couverture, je vous ferai parvenir un résumé et les premières pages. Pour bénéficier de cela il faut être abonné au site. C’est gratuit ! Allez-y. 

Audrey Degal.

 


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Raoul de Cambrai, suite et fin

RAOUL DE CAMBRAI, suite et fin

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Chers lecteurs,

Il y a longtemps que certains d’entre vous attendaient la fin de ce récit du Moyen Age. La voici !

Pour ceux qui préfèrent mes  histoires à suspense, rassurez-vous, cette semaine vous lirez la suite du « Royaume sans escale », une nouvelle histoire courte, vous découvrirez le concours (livre à la clé)… donc 5 (ou plus) bonnes raisons de revenir me rendre visite sur ce site et de vous y inscrire.

Bonne lecture !

Bernier, adoubé chevalier par Raoul qui est mort a épousé Béatrice qu’il voit peu. Il est l’un des rares à faire preuve de sentiments dans cette geste et l’on est bien loin de ce qu’on appelle au Moyen Age la fin amor, c’est à dire un amour teinté de courtoisie. Les femmes des chansons de geste, vous l’aurez compris, ne représente pas grand chose. Leurs époux, leurs fils… sont si prodigieux dans les batailles notamment qu’elles s’effacent totalement à leurs côtés comme dans la narration sauf quand elles sont reines ou qu’elles sont à l’origines de malédictions comme dame Aalais dont je vous ai parlé bien avant. 

Bernier part au combat et affronte un Turc, un véritable démon « un malfé » dit le texte du Moyen Age. L’homme est redoutable, grand, puissant. Rien de surprenant à ce que les récits de l’époque parlent de Sarrasins, de païens… quand on sait l’importance que l’on accordait à la religion ! Il n’y a rien de surprenant non plus à ce que ce soit le chrétien qui gagne le combat. Il tranche la tête de son adversaire et l’amène au roi Corsuble qui dit :

CCXCVIII

« Crestiens, biaxamis, 

par Mah[omet], a gret m’avés servit. 

Se or voloies demorer avuec mi

tout mon roiaume te partirai par mi »

Vous aurez compris que le roi Corsuble se propose de partager son royaume avec Bernier victorieux car ce passage, bien qu’en ancien français, est assez clair. Mais Bernier, le seul sentimental (mais pas toujours) de cette geste, veut retrouver son épouse et il préfère rentrer. Il finit par la retrouver, non sans mal car la dame est la prisonnière d’un certain Herchambaut. Une ruse à l’occasion d’un bain dans une fontaine va leur permettre de s’enfuir car Herchambaut nu ne peut les suivre. (La fontaine est vertueuse, miraculeuse et ceux qui s’y baignent luttent contre l’impuissance ou les femmes deviennent fertiles). Scène rare que la laisse CCCXVIII où un homme est nu dans une fontaine. La dame veut que Bernier en profite et lui coupe la tête mais en agissant ainsi il serait déshonoré. Tous deux s’en vont donc tandis que l’autre est littéralement enragé. Bernier et Béatrice recherchent ensuite leur premier fils, Julien, disparu et à l’occasion de leurs retrouvailles après l’épisode de la fontaine, ils conçoivent une deuxième enfant : Henri.

En cherchant Julien, Bernier retourne auprès du roi Corsuble et doit se battre avec un certain Corsabré qui n’est autre que son fils. Il ne le sait pas.

« Li uns est pere et li autres est fis » précise le texte.

Mais Bernier croit que Corsabré est un païen recherché pour avoir tué le frère du roi Corsuble. Lors du combat, Julien (Corsabré est fait prisonnier). Julien est condamné à mort.

CCCXXIX

« Fai me une forche sor cel tertre lever,

ce pautonnier maintenant me pendès »

Ce qui signifie que Julien doit être pendu. Mais autour des hommes certains sont frappés de la ressemblance entre Julien et Bernier. Alors, miraculeusement, Bernier reconnaît soudain son fils.

Les retrouvailles sont émouvantes et tous deux rentrent à Saint-Gilles. Julien sera le digne héritier de celui-ci. Bernier pardonne finalement à Guerri toutes ses actions contre lui et ils décident de partir en pèlerinage à Saint-Jacques. Mais intérieurement, Guerri est  partagé. Il veut retrouver la paix auprès de Bernier mais il songe au fait qu’il est aussi celui qui a tué son neveu. Voici ce que dit le texte :

CCCXXXVIII

Gerri ot duel, ce saichiés vos de fi,

por la parole qu’ot de B[ernier] oït

qui li mentoit la mort de ces amis.

Tros qu’a une iaue chevauchiere[n] ainsis ;

lors chevax boivent qui enn ont grant desir.

Li duels ne pot forsdel viellart issir,

max esperis dedens son cors se mist :

ill a sa main a son estrivier mis,

tout bellement son estrier despendi,

parmi le chief B[erneçon] en feri,

le tes li brise et l[a] char li ronpi,

enmi la place la cervelle en chaï.

En résumé : Guerri est profondément accablé. Il songe aux morts, à ses proches. Ils chevauchent tous deux vers une rivière où leurs chevaux boivent. Le vieillard ne pouvant oublier sa douleur, il sort doucement son étrier et frappe Bernier à la tête. Il lui fend le crâne et la cervelle de sa victime tombe dans l’eau.

Guerri s’enfuit ensuite. Et Bernier ???? Il n’est pas mort (vous voyez qu’ils sont forts ces chevaliers du Moyen Age) et dans ses derniers instants, il pardonne le geste terrible de Guerri avant que son âme ne s’envole au paradis (après la cérémonie des brins d’herbe). Béatrice pleure Bernier et les fils de celui-ci veulent bien évidemment le venger. Ils incendient Arras. La citadelle est assiégée et l’on apprend, à la fin de la chanson de geste, alors que la nuit tombe que Guerri quitte la citadelle à cheval et s’exile. Henri, le second fils de Bernier reçoit la citadelle  d’Arras et en devient le seigneur.

« D’or an avant faut la chançon ici :

beneois soit cis qui la vos a dit

et vos  ausis qui l’avé ci oït. »

Traduction :

La chanson s’arrête ici : béni soit celui qui vous la chanta et vous aussi, qui l’avez écoutée.

On voit dans ces dernières phrases que l’histoire que je viens de vous conter et de résumer (car elle comporte 8542 vers) était chantée sur les places, dans les châteaux… puisque le gens ne savaient pas lire. L’oralité était primordiale. Le jongleur qui raconte ces exploits (qui les chante) se devait de remercier ses auditeurs et de les bénir en ces temps si croyants.

Voilà chers lecteurs contemporains du XXI ème siècle. J’espères vous avoir fait découvrir la réalité des écrits du Moyen Age et vous avoir sensibilisé à ces oeuvres riches, exceptionnelles et surprenantes qui n’ont rien à envier à notre littérature fantastique.

La prochaine oeuvre du Moyen Age que je vous ferai découvrir sera « Perceval, le nice (ce qui signifie le sot, le benêt), de Chrétien de Troyes. Je ne la présenterais pas comme je l’ai fait pour « Raoul de cambrai ». Je l’analyserai afin de vous faire découvrir toute sa saveur et sa spécificité car, chers lecteurs elle est l’ancêtre des romans que vous lisez !

La semaine prochaine :

  • le concours dont je vous ai parlé sera lancé (un livre à gagner) alors revenez souvent sur le site pour ne pas le manquer ;
  • vous découvrirez la suite du « Royaume sans escale » ;
  • et, semaine suivante je vous immergerez dans une toute nouvelle histoire.

Alors merci de vous abonner, de partager et de parler de ce site autour de vous comme tant l’ont déjà fait, que je ne remercierai jamais assez.

Bonne lecture, bonnes soirées, bonnes journées… au plaisir immense de vous retrouver !

Votre auteure : Aurey Degal

 


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Millénium, Stieg Larsson

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MILLENIUM, de Stieg Larsson

Je me devais de vous parler d’un des piliers de ma bibliothèque, Millénium 1 Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes de Stieg Larsson.

En fait le titre ne m’attirait pas vraiment et je pensais au passage de l’an 1999 à 2000 à l’occasion duquel on nous avait rebattu les oreilles avec ce terme « millénium ». 

Ensuite, quelqu’un qui était en train de le lire m’a résumé l’intrigue et je me suis dit « pourquoi pas ». 

J’avoue que les 170 premières pages (et ce n’est pas rien !) d’un livre qui en comporte tout de même 711, j’ai eu envie de fermer le roman. L’avalanche de détails ne m’intéressait guère et l’intrigue par elle-même traînait trop à mon goût. Bien m’a pris de poursuivre ma lecture car quand les péripéties se sont enfin déclenchées et que le mystère est apparu, je n’ai plus lâché le livre, voulant savoir ce qu’il advenait. Ensuite, tel un ogre, je l’ai dévoré, courant rapidement chez le libraire du coin pour acheter les suites déjà parues, soient les tomes 2 et 3 qui ont d’autres titres  : Millénium 2, La Fille qui rêvait d’un bison d’essence et d’une allumette et Millénium 3, La Reine dans le palais des courant d’air.

Je ne vous cache pas que l’oeuvre existe en film, lequel s’il m’a tout de même intéressée, souffre de suppressions malvenues (par exemple le lien entre Mickael et Erika…) et de portraits des personnages principaux trop édulcorés. Bref, le film est bien plat par rapport au roman qui comporte davantage de rebondissements, d’analyse, de questions.

Brièvement : dans le tome 1, le héros, le journaliste Mickael Blomkvist est en voie de perdre un procès contre un redoutable homme d’affaires. Il reçoit une proposition d’enquête de la part d’un homme puissant (VANGER), proposition qu’il accepte avec la promesse de révélations qui l’aideront dans son procès. Parallèlement on découvre une jeune fille étrange, Lisbeth Salander dont on comprend qu’elle est d’une redoutable intelligence même si c’est une marginale. C’est grâce à elle qu’il élucidera l’affaire Vanger. Il fera perdre la face à ses accusateurs lors de son procès… Sur fond d’enquête minutieuse, d’énigmes, de dangers, l’histoire évolue vers un dénouement redoutable.

Dans le tome 2, devenue riche grâce à son seul QI,  Lisbeth a disparu. L’auteur nous surprend tout d’abord en nous plongeant dans l’univers sordide de l’enfance de Lisbeth, internée malgré elle et soumise à la folie du médecin psychiatre qui la soigne (enfin soigner est un grand mot). Elle est sous tutelle depuis sa sortie d’internat et doit rendre des comptes à un homme peu scrupuleux. Pourquoi ce titre me direz-vous ? Parce que Lisabeth a la personnalité bien trempée a voulu immoler son père par le feu car celui-ci faisait souffrir sa mère. Lisbeth n’hésite pas à passer à l’acte. Contrainte de se défendre contre tous depuis l’enfance, elle est redoutable sans être Tomb Raider non plus ! Le lecteur est emporté dans un meurtre que la police impute à Lisbeth pourtant innocente et on découvre un trafic de filles venues de l’Est. Le journaliste voulait faire surgir tout ceci à la une. Bien entendu il en sera empêché. Le rythme de ce second volume est effréné (bravo Stieg Larsson !). On ne se lasse pas une seule seconde. 653 pages… oui, vous avez bien lu mais 1) c’est écrit gros et 2) on ne les sent pas passer. Attendez-vous à ce que votre conjoint ou conjointe vous demande d’éteindre la lumière parce qu’il veut dormir tandis que vous voulez avancer dans l’histoire. Lisbeth menacée par un père défiguré et abject, par un frère ignoble insensible à la douleur voit sa vie basculer. On lui tire dessus et on l’enterre… oui, oui, on l’enterre !

Dans le tome 3, rassurez-vous elle n’est pas morte (7 vies comme les chats !) mais elle est coincée dans une hôpital comme son père qu’elle a encore voulu tuer, grièvement blessée et surtout avec en ligne de mire un redoutable procès qui l’attend.  Ses amis, dont le journaliste Mickael vont l’aider bien qu’elle soit une solitaire. Des secrets d’Etat jaillissent, des personnalités sont incriminées, la lutte sera rude pour balayer et faire disparaître les être malfaisants que Stieg Larsson a savamment imaginés.

Quant à Millénium 4 écrit par un autre auteur… je ne m’y suis pas encore aventurée.

Comme d’habitude, je ne vous révèle pas la fin, ce serait comme un bouquet offert fâné, mais je vous recommande cette lecture envoûtante et excellemment menée par son auteur disparu brutalement avant même de voir ce chef-d’oeuvre édité !

Excellente lecture !

On pense à s’abonner et bientôt :

  • la suite du « Royaume sans escale »,
  • la fin de l’histoire de « Raoul de Cambrai » (littérature médiévale) (je l’avais un peu abandonnée… pardonnez-moi !),
  • une nouvelle histoire courte va débuter et…
  • je mettrai en ligne le concours dont je vous ai parlé avec à la clé un de mes livres à gagner.
  • « Elle est pas belle la vie ! »


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Le Royaume sans escale, 2ème partie

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Le Royaume sans escale, 2ème partie

            La mer, si calme jusque-là, avait désormais son mot à dire et le bateau tanguait si bien qu’il devenait difficile de se tenir sur les ponts. Comme s’ils étaient ivres, les matelots progressaient de biais tentant de s’accrocher à tout ce qui était à leur portée. Les treize gabiers avaient reçu l’ordre d’affaler les voiles qui faseillaient au vent du nord et battaient avec force, mues par de gigantesques mains invisibles mais puissantes. Il ne pleuvait pas mais les hommes étaient trempés jusqu’aux os, fouettés par d’innombrables gerbes d’eau salée.

            – Le Hennec, tire plus fort à droite, hurlait le maître des gabiers qui tentait de coordonner les gestes des marins.

            Deux matelots tentaient de dégager une voilure coincée, en vain. La scène ressemblait à un combat et la lourde toile entravait les jambes des hommes qui tombaient, glissaient sur le pont et revenaient tant bien que mal pour accomplir leur tâche.

            – Le hauban est bloqué, maître gabier. Inutile de tirer. On ne le dégagera pas ! Il ne…

            Il n’avait pas fini sa phrase qu’une vague, plus haute que les autres, le balaya tel un brin de paille et le jeta contre un mât. L’homme tituba en se relevant. Sa tête avait heurté deux ou trois obstacles, lors de sa glissade incontrôlée. Le maître gabier se lança à son tour à l’assaut pour aider ses hommes.

            – Il faut monter, nous n’avons pas le choix. Nous devons dégager la voile et vite l’affaler. Si la mer se déchaîne encore ainsi que le vent, avec cette voile qui bat, nous ne pourrons plus diriger le navire. Qui se dévoue ?

            Sans donner de réponse, Le Hennec, connu pour sa bravoure et son courage, commença à escalader le grand mât, un couteau coincé entre les dents. Les autres le regardaient, perplexes. Il était agile mais lourd. Les éléments semblaient vouloir empêcher sa progression et il reçut des dizaines de gifles monstrueuses d’eau salée. Il résista et quand il arriva enfin au sommet, d’une main, il s’agrippa et de l’autre il commença à tailler dans l’épaisse toile qui figeait tout le gréement. Avec le vent, elle s’était entortillée autour de celui-ci et, trempée, il était impossible de la défaire tant le nœud qui s’était formé était serré. Tout à coup, libérée, la voile tomba lourdement sur le pont. Aussitôt les deux matelots restés au pied du mât s’en emparèrent et la roulèrent pour l’attacher. La tempête gagnait en intensité. La houle martelait la coque du navire voulant le prendre d’assaut. Le bruit était infernal. Le vent sifflait rageusement, la mer vociférait d’obscures paroles.

            – Le Hennec, redescends maintenant, c’est bon ! Bravo !

            Les flots impétueux engloutirent ces paroles.

            – Il a été courageux, maître, fit remarquer l’autre en achevant son nœud de cabestan qui lui permettait de se tenir de l’autre main.

           – Oui, très courageux et habile. Fais deux demi-clés sur le dormant de l’amarre sinon le nœud va se défaire. Les nœuds de cabestan ont souvent tendance à se desserrer.

           – Oui maître ! Obéit immédiatement le gabier discipliné.

         – Voilà ! La voile est bien attachée, dit le maître calfat à son matelot. Rentrons à l’abri. C’est terminé.

            Le marin ne demanda pas son reste. Il leva le menton en direction du grand mât. Plus personne ne s’y trouvait.

            – Le Hennec maître, où est Le Hennec ?

            On l’appela. On le chercha. Il ne reparut jamais. Une lame plus véloce que les autres était venue le cueillir quand il redescendait. Trente-et-un hommes manquaient désormais à l’appel.

*

            – Je vous écoute Sillace. Qu’ont donné vos investigations ? Où sont les trente hommes d’équipages qui n’ont pas répondu à l’appel ce matin ?

            – Il n’y a pas un seul recoin du navire qui n’ait été inspecté. Nous avons procédé méthodiquement, ouvrant toutes les cachettes les plus improbables. Nous avons ouvert les tonneaux de poudre, de farine… Bref, le bateau a été passé au peigne fin mais il n’y a aucune trace des hommes que nous recherchons. Dans les hamacs où ils ont passé leur dernière nuit, les couvertures sont encore tirées, toutes de la même façon, comme s’ils dormaient dessous. Leurs quelques affaires sont aussi en place. On dirait qu’ils se sont évanouis.

            – Je n’ai jamais entendu une chose pareille ! rétorqua le commandant. J’ai confiance en vous Sillace mais j’avoue que c’est extraordinaire !

            Loutail, fixait le lieutenant d’un air dubitatif. Il ajouta :

            – Êtes-vous certain de n’avoir rien oublié ? Ne nous cachez-vous pas quelque chose ?

            – Je vous assure que non. Cependant lors de nos recherches…

            On l’interrompit.

            – Entrez, s’exclama Jim alors qu’on frappait à sa porte. Maître gabier, que vous arrive-t-il ? Faites vite nous avons une urgence à traiter.

            Encore dégoulinant d’eau de mer, le visage baissé, pressant entre ses doigts un chapeau tout aussi trempé, l’homme déclara :

            – Mon commandant, on a fait tout ce qu’on a pu pour détacher la voile qui s’était coincée autour du mât principal. C’est Le Hennec qui s’en est chargé mais en redescendant il est tombé à la mer et quand elle est aussi déchaînée, vous savez comme moi qu’il n’y a rien à faire. Je suis désolé mon commandant. Un homme de moins chez les gabiers.

            Jim frappa violemment du poing la table de bois et pria l’homme de se retirer.

            – Décidément, il semble que la chance ne soit pas de notre côté. Loutail, voyez l’aumônier pour rendre hommage à ce gabier.

            Le commandant en second sortit aussitôt.

            – Sillace vous aviez autre chose à ajouter avant l’arrivée du maître gabier.

           – Oui Jim. Je n’ai trouvé aucun des hommes mais j’ai débusqué autre chose : un passager clandestin.

            – Un passager clandestin ! Étrange traversée que celle-ci. Dites-m’en plus.

           – Eh bien, il se cachait parmi les soldats de la garnison. Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’il se comportait étrangement et se tenait un peu trop à part. Les autres commençaient d’ailleurs à le chahuter. Nous avons fait aligner tous les soldats et nous les avons comptés, deux fois. Résultat : 131 soldats au lieu de 130 initialement embarqués. Et comme nous avons procédé ainsi pour tous les corps, les canonniers, les calfats, les hommes de bord, les charpentiers, les novices… Nous sommes certains que cet individu est de trop à bord. J’ai ordonné de l’arrêter. Il a alors tenté de fuir mais il a aussitôt été rattrapé. Et puis où pouvait-il espérer aller ? On ne s’enfuit pas d’un navire !

            – Les trente hommes qui manquaient ce matin tendent à prouver le contraire, coupa Jim perplexe. Et où est ce clandestin pour l’instant ?

        – Je l’ai fait placer dans la cale, à l’isolement. C’est un jeune, il n’a pas l’air récalcitrant. Si vous voulez le voir et l’interroger…

            – Pas pour le moment ! J’ai du travail. Avec cette tempête et les deux ou trois avaries déclarées, je dois modifier notre route pour espérer un temps plus clément en navigant au sud. En revanche, veillez à ce que les canons malmenés par le tangage du navire soient à nouveau fixés solidement. Ils pourraient écraser des hommes en bougeant et endommager la coque. Voyez aussi les autres lieutenants afin qu’ils fassent le point sur les vivres. Certaines pourraient avoir pris l’eau. Tout pourrit si vite quand l’humidité s’infiltre et avec cette tempête l’eau a dû pénétrer un peu partout ! Faites écoper ! Il faut être vigilant.

            – L’aumônier dira une bénédiction demain matin pour le marin tombé à la mer, déclara Loutail en revenant. J’ai aussi appris qu’il y avait un passager clandestin. Voulez-vous que je m’en charge ?

            – Non ! Remettons-nous au travail. Il faut tirer des bords en direction du sud où nous trouverons des vents plus favorables. J’espère que cette tempête ne s’éternisera pas trop.

            – Je l’espère aussi.

*

            La nuit suivante fut plus calme mais sur le bâtiment, on ne dormait guère. On réparait ce qui s’était cassé, on consolidait, on assemblait les voilures déchirées… Un rythme de cinq quarts avait été établi. Certains dormaient, quelques-uns travaillaient, d’autres médisaient :

            – Commandant Jim ou pas, elle n’est pas normale cette traversée. D’abord, des matelots qui disparaissent, la tempête qui fauche un homme, un clandestin caché parmi nous, les canons qui se sont détachés, cinq mille litres d’eau fichus et les salaisons qui baignent dans l’eau salée.

            – Je suis de ton avis. Il y a un mauvais œil qui est monté sur le Royal-Louis.

            – Bah, la tempête s’est calmée.

            – Allons, marins ! Cessez de parler et faites votre travail. Finissez votre quart et vous irez vous coucher, ordonna leur chef.

            Les matelots baissèrent les yeux et se turent. Ils n’en pensaient pas moins.

*

            – Sillace au rapport Jim !

            Il était cinq heures du matin. La nuit, comme la précédente, avait été calme. Le lieutenant attendait que le commandant le priât de parler. Ce dernier, assis dans un fauteuil, un verre à la main, referma le livre qu’il venait de consulter. Il n’avait pas vraiment dormi.

            – Avez-vous fait votre tournée mon ami ?

            – Tournée faite Jim.

            – Et ? Vous me semblez sur la retenue.

            – Effectivement ! C’est que… c’est que…

            – Dites, je vous prie, s’impatienta-t-il. Mais ne me dites pas que…

            – … Si mon commandant ! ne put-il s’empêcher de déclarer.

            – Il manque des hommes ? Il manque des hommes, reprit-il involontairement en écho. Disparus ? Comment ? Combien ? Lesquels ?

            – Treize sont portés manquants. Deux gabiers, six novices, trois voiliers et deux soldats.

            Jim ferma fortement les paupières pour accuser le coup que cette déclaration venait de lui porter.

           – Je n’ai pas dormi cette nuit. Je suis monté prendre l’air et je suis resté là, à arpenter les trois ponts et tout le navire des heures durant. Je n’ai rien vu d’étrange, pas d’activité si ce n’est celle des gardes. Mon Dieu, treize hommes ne s’envolent pas sans bruit. C’est impossible !

           – Je le sais mon commandant… Jim, mais comme hier nous avons déjà vérifié, fouillé, compté et recompté l’équipage. Le nombre reste toujours le même : nous avons perdu 43 hommes en deux nuits. Et…

            Sillace se tut un instant.

            – Et quoi ?

            – Les hommes parlent de traversée du malheur… le ton monte.

         – Certes mais après tout c’est bien normal. N’oublions pas aussi que nous avons un passager de plus : le clandestin. Allons lui rendre visite.

            Les deux hommes, accompagnés de Loutail, descendirent à fond de cale. Celui-ci tenait une lanterne dont les verres étaient brisés. La flamme vacillait. De la proue à la poupe, le Royal-Louis avait été compartimenté et il regorgeait de victuailles. Quatre petites pièces étroites, sombres et humides étaient restées dégagées pour accueillir les matelots devenus rebelles à l’autorité après des mois de navigation éprouvante. Dans une de ces cellules, le clandestin attendait. Il était couché à même le bois froid quand il entendit des pas s’approcher ainsi que des voix. Il se redressa, s’assit et entoura ses jambes repliées de ses bras. Aucun gardien ne surveillait les lieux. Un cliquetis, une clé qui se glisse dans une serrure, une rotation de plusieurs crans et un filet de lumière qui pénètre le premier dans la geôle exiguë. Le clandestin, habitué à l’obscurité, leva son bras devant son visage pour ne pas être ébloui. Un broc d’eau en terre reposait à côté de lui et une assiette dans laquelle on devinait encore des restes de repas. Jim, toujours bienveillant, humaniste avant l’heure lui dit :

            – J’espère qu’on vous a bien traité, jeune marin.

            L’autre, le visage enfoui entre les genoux ne répondit rien.

            – Vous taire ne vous avancera pas. La traversée sera longue. Il va falloir tout nous dire et nous révéler le pourquoi de votre présence sur mon navire. On ne vous fera aucun mal. Vous serez bien traité si vous nous révélez votre identité. Qu’êtes-vous venu faire parmi les soldats de la garnison ?

            L’inconnu se taisait toujours. Sillace sollicita la permission d’intervenir.

          


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Le Royaume sans escale

LE ROYAUME SANS ESCALE

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            Le commandant Jim connaissait le bateau comme sa poche. Il avait traversé tant de fois les océans à bord du Royal-Louis.

Il avait été engagé comme petit mousse à l’âge de huit ans sur un premier navire. On lui avait fait faire la cuisine et nettoyer les ponts. Il en avait passé des heures à frotter le bois, à quatre pattes, avec sa brosse et son seau. Il avait fait toutes les corvées, sans rechigner. Mais il était curieux et ambitieux. Il observait, il surprenait, il apprenait !

            Rapidement, on s’était rendu compte qu’il y avait chez ce jeune un certain potentiel à exploiter. Beaucoup se servaient de lui, d’autres plus généreux, comprirent qu’il serait un jour un grand marin.

            Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang d’une capacité de 2400 tonneaux avec ses trois ponts et un équipage de 800 hommes, allait bientôt prendre la mer pour un voyage de deux mois. Sa Majesté en avait décidé ainsi. Mais il voguerait bien plus longtemps, ce qu’ignorait Jim comme le roi. Chaque gueule de ses 80 canons de bronze était prête à défier le monde. Il était richement décoré et sa devise, « Je suis l’unique dessus l’onde, et mon Roy l’est dans le monde », disait combien il est redoutable et admiré. Rodolphe Gédéon l’avait construit, le capitaine Jim le commandait.

            Du quai, ce dernier contrôlait scrupuleusement tout ce qui montait à bord. Rien ne devait manquer. On embarquait 210 000 litres d’eau, 101 000 litres de vin, 1450 litres d’eau-de-vie et de vinaigre pour lutter contre l’eau qui ne manquerait pas de croupir, 54 tonnes de biscuits de mer qui formaient la base de l’alimentation des marins, 56 tonnes de farine, 18 tonnes de salaison, de fèves et de fayots, 3 tonnes de sel pour conserver les aliments, 5 tonnes de riz. Et puis il veillait sur l’état des animaux qui montaient docilement à bord : poules, canards, pigeons, moutons, oies, cochons, bœufs. Les caisses d’armement étaient aussi scrupuleusement inspectées de la poudre en passant par les boulets de canon, la mitraille ou les mousquetons.

            Le ventre du Royal-Louis était aussi plein qu’un ogre repu. Mais il ne sommeillait pas. Mille petites mains s’activaient pour vérifier une dernière fois les voiles, les boussoles, les compas, les sextans, le calfatage de la coque… Il était impensable de laisser quoi que ce fût au hasard. Le grand large ne pardonne rien aux oublieux !

            Le lendemain matin, tous embarqueraient : les lieutenants, les enseignes, l’aumônier,les maîtres canonniers, les maîtres calfat et les hommes de bord composés de gabiers, de matelots et de novices que le commandant Jim prendrait sous son aile bienveillante en songeant que lui aussi l’avait été.

            Ce n’était pas sa dernière traversée. Il y en aurait beaucoup d’autres. Mais ce serait une traversée singulière, une traversée que personne n’aurait osé imaginer, une traversée placée sous le sceau du roi certes comme sous celui de la peur embusquée là où personne ne l’imaginait.

*

 

            Le navire quitta le port de Saintonge et gagna rapidement le large. Les marins venaient de laisser leurs familles. Rares étaient ceux qui les reverraient. La mer était calme, trop peut-être ! Les côtes canadiennes ne seraient en vue que dans quelques mois.

            – J’ai entendu dire que la traversée de l’Atlantique Nord en direction du Canada était extrêmement difficile ! dit un lieutenant au commandant Jim alors que le rivage s’éloignait.

            – C’est vrai mais toute traversée réserve son lot de difficultés qu’il faut affronter. Nous n’avons pas le choix. Les Hollandais, fins navigateurs, disaient : « mieux vaut être sur la lande avec un vieux chariot que sur mer dans un navire neuf ». Quand tu comprends ce que cette phrase signifie, tu te demandes d’abord ce que tu fais sur ce navire. Ensuite, tu te dis que, de toute façon tu n’as pas choisi alors tu apprends à prier car c’est la seule chose qui te reste !

            – Prier, oui, j’ai souvent prié en mer, confirma le lieutenant, le regard perdu dans les vagues.

            – Ne vous inquiétez pas Sillace, Dieu veille sur nos âmes.

            – Je ne suis pas inquiet enfin pas quand je suis sur un de vos navires, commandant. On dit que vous êtes le meilleur et que vous connaissez tous les dangers.

            Jim s’amusa de cette remarque.

            – Qui peut s’enorgueillir de connaître tous les dangers ? Personne mon brave ! Cependant, j’ai tellement voyagé, j’ai affronté tant de tempêtes que je crois être plus chez moi en mer que sur la terre ferme. Et puis j’ai survécu à deux naufrages alors que les navires étaient commandés par des fous qui se croyaient plus forts que la nature. Je crois que c’est là qu’est le secret : il faut faire avec la mer et non lutter contre elle sinon, elle gagne toujours.

            Il passa une main dans sa barbe grisonnante qui lui donnait un air de vieux loup des mers que ses hommes adoraient.

            – Combien de petits mousses exactement ont embarqué ?

            – 65 mon commandant !

            – Veillez à ce qu’ils soient bien traités. Je ne veux pas que les matelots ou les soldats de la garnison les malmènent. Faites-le savoir aux membres de l’état-major et que chacun sache qu’il y aura des sanctions si ces gamins sont importunés.

            – Ce sera fait mon commandant !

            – Appellez-moi Jim ! Quand on est sur le même rafiot et que l’on affronte les mêmes dangers, j’aime que mes hommes m’appellent par mon prénom. Laissez le « commandant » pour les prétentieux !

            – Bien mon comm… euh, Jim !

            – Voilà, c’est mieux !

            Le soleil déclinait sur une ligne d’horizon qui s’agitait en permanence. L’obscurité s’emparait progressivement de la coque du navire dévorant les ponts sur lesquels des soldats montaient la garde. Les rares lampes à huile qu’ils étaient chargés de surveiller se livraient à des jeux d’ombres et de lumières comme si les âmes des marins morts au large erraient d’un mât à l’autre. Le mal de mer s’était aussi invité à bord et les malades se disputaient le pont avec ceux qui étaient chargés de le nettoyer aussitôt. Des matelots en profitaient pour railler ceux dont les estomacs appelaient au secours, disant qu’ils étaient des marins d’eau douce. Les autres, en piètre état, n’osaient contester.

            Après le repas quatre lieutenants ainsi que des enseignes arpentèrent le navire jusqu’aux cales pour inspecter le bâtiment et tout vérifier. Rien ne les alerta. Dans les logements prévus pour hommes de bord, la promiscuité régnait. Il n’y avait pas un seul hamac vide. Certains marins dormaient, d’autres jouaient. Le plus souvent, on tuait le temps à bord. La mer resta d’huile une bonne partie de la nuit et au petit matin elle commença à s’agiter.

*

 

            Le commandant Jim avait bien dormi. Il monta sur le pont principal à cinq heures du matin. L’iode le revigorait toujours et il aimait s’en imprégner. Comme à chaque traversée, un des cinq lieutenants vint faire son premier rapport de la journée.

            – Lieutenant Brodet bonjour. Avez-vous passé une agréable nuit ? demanda Jim à celui qui venait de le saluer.

            – Oui mon commandant mais le lieutenant Sillace nous a dit que nous pouvions vous appeler Jim. Autorisation mon commandant ?

            – Faites Brodet ! Votre rapport, j’écoute !

            – Rien à signaler Jim. Nous maintenons toujours notre cap et attendons vos ordres. La nuit a été calme. Les hommes sont moins malades ce matin, le moral est bon.

            – C’est toujours ainsi au début des traversées. L’équipage s’habitue progressivement au roulis. Dans deux ou trois jours, tout ira encore mieux.

            – J’en suis ravi, répondit Brodet.

            – Ne criez pas victoire trop vite mon jeune ami. Si la mer est dangereuse, l’ennui l’est aussi, tout autant que l’eau des tonneaux qui commencera à croupir ou des maladies qui viendront se déclarer. Voilà ce que nous devrons affronter. Entre le scorbut, le typhus, la dysenterie, le froid et l’humidité nous aurons de quoi faire ! Notre répit n’est que d’une quinzaine de jours. Sachez en profiter !

            – Je n’ai pas votre expérience mais je retiens ce que vous venez de me dire et j’en ferai part aux membres de l’état-major. Cependant, Jim notre voyage est assez court et je crois que les esprits n’auront pas trop le temps de s’échauffer. Quant à l’eau et aux vivres, nos marins ont de l’expérience et savent ce qu’il en est !

            – Bien analysé lieutenant. Que le ciel vous entende ! fit le commandant en levant les bras vers les cieux.

            Comme un vent doux et favorable se leva, Jim ordonna de déployer largement les voiles. On courut sur les ponts pour procéder à ces manœuvres et quelques minutes plus tard, le Royal-Louis fendait l’eau. On aurait dit que rien ne pourrait l’arrêter. Il avalait les milles nautiques à une vitesse déconcertante. Seuls les nuages dans le ciel semblaient se mouvoir avec la même aisance.

            Dans sa cabine, Jim et Loutail, le commandant en second, avaient déployé une carte. Ils mesuraient la latitude, la longitude et traçaient des lignes et d’autres, parallèles, autant de routes à envisager selon les conditions météorologiques. Ils entouraient les points à éviter.

            – Munissez-vous du sextant Loutail. Nous allons monter sur le pont pour faire les relevés.

            – Bien !

            On frappa à la porte.

            – Commandant, Jim ?

            – Oui, que désirez-vous ?

            – Je dois vous voir commandant ? Nous avons un problème ! Puis-je entrer ?

            – Entrez, répondit Jim et continuant de regarder ses cartes.

            Il reposa sa plume à côté de l’encrier.

– C’est encore vous Sillace qui venez me rencontrer ! Mais où sont donc mes autres lieutenants de vaisseau ? Que vous arrive-t-il ? Brodet a fait son rapport ce matin et il ne m’a rien signalé !

– Effectivement Jim. Nous ne l’avons remarqué qu’après, quand les maîtres ont voulu rassembler les hommes.

– Eh bien, qu’est-il arrivé ?

– Ils étaient agités, ils parlaient, à ce que m’ont rapporté leurs maîtres.

            – Je ne vois pas ce qu’il y a de gênant à cela ?

            – Ils s’interrogeaient.

            – À quel sujet ? demanda Jim en reprenant sa plume et en la plongeant dans l’encre afin de modifier un tracé.

            – À propos d’hommes qui manquaient à l’appel. Ils ne se sont pas rassemblés sur l’ordre de leurs maîtres.

            – Sillace vous les connaissez ! Certains sont peut-être encore malades et en train de vomir quelque part, d’autres ne se sont pas levés, voilà tout. Secouez-les !

            – Nous avons pensé à tout cela mais c’est autre chose qui nous a interpellés !

            – Quoi donc ? Ce ne sont pas cinq ou six hommes qui tirent au flanc de bon matin qui doivent nous alarmer ! tenta de rassurer le commandant.

            – Il ne s’agit pas de cinq ou six hommes, Jim. Trente hommes d’équipage manquent à l’appel !

            Surpris, Jim laissa échapper sa plume qui, en tombant, souilla aussitôt le bois.

            – Trente dites-vous ? Mais où diable sont-ils cachés. Je n’apprécie pas que dès le premier jour des matelots dérogent aux règles du commandant. Faites-les chercher !

            – C’est déjà fait Jim. Nous avons fouillé tout le bâtiment et …

            – Et ?… attendit le commandant accroché aux paroles de son lieutenant.

            – Et nous ne les avons pas trouvés. Tout y est pourtant passé : des cuisines, aux latrines, jusqu’au fond de cale. Il n’y a aucune trace d’eux. Et nous ne savons plus où chercher.

            – Eh bien, prenez davantage d’hommes et recommencez. Les marins ne s’envolent pas ainsi ou alors ils sont tombés à l’eau mais cela ne se produit qu’en pleine tempête, ce qui n’était pas le cas cette nuit. Nous ne sommes tout de même pas dans un cas de suicide collectif ! J’ai déjà vu des marins mettre fin à leurs jours en sautant par-dessus bord mais c’était après des mois de navigation et alors que la nourriture comme l’eau commençaient à manquer. Cherchez-les. Ils doivent être quelque part !

            – À vos ordres, Jim !

            Sillace se retira. Il dirigea lui-même les recherches, accompagné de marins et de soldats qui remuèrent chaque tonneau, chaque baril, chaque caisse… Ils n’oublièrent aucun recoin mais ils fouillèrent le bateau en vain.

            Trente matelots s’étaient évaporés. Trente ! C’était un nombre inconcevable. Cependant, Sillace ne se présenta pas les mains vides auprès de Jim. S’il n’avait pas trouvé les marins, il lui ramenait autre chose, autre chose qui allait faire jaser et susciter la méfiance de tous les membres d’équipage ! La traversée ne faisait que commencer !

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« Central Park » Guillaume Musso

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Alors que son dernier roman vient de sortir, j’ose vous parler de l’avant dernier. Oui, parce que c’est celui que je viens de finir. Et oui c’est encore Musso ! 

Voyez-vous ses intrigues sont prenantes et je me suis dit « j’en lis encore un ». Et puis, je l’envie, ce monsieur. Non parce qu’il sait écrire, ce qui est un fait, mais parce qu’il est connu et reconnu… Patience Audrey me dis-je, patience !…

Donc Central Park est un roman de 383 pages (mais comparé à mon roman Le Lien) le nombre de pages est identique (c’est une question de police de caractères et de mise en page). Force est de constater que l’on ne s’ennuie pas.

Dès le début de l’intrigue on se demande : « Mais comment sont-ils arrivés là ? ». La quatrième de couverture nous l’annonce pourtant mais il est vrai que deux individus, reliés l’un à l’autre, qui ne savent pas ce qu’ils font enchaînés en ce lieu, qui ont de surcroît des traces de sang sur leurs vêtements et des chiffres gravés à même la peau sur l’avant bras, c’est surprenant ! Et l’on se pique au jeu de piste que mène l’héroïne, officier de police.

Les analepses rhétoriques (retours en arrière) sont les bienvenues pour expliquer le passé de celle que nous prenons en affection, Alice. Les pointes de mystère sont aussi présentes avec le second personnage, Gabriel, flou, énigmatique, menteur, dont on ne sait si c’est pour la bonne cause ou pour mieux faire tomber Alice dans un piège qui semble l’attendre à chaque chapitre. 

Pour couronner le tout, un tueur en série vient jeter le trouble sur nos certitudes et l’on en vient à soupçonner un peu tout le monde : le père d’Alice, son coéquipier de toujours Seymour… Bravo Musso, c’est bien pensé !

L’intrigue emporte donc le lecteur sans aucune difficulté. Au fil des pages vous n’aurez de cesse que de finir le roman pour connaître la vérité, fort bien ficelée par Guillaume Musso, je dois dire. L’enquête est minutieuse, haletante, progressive. 

La seule – petite – ombre au tableau réside dans les pages qui précèdent le dénouement qui, s’il est d’une logique implacable, teintée de surcroît d’émotion, m’a quelque peu déçue. En effet, c’est à mon sens, un voile triste, presque sordide que Musso jette sur son histoire, à la manière de son premier roman Et Après. Le lecteur espère, espère encore et toujours mais… l’inespéré ne se produit pas.  Mais cela ne tient qu’à moi. J’aurais préféré une fin plus positive, moins dramatique… Je pense d’ailleurs que Musso l’a ressenti ainsi puisqu’il a ajouté un dernier chapitre, lequel atténue le sentiment négatif que j’éprouvais. 

En conséquence, je vous recommande la lecture de ce roman Central Park. Vous ne regretterez pas de vous y plonger et vous passerez d’agréables moments. 

N’oubliez pas que lire des livres délivre ! Alors lisez Musso ou mes histoires ou mon roman et le recueil de nouvelles que je m’apprête, sous peu, à publier ! 

Bonne lecture !


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L’Invasion

la vague

Derrière une vague se cache parfois une menace… mais parfois pas ! 

*

« Le lecteur qui s’engage ici tourne les pages d’un monde fictif ». Audrey Degal.

*

« L’Invasion » texte intégral.

– Il faut alerter le Préfet ! … Immédiatement que diable. Remuez-vous !

– Mais chef  vous croyez vraiment que…

– … Je n’ai pas pour habitude de répéter mes ordres. Si vous ne décrochez pas le téléphone et si vous ne me mettez pas en relation avec la préfecture dans les secondes qui suivent, je vous promets que dès demain vous allez vous retrouver à la circulation. 

Le lieutenant obtempéra sur le champ et il composa le numéro demandé. On le mit en attente. Il s’y attendait. Assis à un bureau ses doigts martelaient la surface de bois verni. Son supérieur fixait quant à lui un écran et scrutait des données chiffrées. Il s’entretenait avec d’autres qui affichaient aussi des regards inquiets. De temps à autre, il se retournait vers son subalterne lui faisant comprendre qu’il s’impatientait. Celui-ci répondait :

– On m’a mis en attente monsieur !

L’autre reprenait alors sa discussion avec les membres de la salle de contrôle :

– Je n’ai jamais été confronté à cela et pourtant j’en ai vu des vertes et des pas mûres depuis le début de ma carrière.

– Effectivement ! C’est bizarre.

– Comment est-ce que ça a commencé ?

 – Ce matin tout allait bien et tout à coup on a commencé à apercevoir des petits points sur les écrans de contrôle et le phénomène s’est progressivement accentué…

– C’est une sorte d’invasion !

– Oui, c’est ça ou alors une vague, une véritable déferlante…

*

Dans les stands du salon de la moto on faisait briller les chromes des motos. Chez Harley Davidson les lumières des néons se reflétaient sur les surfaces métalliques et il aurait presque fallu porter des lunettes de soleil pour ne pas être ébloui. Honda, Kawasaki, Suzuki, KTM, Moto Guzzi, Yamaha, Aprilia, Ducati, Triumph… toutes les marques étaient représentées. 

Je crois que ça va être un beau salon cette année, remarqua un des organisateurs.

En effet et l’exposition de motos anciennes devrait avoir un beau succès.

– Oui, comme les spectacles prévus aussi. 

– Qu’est-ce qu’il y a au programme cette année ?

On a une spéciale enduro avec une piste semée d’embûches dessinée par Jean Luc Fouchet. 150 pilotes s’y produiront. Il y a aussi une exposition Sand Raider qui concilie moto et aventure berbère, l’exposition custom, café racer et des photos avec un concours à la clé. 

– Excellent tout ça. Je crois effectivement que ça va être une réussite et puis c’est le premier rendez-vous motard de la saison après l’hiver. Les bécanes sont souvent restées au garage.

– Oui ! L’Afdm est également présente ainsi que quelques clubs de moto. C’est un beau salon.

*

Le rendez-vous avait été fixé : 10 heures devant chez Thibaut et Raphaël. Les copains attendaient ce moment-là depuis longtemps. 

Laurent arriva le premier au guidon de sa bandit 650 qu’il avait achetée d’occasion, faute de moyens. Dans un vrombissement grave et agréable, le carénage de la VFR 800 de Martine pointa son nez. Un instant plus tard, on comptait devant la maison une douzaine de motos : une Ducati monster 821, une Honda 600 cbr, une Yamaha 1300 midnightstar, une  Diavel, une Hayabusa… Un café était prêt à être servi quand d’autres bruits de moteurs annoncèrent les retardataires. 

Ces retrouvailles étaient toujours une joie et puis chacun savait que, la belle saison arrivant, ils allaient bientôt programmer quelques virées comme chaque année. Ils faisaient partie d’un club moto, géré par la belle Isabelle, devenue pilote tardivement mais qui désormais n’avait pas froid aux yeux au guidon de sa machine. Elle  le gérait de main de maître et proposait de magnifiques sorties dans le Verdon, dans le Massif central, en Dordogne… au cours desquelles les amis se retrouvaient et passaient des journées et des soirées inoubliables. A travers cette même passion, la moto, tous avaient le sentiment d’appartenir à une famille où régnait la solidarité.

Bon, c’est pas tout, dit Hervé en reposant sa tasse. Si on y allait !

Autour d’un petit déjeuner, ils avaient évoqué bien des souvenirs : la glissade de Martine sur une plaque d’égout, Jacques  Jacques qui avait perdu les clés de la moto de sa femme Brigitte et qui avait dû retourner chercher un double chez eux, ce qui avait retardé le groupe certes mais avait permis aux autres de passer un bon moment autour d’une table, au soleil, dans le Beaujolais. Le groupe avait vécu tant d’anecdotes, heureusement jamais fatales.

Allez, Hervé a raison. Il est temps de décoller et puis il va y avoir un monde fou aux guichets si l’on tarde trop. En selle ! 

Les pilotes, tous équipés de cuir des épaules aux pieds, mirent en marche les motos et heureux de rouler ensemble, ils prirent la direction du salon de la moto de Lyon. 

Au-dessus des casques, les nuages s’amoncelaient, menaçants. La météo n’avait pourtant rien annoncé de tel. Quelques minutes plus tard, les visières se maculaient des premières gouttes de pluie. 

*

« Caché dans l’entrebâillement d’une porte cochère, l’impitoyable tireur attendait. L’Impitoyable. Il aimait ce surnom que lui avait donné la presse alors que la police ne parvenait pas à l’arrêter. Pourtant il avait déjà un palmarès exceptionnel de victimes et ce soir, il y en aurait une de plus au tableau de ses trophées. L’oeil aux aguets, accoutumé à l’obscurité, il entendit soudain des pas. On approchait. Peut-être était-ce sa victime ! Afin d’être prêt à toute éventualité, il épaula son fusil et visa l’angle d’où surgirait probablement sa  cible. Il restait calme afin d’ajuster son tir. Soudain il ressentit une violente douleur au mollet. De douleur il lâcha aussitôt son arme. 

– Sale bête ! Dégage…

Un roquet teigneux, sorti de nulle part, venait de lui planter ses crocs. L’animal détala sous l’impact du coup de pied qu’il reçut. Devant la porte cochère, la victime tant attendue passa.  L’Impitoyable la dévora du regard et se jeta sur son fusil qui gisait au sol. A ce moment-là… »

– Alors lieutenant, cette communication avec le Préfet, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

Capitaine, je suis sincèrement désolé mais j’ai eu une secrétaire qui m’a mis en attente et ça dure… 

Et il reprit :

– Allo… allo… mademoiselle… allo… mademoiselle…

Soudain, à bout de patience il hurla :

-MADEMOISELLE, ALLO !

A l’autre bout du fil, la secrétaire du Préfet entendit des sons émanant du combiné qu’elle avait simplement posé sur son bureau afin de pouvoir finir la lecture du passage du polar qu’elle avait commencé. Elle ne voulait pas le  lâcher au moment crucial et elle avait donc mis son interlocuteur en attente. Elle râla intérieurement, contrainte de reprendre l’appareil au moment où l’histoire devenait palpitante.

– Ici le secrétariat du bureau du Préfet. Vous désirez ?

– Enfin… Mademoiselle, cela fait environ 30 minutes que vous me faites attendre et c’est…

– Mais je ne vous permets pas de me parler ainsi monsieur. J’avais des urgences à traiter et je ne pouvais pas faire autrement que de vous faire attendre. 

Au centre de police, le capitaine s’empara alors du combiné.

– Mademoiselle, ici le capitaine de police Georges Refucha. Comme vous l’a rappelé le lieutenant, nous attendons depuis trop longtemps une communication avec le Préfet et si vous ne me mettez pas en relation avec lui immédiatement je vous assure que je débarque dans vos locaux pour savoir pourquoi il nous a fallu attendre aussi longtemps. La situation est urgente, très urgente ! J’ai une invasion à traiter. J’ai bien dit une invasion !

Tout de suite Capitaine, fit la jeune femme qui comprit qu’elle avait exagéré et qu’elle risquait d’en subir les conséquences. 

Pendant ce temps, elle avait pris soin de déposer son roman dans un tiroir de son bureau qu’elle avait refermé. Deux seconde plus tard le Capitaine s’entretenait enfin avec le Préfet auquel il présenta la situation. Il développa ensuite :

– Nous avons une urgence car ceci ne s’est jamais produit à aussi grande échelle.

– Vous voulez donc dire qu’il y a déjà eu des précédents !

– Oui mais pas comme cela. Sur les écrans  de contrôle ça arrive de toutes parts et nous voyons tous ici d’innombrables points colorés.

Je ne comprends pas capitaine. Où est le danger ? 

– Le danger réside dans le nombre inhabituel. Les points observés évoluent d’ordinaire de façon aléatoire, désorganisée. Par ailleurs s’ils sont souvent nombreux  on parvient toujours à les comptabiliser. Or c’est impossible aujourd’hui. Nous assistons à un afflux extrêmement massif. Des masses rouges sont formées, des masses vertes fluorescentes, d’autres argentées… C’est impressionnant et cela prend tant d’ampleur que nous allons très vite être envahis voire débordés. Le risque est majeur monsieur Le Préfet et à l’heure qu’il est nous ne contrôlons plus du tout la situation. Je le répète il s’agit d’une véritable invasion.

Une invasion dites-vous ? Que voulez-vous  alors ?

– Des forces de police supplémentaires à dépêcher immédiatement sur place sinon je ne répondrai plus de rien.

– Y a-t-il déjà des incidents ?

– Nous en avons  observé en effet. 

– Et comment ?

– Nous voyons clairement les masses colorées se déplacer et converger vers le même centre ce qui représente un danger potentiel vous en conviendrez. Ce ne sont pas des centaines mais des milliers de points colorés qui s’affichent sur les ordinateurs et la tendance s’amplifie d’heure en heure. De plus par moments, on voit des points disparaître subitement et ce qu’il y a de pire c’est que cela va aussi en s’accroissant. 

Précisez !

– Au début de notre observation du phénomène les masses étaient parfaitement formées. Puis elles ont muté, comme si on avait fait une coupe dans leurs extrémités. Au début un ou deux points s’effaçaient mais maintenant ils s’effacent pas dizaines, subitement.

– Par dizaines dites-vous ?

– Absolument. Par exemple depuis le début de notre conversation pas moins de 120 points colorés ont disparu et dans un moment je crains qu’il n’y en ait 150. Si je puis me permettre monsieur le Préfet nous perdons un temps précieux à parler. Il faut agir au plus vite car en plus il pleut !

Capitaine, je ne vois pas en quoi la pluie risque d’avoir des conséquences néfastes sur ce phénomène ?

Vous vous trompez ! La pluie va considérablement aggraver la situation.

– Soit ! Je vous envoie des forces supplémentaires et j’attends ensuite que vous me rédigiez un rapport sur l’origine de ce phénomène inexpliqué.

Sauf votre respect monsieur Le Préfet, ce phénomène est exceptionnel mais pas inexpliqué et seuls ceux qui ne connaissent pas le monde des deux roues ne comprennent pas ce qui se passe. 

– Cessez vos allusions et venez-en aux faits ! Je ne comprends rien à votre imbroglio de points colorés, de pluie, d’invasion, de disparition de points sur vos écrans, de phénomène de masse… Il va falloir m’éclairer parce que je commence à en avoir assez. Dites-moi clairement où se situe le danger ?

Le danger est pour la population des motards monsieur Le Préfet !

Ils ont deux roues, un guidon, des routes, un permis de conduire, une signalisation à respecter… et le plus souvent ils se mettent en danger eux-mêmes. Pourquoi les différencier des autres usagers ? Pourquoi les privilégier ?

Il s’avère que je suis aussi motard et que je suis à même de mieux comprendre la situation. Pendant deux jours c’est le salon de la moto et du beau temps était annoncé, ce qui explique qu’ils soient si nombreux de sortie. Les motards se déplacent généralement en bandes, en groupe et ils ont choisi cette année de s’assembler aussi par marques : rouge pour Ducati, vert pour Kawasaki, couleur chrome pour les Harley… C’est l’origine des masses colorées et chaque point est un motard, une individualité mais surtout un être humain. Et cet être humain est en danger car la pluie abondante qui tombe rend la chaussée particulièrement glissante car proche du salon il y a de nombreuses portions faites de pavés. De plus, les effectifs de police et de gendarmerie qui sont déjà sur place précisent que les motards sont victimes de glissades mais aussi du non respect du code de la route par certains automobilistes : clignotants oubliés, rétroviseurs non contrôlés, distances de sécurité non respectées… la liste est très longue. Ce soir ce sera une hécatombe ! 

– Mais pourquoi roulent-ils en masse. C’est interdit ! Le code doit être appliqué ! Sanctionnez-les !

– Ils roulent groupés parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils sont trop nombreux et s’ils respectaient scrupuleusement de code de la route en roulant les uns derrière les autres, tous les accès au salon et à la banlieue de l’agglomération  seraient paralysés. Alors là oui nous aurions un épineux problème de circulation à régler.

Je vous autorise donc à verbaliser, à faire des contrôles. Allez-y !

– Je l’entends bien ainsi monsieur Le Préfet mais aujourd’hui ma cible sera l’automobiliste. Le non respect des distances de sécurité si banal ne les exposant qu’à des risques matériels, ils s’en moquent. Le motard lui, en cas de collision risque d’être projeté et c’est sa vie qui est en péril. Pour l’oubli des clignotants c’est pareil. Deux carrosseries froissées ne sont rien à côté d’un pilote fauché qui risque de glisser sous une autre voiture… Vous voyez monsieur Le Préfet, les coupes dont je parlais correspondent à des motards fauchés dans le flot de circulation. Cela ne peut durer. Il faut arrêter le massacre et mieux encore il faudrait enseigner aux candidats au permis de voiture les difficultés auxquelles sont confrontés les deux roues et les risques qu’ils encourent. Car il faut bien l’avouer les automobilistes méconnaissent tout cela et s’ils sont parfois fautifs, ils le sont aussi par manque de sensibilisation !

– Je ne voyais pas ça ainsi mais à bien y réfléchir vous n’avez pas tort. Les forces de police volant aujourd’hui au service de la sécurité des plus vulnérables, des deux roues, j’aime l’idée et médiatiquement parlant c’est original…

*

Hervé, Martine, Laurent, Brigitte, Jean-Jacques et les autres membres du club de moto arrivèrent sans encombres au salon où ils passèrent une belle journée. Ils remarquèrent sur le bord de la chaussée des forces de police dépêchées en nombre qui, pour une fois, n’étaient pas là pour les verbaliser mais pour veiller à leur sécurité, scrutant dans les habitacles les automobilistes afin que ceux-ci respectent les règles les plus élémentaires de la conduite.

*

En quittant son travail ce jour-là, la secrétaire du préfet monta dans sa Nissan. En chemin son téléphone sonna. Son sac à mains était posé à côté d’elle. Elle en extirpa le portable pour prendre l’appel. Aucune vie n’était pourtant en danger. Elle n’était pas urgentiste, elle n’était pas pompier…Pourtant elle répondit. Son mari lui demandait d’acheter du pain. Il avait oublié de le faire. Sa demande ? Une baguette bien dorée, une si  précieuse baguette…

Une baguette pour une vie. Y avait-elle pensé ? Probablement  car on nous répète qu’au volant le téléphone est un danger. Mais confortablement assise dans le siège de sa voiture elle ne put résister à l’envie de décrocher. Etait-il si important de répondre pour échanger de ridicules banalités ?  Les accidents sont pour les autres et puis elle estime qu’elle est prudente ! En face Vincent, un motard, un jeune père et Cécile, une automobiliste. Involontairement la secrétaire fit une embardée, franchissant la chaussée. Vincent l’évita de justesse. Il eut très peur et resterait moralement marqué. Le véhicule de Cécile vint s’encastrer dans un poteau. Pour tous les deux, ce jour-là  fut un jour de chance.  Ils ne surent jamais qu’ils avaient failli perdre la vie pour un peu d’eau et un peu de farine, le tout bien cuit ! 

FIN

A bientôt pour de nouvelles histoires inédites. A partager bien sûr !

Bonne route et V.


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Moyen Age, Raoul de Cambrai suite

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Résumé : Raoul est mort, maudit par sa mère, dame Aalais qui voit en Gautier son second fils. Ce dernier est un chevalier exceptionnel empreint lui aussi du furor guerrier. Le clan voue toujours une haine atavique envers Bernier tenu responsable de tous les malheurs. Aussi Gautier défie-t-il Bernier au combat.

Outre les insultes qui fusent lors du combat « Cuivers bastars »(« gredin de bâtard »), « Fix a putain » (« fils de pute »), lance Gautier. Pui il le frappe avec une telle force qu’il lui tranche l’oreille : « l’orelle emporte, dont trop l’a empirié ». 

Bernier saigne abondamment. Il est mutilé. Gautier l’attaque de nouveau et le trouvère enrichit le texte de précisions propres à impressionner l’auditoire ( c’est-à-dire ceux qui au Moyen Age s’entendent raconter cette histoire) : CCXXXIV « desor l’espaule li fist la char trenchier, desi a l’os li fist le branc fichier » « fist le sanc raier »ce que signifie que Gautier tranche la chair de Bernier de l’épaule jusqu’à l’os et que le sang gicle ». Imaginez un instant à quel point les auditeurs étaient fascinés par tant de violence, de sang et d’ardeur au combat.

Le roi intervient alors et ordonne que l’on sépare les deux chevaliers. Ils sont presque mourants mais comme il s’agit d’hommes exceptionnels, ils supportent leurs blessures et ils se relèveront. Le roi en est heureux et il réclame la paix. Dame Aalais n’accepte pas cette décision royale et elle n’hésite pas à injurier le roi :

CCXXXVII

« Fui de ci, rois, tu aies encombrier !

 Tu ne deüses pas regne justicier !

Se jefuse hom, ains le sollelg couchier

Te mosteroie a l’espee d’acier

Q’a tort ies rois, bien le pues afichier,

celui laises a ta table mengier

Qi ton neveu fist les menbres trenchier. »

ce qui signifie:

« Va-t-en d’ici, mauvais roi et que Dieu te blâme car tu n’es pas digne de régner. Si j’étais un homme, je te montrerai à l’aide de cette épée d’acier et avant le coucher du soleil, que tu n’es pas un souverain de droit divin, que tu te vantes alors que tu autorises celui qui a maltraité ton neveu à manger à ta table ! »

Bernier, pourtant blessé, se livre alors à un jeu presque théâtral puiqu’il se lève, implore dame Aalais, vient baiser ses mains, se jette au sol les bras en croix pour montrer sa piété… Tout ceci pour demander et obtenir la paix. Mais Guerri ne peut accepter cette paix. A bien y songer les chevaliers du Moyen Age n’existent que pour faire la guerre. C’est leur profession. Aussi Guerri ne voulant pas renoncer, il est menacé de malédiction par un abbé présent. « ja la vostre arme n’avera paradis » ce qui veut dire : « jamais votre âme n’ira au paradis ! ». Les hommes du Moyen Age craignent les malédictions. Guerri se ravise.

De là à croire que la guerre va s’arrêter… Non. Contre toute attente, les deux clans, celui de Bernier et celui de Gautier s’associent pour partir en guerre contre le roi cette fois. Ils estiment qu’il agit en traître. Les ennemis deviennent des alliés. Ils montent sur Paris qui est incendié.

Bernier rencontre ensuite dame Béatrice, fille de Guerri. Après bien des hésitations, il accepte de l’épouser ce qui scelle la réconciliation des deux clans. Le texte l’exprime : « car par aus fu la grant guere finee » « car grâce à eux la terrible guerre prit fin ».

Lors d’un combat, Bernier tue Giboin du Mans, ennemi de Raoul. Ainsi la mort de Raoul est enfin vengée et Bernier, en pacificateur qu’il est s’efforce de convaincre chacun de rétablir la paix. Tous acceptent et l’union de Bernier et de Béatrice va pouvoir être célébrée. Oui mais…

C’est sans compter le fait que le roi a placé des espions un peu partout. Il fait enlever Beatrice juste après le mariage, au cours d’une embuscade. Celle-ci se plaint dans une laisse qui évoque la cort amor (l’amour courtois cher au Moyen Age). Elle dit (je résume ici ses paroles de la laisse 273 :

 » Fourrures, je ne veux plus vous porter puisque j’ai perdu le meilleur jeune chevalier de ce monde. Seigneur Bernier vous êtes digne de louanges. Vous étiez courtois et avisé, généreux même. Nos amours ont si peu duré. Que Dieu me le ramène ! »

Elle s’évanouit de douleur mais le roi ne veut pas céder. Il menace même de la livrer à ses écuyers. La reine vient à son secours mais Béatrice reste prisonnière. 

Bernier tend alors une embuscade et libère Beatrice. Le roi s’enfuit, preuve de sa lâcheté. Mais le roi est sauf. Un paix d’apparence va à nouveau être scellée. Puis Bernier part en pèlerinage à Saint Gilles (ermite du VIIIe siècle et port d’embarcation pour les croisades). Là, Bernier est enlevé par les païens tandis que le roi Louis profite de son absence et veut donner Béatrice en mariage à un autre chevalier. (laisse 286).

A suivre et bientôt la fin !

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Raoul de Cambrai suite (Moyen Age)

Guerri, l’oncle de Raoul, est fou de colère. Il voit en Bernier un « bastars », un bâtard et lui voue une haine féroce. Il entre à nouveau dans le combat prêt à répandre la terreur parmi ses adversaires. Dans la laisse suivante, le trouvère se plaît à mêler le beau et l’horreur en ces termes :

CLXIII

G[ueris] lait corre le destrier de randon,

brandist la hanste, destort le confanon,

et va ferir dant Herber d’Irençon

c’est l’uns des freres, oncles fu B[erneçon].

Grant colp li done sor l’escu au lion

q’i[l] li trancha son ermin peliçon,

demi le foie et demi le poumon :

l’une moitié en chaï el sablon,

l’autre moitiés demora sor l’arçon

mort le trebuche del destrier d’Aragon.

Ce qui signifie :

163

Guerri galope à bride abattue et brandit la hampe de sa lance. Il déploie son gonfanon et frappe Herbert d’Hirson, oncle du jeune Bernier et l’un de ses quatre frères. Il lui assène un coup d’épée si violent sur l’écu orné d’un lion qu’il déchire sa pelisse d’hermine et lui arrache la moitié du foie et la moitié du poumon. Une moitié tombe dans la poussière et l’autre reste sur l’arçon. Le chevalier tombe mort de son destrier d’Aragon.

L’hermine, si précieuse, si belle, douce aussi, qui témoigne de la richesse de celui qui la porte, contraste effectivement avec la description mortifère du jongleur qui parle de foie et de poumon. Les gens du Moyen Age sont fascinés par ces récits qui s’arrêtent tant sur ce qu’ils ne possèdent pas que sur les batailles enragées et l’intérieur des corps car au Moyen Age, l’intérieur des corps relève d’un grand mystère.

Finalement, Guerri doit s’enfuir car ses adversaires, nombreux, ont décidé de l’anéantir puisqu’il fait des ravages parmi les leurs. Il déclare toutefois à Bernier :

« Ja n’avrai goie tant con tu soies vis ! »

qui veut dire :

Je ne serai pas  heureux tant que tu vivras! »

Guerri quitte le champ de bataille accompagné de quarante hommes. Il se retourne avant de quitter les lieux :

« Il esgarda contreval [l]a vaucele,

voit tant vasal traïnant la boeele

toz li plus cointe de rien ne se revele ;

et G[[ueris] pleure, sa main a sa maisele.

R[aoul] en porte, dont li diex renovele.

ce qui signifie :

Il regarda le fond du vallon et vit de nombreux combattants dont les viscères se répandaient. Personne  même parmi ceux d’ordinaire joyeux ne se réjouissait. Guerri, le menton dans sa main, se mit à pleurer. Il emporta ensuite le corps de Raoul et éclata à nouveau en sanglots.

Mettre le menton dans sa main est l’attitude caractéristique de ceux qui sont en proie à la douleur morale, à la perte d’un proche au Moyen Age et, si vous êtes attentifs à certaines tapisseries moyenâgeuses  lorsque vous visitez des musées au des châteaux féodaux, vous retrouverez ces représentations du déchirement intérieur des hommes et non d’un réflexion.

En découvrant son fils mort, dame Aalais regrette bien entendu la malédiction qu’elle avait proférée envers lui mais il est trop tard. Sa plainte occupe des laisses 174 à 180. Elle y déclare son amour pour cet enfant et, comme de coutume au Moyen Age pour exprimer au mieux la douleur, elle s’évanouit à maintes reprises, comme d’autres d’ailleurs. Le trouvère décrit le corps de Raoul ensanglanté, la plaie béante…

Raoul avait lui-même un neveu, Gautier. Aussitôt les obsèques passés, il n’a qu’une idée : venger la mort de son oncle Raoul. La guerre suspendue jusqu’alors reprend, longue, habituelle. Mais Gautier n’est pas encore chevalier. il doit être adoubé. Tout le faste relatif à cette cérémonie jaillit dès la laisse suivante :

CLXXXV

Dame A[alais] corut apariller

chemise et braies et esperons d’or mier,

et riche ermine de paile de qartier.

Les riches armes porterent au mostier ;

la mese escoute[nt] del esvesqe Renier,

 puis aparellent Gautelet le legier?

G[ueris] li sainst le branc forbi d’acier

qi fu R[aoul] le noble guerrier.

Ce qui signifie :

Dame Aalais prépara à la hâte chemise et braies, éperons d’or pur ainsi qu’un manteau de soie écartelé et fourré d’hermine. On apporta de belles armes à l’église et on entendit la messe que chantait l’évêque Renier. Gautier, ce jeune homme ardent, fut ensuite adoubé. Guerri le ceignit par l’épée d’acier poli, celle même qui avait appartenu à Raoul le valeureux guerrier.

Ainsi, à travers Gautier, Aalais voit un nouveau fils qui prendra la place de celui qui l’a trop tôt quittée.

Gautier, chevalier, aux côtés de Guerri, va à son tour réunir des milliers d’hommes pour partir encore une fois à la guerre contre Bernier et tous ceux qui lui sont liés. Le feu de la guerre est rallumé.

La suite prochainement


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Raymond Khoury, « Le Dernier templier »

Raymond Khoury, Le Dernier templier.

Je conseille vivement la lecture de ce roman captivant. Pas une ligne ne vous laissera indifférent. Cette lecture est un pur régal !

Certes, il a été adapté au cinéma et encore assez récemment une chaîne de télévision française a diffusé « Le Dernier templier »  que je me suis empressée de regarder, déjà passionnée par le roman.

Film sympathique mais décevant – c’est si souvent le cas ! – car il y manque des aventures et trop de scènes aux décors splendides imaginés par Raymond Khoury se passent dans des lieux plus faciles à filmer et moins coûteux pour le tournage. Quel dommage ! Mais venons-en à l’histoire.

Dès les premières pages vous êtes happés par la narration et pour cause : En plein New York et au grand jour, des cavaliers revêtus tels des templiers surgissent et sèment la terreur dans un musée alors qu’il y a foule. Ils cherchent quelque chose. Dès lors le lecteur s’interroge et veut connaître la suite. L’héroïne, Tess doit se cacher pour leur échapper. Une enquête suit qui va entraîner un agent du FBI et Tess à l’autre bout du monde sur les traces des Croisés. Le Vatican, menacé envoie lui aussi ses hommes. Les intentions de ces derniers ne sont pas toujours louables. Une histoire d’amour se mêle à l’affaire, douce et savamment distillée par l’auteur.

Ainsi, à travers se roman, vous partirez bien loin de vos horizons quotidiens (quoi de mieux pour se délasser – lire aussi mes histoires peut-être !!! -), vous naviguerez sur les mers, débarquerez en des contrées inconnues, fuirez face à la menace, plongerez dans un lac perdu au milieu de nulle part (scène palpitante pourtant supprimée dans le film) pour espérer découvrir ce que vous êtes venu chercher… Le récit fait aussi la part belle à deux temps narratifs : l’un se déroulant à  l’époque actuelle, l’autre en 1200, ce qui ne manquera pas de plaire à toutes celles et ceux qui adorent, comme moi, cette époque, le Moyen Age, les chevaliers, les combats, la chrétienté… Bien entendu les deux époques ont un lien entre elles et peu à peu le lecteur comprend que ce qui s’est passé voilà des siècles est en relation avec la quête des héros. De complots en enquêtes et en rebondissements, vous ne verrez pas le temps passer.

Alors, si vous voulez passer un agréable moment de lecture, si vous souhaitez une évasion totale, si vous avez envie d’oublier vos problèmes ou tout simplement si vous avez envie de lire, n’hésitez pas et, outre mes histoires, lisez ce roman de Raymond Khoury, Le Dernier templier (traduit de l’anglais). Vous le trouverez facilement en éditions « pocket », isbn 978-2-266-17154-0.


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Raoul de Cambrai suite

Raoul est sans pitié même devant les adversaires qui lui demandent la « merci » ce qui signifie qu’ils font appel à sa clémence et attendent son pardon. Mais le furor guerrier est le plus fort et le sang doit couler ce qui correspond à la fascination des auditeurs du Moyen Age auxquels ces histoires donnent à « voir » par l’intermédiaire de la narration.

Puis vient l’affrontement entre Bernier et Raoul. Le combat engagé est féroce et le jongleur se plaît à préciser que Bernier ne doit la vie qu’à Dieu lequel sait que qu’il est dans son bon droit puisque Raoul a fait brûler sa mère. La « main » de Dieu est essentielle au Moyen Age et le perdant est toujours considéré comme celui qui a des torts. L’on considère en cette époque très croyante que Dieu n’aurait jamais permis que le fautif puisse sortir vivant d’un duel judiciaire ou d’un combat de guerre.

CLIV

Et B[ernier] fait son tor par maltalent

Et fier[t] R[aoul] parmi l’eleme luisant

qe flor et pieres en va jus craventant –

trenche la coife del bon hauberc tenant,

en la cervele li fait couler le brant.

Ce qui signifie :

Bernier fit face et frappa un coup qui transperça le heaume brillant de Raoul et fit sauter les fleurs ornementales et les pierres précieuses – il déchira la coiffe de son haubert et l’épée pénétra jusqu’au cerveau.

Raoul vient d’être frappé à mort. Il tombe de son destrier tandis que ses adversaires, les fils d’Herbert expriment leur joie de le voir ainsi. Raoul tente de se relever et toute l’admiration du narrateur se trouve dans les vers suivants qui précisent :

CLV

Par grant vertu trait l’espee d’acier:

qi li veïst amon son branc drecier

Ce qui signifie :

(Raoul)  tira son épée du fourreau avec ardeur – vous auriez dû le voir brandir son épée en l’air !

Assurément chacun admire ce geste de courage de Raoul et les auditeurs du Moyen Age sont stupéfaits de constater combien les chevaliers font preuve de  ténacité et de résistance à la douleur. Ils sont bien sûr magnifiés. Par ailleurs, la violence évoquée est toujours mise en parallèle avec la richesse qui apparaît avec l’évocation des pierres précieuses qui volent lorsque les épées s’abattent sur les armures. Comment ne pas être admiratif devant tant de contrastes, tant de pugnacité, tant de courage ? Le registre pathétique opère alors sa délicieuse alchimie en ce que Bernier se met à pleurer un ami, Raoul, qui a fait de lui un chevalier. Aussi lorsque  les autres réclament que l’on frappe à nouveau Raoul, Bernier vante ses mérites et refuse d’accéder à leur demande. Ernaut se charge alors de la mise à mort :

CLVI

la maistre piere en fist just trebuchier,

trenche la coife de son hauberc doublier,

en la cervele li fist le branc baignier.

Ne li fu sez, ains prist le branc d’acier,

dedens le cors li a fait tout plungier.

Traduction :

Il fit sauter la plus grosse des pierres puis déchira la coiffe de son haubert épais et double. Il lui plongea l’épée dans le cerveau ce qui ne lui suffit pas puisqu’il la retira pour la plonger à travers son corps.

heaume

Puis vient cette phrase : « L’arme s’en part del gentil chevalier ; Damerdiex l’ait, se on l’en doit proier » ce qui signifie : que l’âme du noble chevalier s’envola. Que Dieu la reçoive, voici notre prière.

A ce stade du récit, la guerre pourrait cesser mais il n’en est rien car cette fois c’est Guerri, l’oncle de Raoul qui, fou de rage va vouloir venger la mort de son neveu. Il se rend auprès du corps de Raoul et s’évanouit. Non pas qu’il soit faible mais au Moyen Age, l’évanouissement témoigne de l’amour porté et de la douleur lorsqu’un être cher est emporté. Aussi s’évanouit-on fréquemment, hommes ou femmes. L’évanouissement est l’expression de la peine.

Bien entendu le jongleur se complaît à raconter que Guerri voit la cervelle de Raoul répandue sur ses yeux ce qui le fait enrager. Il demande une trêve, le temps que son neveu soit mis en terre.

Sur le champ de bataille, alors que Guerri vient chercher le corps de Raoul, il voit un autre corps, celui du chevalier Jehan que Raoul a tué. Or, ce guerrier était réputé  pour être le plus grand du royaume de France. Il voit là l’occasion de rendre hommage à Raoul et d’apporter la preuve irréfutable que Raoul était le plus puissant des chevaliers. Aussi je vous livre ce moment d’une rareté exceptionnelle si représentatif de la notion de courage au Moyen Age :

CLX

andeus les oevre a l’espee trenchant,

les cuers en traist, si con trovons lisant.

Sor un ecu a fin or reluisant

les a couchiés por veoir lor samblant :

l’uns fu petiz, ausi con d’un effant ;

et li R[aoul], ce sevent li quqant,

fu asez graindres, por le mien esciant,

qe d’un torel.

[…]

G[ueris] le vit – de duel va larmoiant ;

ces chevaliers en apele plorant.

Traduction :

Guerri leur ouvrit le corps à tous deux avec son épée et il leur ôta le coeur comme le précise le texte. Il dépose ensuite les deux coeurs sur un écu en or magnifique et les examine : l’un était petit comme celui d’un enfant, l’autre était bien plus gros, comme chacun le sait,  que celui d’un taureau. Voyant cela, Guerri éclata en sanglots et en pleurs appela ses chevaliers.

Au Moyen Age le coeur est le siège du courage plus que des émotions. Ainsi, en constant que Raoul, plus petit de taille que Jehan, a un coeur bien plus gros. Il apporte donc la preuve que son neveu, mort au combat, était un chevalier au courage exceptionnel. L’assemblée se lamente et les larmes montrent combien la perte de Raoul est terrible. Guerri ne voudra qu’une chose, se venger.

Si l’oeuvre s’appelle « Raoul de Cambrai », force est de constater qu’ à la laisse 161, le héros éponyme est mort. Il va dès lors céder la place à Bernier dont le jongleur va vanter les exploits.

A bientôt pour découvrir la suite de cette histoire purement médiévale et si palpitante.


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L’histoire de Raoul de Cambrai (suite)

Raoul a donc incendié Origny en dépit de sa promesse faite à la mère de Bernier, Marsent. La laisse évoquant le feu est ses ravages est riche de précisions. En effet, on redoutait le feu au Moyen Age. Il se propageait et les moyens pour lutter étaient dérisoires. Voici ce qu’il est écrit :

LXXI

Li quens R[aous], qi le coraige ot fier,

a fait le feu par les rues fichier.

Ardent ces loges, ci fondent li planchier,

li vin espandent, [s’en flotent] li celie[r],

li bacon ardent, si chieent li lardie[r].

Li sains fait grant feu(r) esforcier :

fiert soi es tors et el maistre cloichier –

les coveretures covint jus trebuchier.

Entre deus murs ot si grant brasier.

Totes cent ardent par molt grant encombrier –

art i Marsens qi fu mere B[ernier],

et Clamados la fille au duc Renier.

Parmi l’arcin les covint a flairier ;

de pitié pleurent li hardi chevalier.

Traduction :

71

Le comte Raoul devint féroce. Il fit mettre le feu dans toutes les rues. Les maisons brûlèrent, les planchers cédèrent, le vin coula tant que les celliers furent inondés, le lard brûla et les garde-manger s’effondrèrent. La graisse aviva le feu et les flammes léchaient les tours et le clocher le plus élevé. Les toitures s’écroulèrent. Entre deux murs, le brasier fut si intense que les religieuses périrent. Cent trouvèrent la mort : Marsent, mère de Bernier et Clamados, fille du duc Renier. L’odeur des corps carbonisés était épouvantable si bien que les hardis chevaliers pleuraient de compassion.

Enfin Bernier qui assiste impuissant à cet épouvantable désastre va avoir une vision d’horreur :

LXXI suite

B[erniers] esgarde dalez un marbre chier ;

la vit sa mere estendue couchier),

sa tenre face (estendue couchier),

sor sa poitrine vit ardoir son sautier.

Traduction :

Bernier regarda : il vit sa mère étendue à terre à côté d’un marbre précieux, son tendre visage noirci et brûlé, son psautier en flammes sur la poitrine.

Assurément c’est un sentiment de vengeance qui naît à ce moment. Bernier comprend que Raoul est cruel. il déclare :

LXXIII

 » Diex me laist vivre qe m’en puist vengier ! »

Traduction :

Que Dieu me permette de vivre assez longtemps pour que je puisse me venger !

Raoul, totalement sous l’emprise du furor guerrier que j’ai évoqué plus haut, vient de renier une promesse, de faire de son meilleur ami Bernier, son pire ennemi. Il ne s’arrête pas là, empreint de démesure, il renie même la sainte Eglise en refusant de jeûner un vendredi saint.

Précisions :

Je ne vous raconterai pas toutes les laisses les unes après les autres pour la simple et bonne raison qu’elles se répètent à quelques variantes près. En effet, n’oubliez pas que les gens sont pour la plupart illettrés au Moyen Age et qu’ils connaissent ces histoires parce que des trouvères, sur les places publiques ou dans les châteaux, les racontent, par morceaux (laisses successives). C’est la raison pour laquelle ils déclament les laisses 70 à 80 par exemple et que les laisses 81 à 90 sont presque identiques aux précédentes. En fait, les « auditeurs » de leurs histoires sont parfois partis, faisant place à d’autres qui écoutent la suite, laquelle n’en est pas une mais une répétition quelque peu différente de ce qui a déjà été raconté. Ils n’étaient pas si bêtes, au Moyen age !

Résumé :

Raoul propose une réparation à Bernier offensé. Ce dernier la décline ce qui fait entrer Guerri (oncle de Raoul) dans une colère noire. Bernier s’allie contre Raoul avec les fils d’Ybert dont il est aussi l’enfant mais bâtard ainsi que se plaît à le lui rappeler Raoul. Finalement Guerri aura le dernier mot après maintes tentatives des deux camps pour éviter la guerre. Il déclare que tous doivent se tenir prêts pour la bataille.

Ainsi Raoul se présente à la tête d’une armée de dix mille hommes (il s’agit d’une hyperbole bien entendu). Bernier quant à lui avance avec à ses côtés onze mille hommes. Ceux-ci ne manquent pas de prier avant le combat. L’on est très croyant à cette époque, ne l’oublions pas ! La laisse 121 parle du jongleur, Bertolai, témoin de ces affrontements qui peut de ce fait nous chanter cette histoire (la chanter, en fait la fredonner puisque la population ne sait pas lire, d’où le nom de chanson de geste (geste signifiant exploits chevaleresques et non mouvement (attention aux faux amis)).

La bataille fait rage et les fils de Guerri, Garnier et Renier sont tués. Il faut savoir que dans la littérature médiévale les neveux ont plus d’importance que les fils. En effet, l’on peut toujours douter de sa propre paternité mais un neveu (fils d’une frère ou d’une soeur), l’est obligatoirement, même si l’on doute de son père. C’est la raison pour laquelle Guerri s’il est triste pour la perte de ses fils, l’est bien moins que pour celle de Raoul de Cambrai.

combat moyen age

(l’oeuvre figurant ci-dessus provient du château de Blois dont je conseille vivement la visite).

Le combat est un véritable bain de sang. Les hauberts sont transpercés, les destriers fauchés par les épées,les écus frappés… Le texte précise que « La terre est mole, si ot un poi pleü; li [sans] espoisse [le brai et le] palu », ce qui signifie que la terre était molle à cause de la pluie  et que le sang versé rendait la boue et le marais encore plus gluants. Songez que les chevaux ne sont pas des chevaux de courses mais qu’ils ressemblent plutôt à des chevaux robustes et lourds afin de pouvoir supporter les cavaliers et leurs armures donc le poids d’un homme  plus environ 35 à 40 kilos de fer (haubert…) et une épée qui se manie le plus souvent à deux mains tant elle pèse. Les chevaux s’enlisent donc dans les terres spongieuses.

Raoul est un combattant impitoyable. Il tranche des bras, des jambes à ses ennemis qui sont épouvantés face à lui et à son adresse. Ils n’ont que peu de chances ! Et puis, surgit alors celui qui doit lutter contre Raoul, celui qui a été offensé : Bernier.

C’est leur lutte farouche que je vous raconterai la prochaine fois.

Merci pour votre assiduité !


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« Raoul de Cambrai », suite de l’histoire médiévale

Dans la laisse précédente, dame Aalais avait maudit son fils Raoul qui refusait d’écouter ses conseils et voulait provoquer la guerre des lignages afin d’obtenir des terres.

Bien sûr aussitôt la malédiction proférée elle le regrette amèrement, craignant qu’elle ne s’accomplisse. Elle se rend dans une église, se prosterne les bras en croix devant le crucifix et dit :

LV

« Glorieus Diex qi en crois fustes mis,

si con c’est voirs q’al jor del venredi

fustes penez qant Longis vos feri,

por pecheors vostre sanc espandi,

ren moi mon filg sain et sauf et gari.

Lasse, dolante, a grant tort l’ai maldi !

Ja l’ai je, lase, si doucement norri !

Se il i muer, bien doit estre gehi,

ce iert mervelle s’au coutel ne m’oci ! « 

Ce qui signifie :

55

Dieu qui fûtes mis en croix, s’il est véridique que le Vendredi vous avez souffert sous le coup de Longin (il s’agit du nom du soldat qui infligea le coup de lance au Christ) et répandu votre sang pour nous qui sommes des pêcheurs, rendez-moi mon fils sain, sauf et entier. Je suis une misérable et j’ai fait une folie en le maudissant alors que je l’ai tendrement élevé. S’il meurt, personne ne peut dire le contraire, seul un miracle m’empêcherait de mettre fin à mes jours, de me tuer d’un coup de couteau. »

Comme vous le voyez, dans la littérature médiévale, on aime les extrêmes tant dans les paroles que dans les actes. Les personnages n’aiment pas le milieu, les positions non tranchées. Aalais maudit son fils ( violence verbale) et le regrette, implorant Dieu de l’écouter, menaçant même de mettre fin à ses jours (violence verbale à nouveau). Vous remarquerez aussi que l’orthographe des mots en ancien français fluctue. En effet, l’orthographe, en tant que graphie, n’est pas encore fixée et les scribes écrivent certains mots d’un façon, puis d’une autre… C’est le cas du mot fils, écrit ici en ancien français « filg » (voir la laisse ci-dessus) et que vous avez déjà vu différemment écrit.

Raoul reste sourd aux conseils de sa mère et part en guerre, donnant l’ordre de tout brûler sur le passage de ses troupes. Comme les chevaliers de cette époque, il est alors sous l’emprise de ce que l’on appelle le « furor guerrier ». Cela signifie qu’il ne se maîtrise plus vraiment, qu’il cherche l’apaisement dans la violence, qu’il est déterminé et incroyablement fort. On affectionne aussi les insultes, au Moyen Age. Rien ne l’arrêtera. Il se rend à Origny.

LXII

« Li quens R[aous] fu molt desmesurez.

« Fil a putain – ce dist li desreez –

je commandai el mostier fust mes trez,

tendus laiens, et li pommiaus doreiz. »

Traduction :

62

Le comte Raoul avait perdu toute sagesse.

« Fils de pute, dit l’insensé, j’ai ordonné que ma tente aux pommeaux dorés soit installée à l’intérieur de l’abbaye ! »

Les paroles de Raoul sont jugées scandaleuses, Guerri le lui fait remarquer. On ne dresse pas sa tente à l’intérieur d’une abbaye. Finalement, la tente est dressée sur l’herbe, à l’extérieur. Mais Raoul ordonne de démolir Origny. Les nonnes évacuent l’abbaye. Parmi elles, Marsent, la mère de Bernier qui est devenu l’ami de Raoul lequel l’a adoubé. Marsent s’adresse à Raoul et implore sa pitié, lui demandant de les épargner. Il accède à sa demande mais certains de ses soldats veulent piller Origny. Deux sont tués et le dernier, sauf, revient auprès de Raoul, disant que les gens d’Origny sont riches, orgueilleux et cruels. Il prétend que les habitants ont mis en pièce les deux soldats. Raoul qui a perdu tout discernement le croit et déclare :

LXVIII

A vois c’escrie : « Ferez, franc chevalier –

je vuel aler Origni pesoier !

Puis q’il me font la guere comencier,

se Diex m’aït, il le comparront chier ! »

Traduction :

68

Raoul s’écria :  » Frappez, nobles chevaliers ! Je veux aller réduire Origny à l’état de ruines. Puisqu’ils m’ont obligé à commencer la guerre, je jure devant Dieu, qu’ils vont le regretter ! »

Ses hommes s’arment, enfilent les hauberts : l’attaque va commencer. Raoul ordonne que l’on mette le feu :

« Baron, touchiés li fu ! » (laisse LXIX)

Même des enfants périssent dans les flammes. Raoul avait pourtant promis à Marsent d’épargner les gens d’Origny. Il renie en cela sa promesse. La ville s’embrase et Raoul va commettre l’irréparable.

Je vous le raconterai une prochaine fois. A bientôt !


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Pierre Bordage, « Ceux qui osent »

PIERRE BORDAGE, « CEUX QUI OSENT »

Voici la dernière partie des aventures de Jean et de Clara.

La guerre, qui  menaçait le pays d’Arcanecout (pays libre et idéal) où s’étaient réfugiés les héros en compagnie de leurs amis, Elan Gris, Elmana et Nadia, est déclarée.  La liberté est à nouveau menacée. Jean et Elan Gris partent au combat, les femmes restent et tentent de survivre. Les vivres manquent et le gouvernement n’a pas  vraiment conscience de ce qu’endure la population affamée, menacée par des bandes peu scrupuleuses. Sur le front, la situation n’est pas meilleure pour Jean et Elan Gris, confrontés à un commandement peu efficace. De plus, l’ennemi est redoutablement armé et les rangs de son armée ne cessent de grossir.  L’issue de la bataille semble une évidence mais personne ne renonce, prêt à lutter pour cette liberté qui leur est chère. Clara, quant à elle, redouble d’ingéniosité pour subsister. Fine observatrice, elle s’aperçoit que leur adversaire est bien plus proche qu’il n’y paraît, menaçant même de les attaquer grâce à un sous-marin qui frôle leurs côtes. Elle tente d’alerter les autorités, en vain.

Clara, comme Jean, pourtant à deux endroits fort éloignés, seront retenus prisonniers et le lecteur craint bien évidemment pour leur vie. Survivront-ils à cette guerre ? Parviendront-ils à se retrouver ? L’issue du roman donne la réponse.

Des trois tomes de ce roman, c’est le deuxième, « Ceux qui rêvent », qui m’a le moins plu. Ce dernier, « Ceux qui osent » est bien plus captivant, comme l’était le premier. Grâce à sa structure puisqu’il s’agit d’un récit épistolier (par lettres). Nous lisons la correspondance échangée entre Jean et Clara qui s’aiment plus que tout et désirent se retrouver. Bien entendu, nous lisons ces lettres en alternance ce qui permet à Pierre Bordage d’assurer ainsi le suspense car lorsqu’une lettre s’achève sur un problème, il faut attendre quelques pages avant d’en connaître la suite, voire l’issue. Cela change aussi des deux premiers romans. Les rebondissements sont nombreux et l’ensemble fort logique dans le déroulement de l’intrigue.

J’espère donc vous avoir convaincu(s) de lire cette trilogie, plaisante, facile à lire, distrayante, qui permet aussi une réflexion sur les comportements humains de décideurs contemporains.

 

 


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Pierre Bordage, « Ceux qui rêvent »

Si vous avez été tenté par le premier tome de « Ceux qui sauront », je me devais de vous parler de la suite, « Ceux qui rêvent »

Dans cette seconde partie, Jean et Clara ont réussi à éviter les pièges qui jalonnaient leur chemin. Ils vivent cachés, certes mais heureux, dans cette France atemporelle où les plus démunis, dont ils font désormais partie, ne peuvent rien. Clara a pourtant renoncé au luxe de son existence passée, bien décidée à ouvrir les yeux. Et, pour comprendre le lien avec « Ceux qui sauront »,je dirai que tous deux savent désormais que le bonheur ne réside pas dans l’argent, ni dans le fait de fermer les yeux et pour Jean, il repose aussi sur le savoir, savoir dont lui et les siens ont toujours été privés. Il est si facile de diriger de main de maître un pays en refusant l’accès à la connaissance au peuple !
Cependant, le père de Clara, un homme riche extrêmement puissant n’a pas renoncé à rechercher sa fille. Aussi la fait-il enlever, non pour la soustraire à un péril, mais pour la marier à un individu méprisable mais influent, Alfred Maxandeau. Elle se retrouve donc de l’autre côté de l’Atlantique, prisonnière, dans un des cinq royaumes qui couvrent ce que nous appelons les Etats-Unis. Là, les esclavagistes sévissent.
Mais Jean, ne renonçant jamais, se met en quête de celle qu’il aime afin de la soustraire aux griffes de son despostique futur époux. Il va rencontrer en chemin un personnage capital, Elan Gris, un Indien que l’on retrouvera en sa compagnie dans la troisième et dernière partie du roman.
Le salut de ces deshérités semble possible s’ils gagnent le pays de l’Arcanecout, pays libre où chacun peut retrouvrer l’espoir…

Bien entendu, je ne vous ai pas révélé toutes les particularités du récit de Pierre Bordage, ni la fin. Les aventures du jeune couple se suivent avec facilité et le mystère comme le suspense invitent à poursuivre la lecture pour savoir si Jean et Clara vont se retrouver, s’ils vont pouvoir être heureux. Le titre, « Ceux qui rêvent », se justifie par la perspective de l’Arcanecout. Ce pays n’est-il qu’un rêve ou permettra-t-il à leurs espoirs de voir enfin le jour ?

J’ai aimé lire le second tome mais un peu moins que le premier. Les chapitres consacrés à l’Indien m’ont moins intéressée, je les trouve moins palpitants, moins mystérieux. Toutefois, ayant lu le troisième tome dans lequel, Elan-Gris joue un rôle prépondérant, j’avoue qu’il était impossible de contourner ce personnage dans le tome 2. (Le tome 3 est divin de plaisir mais je vous en parlerai la prochaine fois).

Je vous recommande donc ce livre, seconde partie des aventures de Jean et Clara, « Ceux qui rêvent ». Sa lecture vous procurera certainement détente, plaisir et piquera votre curiosité. Comme moi et grâce à Pierre Bordage qui maintient le suspense, vous aurez envie, que dis-je, vous voudrez absolument lire la dernière partie : « Ceux qui osent ».

Bonne lecture à tous !


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Traduction du texte en ancien français

Voici la traduction de la laisse 49 (on appelle laisse(s) les « strophes » qui correspondent à des passages de l’histoire racontée). Elle est suivie d’un résumé de l’histoire de « Raoul de Cambrai » et d’explications.

Bonne lecture !

49

 

« Raoul mon cher fils, dit la belle dame Aalais. je t’ai nourri de mon lait. Pourquoi laisses-tu ainsi la douleur entrer au plus profond de ma poitrine ? Celui qui te donna Péronne et Péronelle, Ham et Roie et la ville de Nesle t’a condamné mon fils à mourir très bientôt. Pour lutter contre de tels adversaires, il faut avoir un harnais, une selle magnifique et d’excellents compagnons. En ce qui me concerne, je préférerais plutôt n’être qu’une servante ou bien une nonne dans une chapelle que de te voir partir. Toute ma terre sera la proie des flammes.  »

Raoul prit son menton dans sa main ( ce geste est important au Moyen Age, comme le précise Ph. Ménard, médiéviste. Il signifie que l’individu souffre, qu’il est tourmenté.). Il jura devant Dieu qui naquit de la Vierge que pour tout l’or de Tulède, il ne renoncerait pas au don qu’on lui a fait. Avant ce renoncement il fera sortir les viscères et répandra maintes cervelles.

 

Résumé rapide de « Raoul de Cambrai », chanson de geste anonyme du Moyen Age.

Le père de Raoul meurt alors que son fils est un enfant. Le roi Louis accorde  les fiefs du défunt à Giboin du Mans à condition que ce dernier ne déshérite pas Raoul de ses terres lorsqu’il sera grand. Les barons protestent mais le roi ne revient pas sur sa parole. L’oncle de Raoul, Guerri élève désormais l’enfant aux côtés de dame Aalais, sa mère.

Raoul,  devient un chevalier particulièrement fort au combat grâce à l’enseignement de son oncle Guerri. Il se lie d’amitié pour un jeune homme, Bernier. Le roi Louis adoube Raoul et ce dernier fait de même pour Bernier qui devient son vassal. Cependant, Guerri se rend chez le roi afin de réclamer les terres de Raoul jadis cédées à Giboin qui ne veut plus les rendre. Louis refuse de les restituer à Raoul. Il va donc les réclamer en personne au roi en ces termes :

XXXIII

« Drois empereres, par le cors saint Amant,

servi vos ai par mes armes portant ;

ne m’en donnastes le montant d’un bezant.

Viax de ma terre car me rendez le gant,

si con la tint mes pere(s) au cors vaillant. »

Traduction :

33

« Mon juste roi, sur les reliques de saint Amand, j’ai mis mes armes à votre service mais pour me récompenser vous ne m’avez même pas donné la valeur d’un besant. Rendez-moi au moins par le don de votre gant, la terre que mon vaillant père possédait. »

 

Reprise du résumé :

Le roi refuse de restituer les terres à Raoul. Guerri, qui est présent, interpelle le roi qui refuse toujours de se rétracter. Guerri menace alors Giboin de reprendre les terres de son neveu par les armes. Le roi promet alors que Raoul reprendra ses domaines à la mort du premier comte entre Loire et Rhin. Le calme revient. Mais quelques temps plus tard, Raoul apprend la mort du comte Herbert. Il monte donc à Paris accompagné de puissants chevaliers, ses garants,  pour exiger le don royal promis. Le roi refuse car le comte avait quatre fils qu’il ne veut pas déshériter. Il renie en cela sa promesse. Les chevaliers rappellent le roi à son engagement. Il finit par céder. Bernier intervient alors auprès de Raoul pour lui signifier qu’il commet une injustice, qu’il ne peut pas accepter ces terres du roi en les prenant aux quatre fils du comte Herbert. Raoul ne veut rien entendre. Il retrouve sa mère qui craint alors qu’une guerre n’éclate entre son fils et ceux du comte Herbert (voir la laisse 49 que je vous ai traduite plus haut). Elle le conseille :

LIV

« Biax fix R[aous], un consel vos reqier,

q’a fis H[erbert] vos faites apaisier

et de la guere acorder et paier.

Laisse lor terr[e], il t’en aront plus chier,

si t’aideront t’autre gu[e]re a bailler

et le Mancel del païs a chacier. »

Traduction :

54

Mon fils, écoute mon conseil. Fais la paix avec les fils d’Herbert, accepte un accord et une compensation pour éviter la guerre. En renonçant à leur fief, ils auront plus d’amitié pour toi et ils t’aideront à chasser Giboin du Mans de tes terres. C’est cette guerre que tu dois mener.

 

Reprise du résumé.

Comme souvent dans les chansons de geste,  le calme de l’un, ici la mère, s’oppose à une colère immense de l’autre, là Raoul. II rejette les conseils de dame Aalais qui finit par lui dire ces paroles lourdes de sens en ce qu’elle sont une malédiction :

LIV

 » Cil Damerdiex qi tout a jugier

ne t’en remaint sain ne sauf ne entier ! »

par cel maldit ot il tel destorbier,

con vos orez, de la teste trenchier !

Traduction :

54

« Que le Seigneur Dieu qui nous juge ne te ramène pas auprès de moi sain et sauf ni entier ! » Cette malédiction lui porta malheur, comme vous allez l’entendre. Raoul eut la tête tranchée.

 

Commentaire :

J’espère qu’à ce stade du résumé et des traductions vous commencez, chers lecteurs, à cerner l’intérêt de ces histoires médiévales et plus particulièrement de ces chansons de geste (je vous expliquerai pourquoi on les appelle chansons de geste une autre fois).

Ces histoires sont fantastiques, empreintes d’une violence exacerbée et hyperbolique qui a probablement inspiré les romans et le cinéma actuels. Les malédictions, les injustices fusent et parfois le merveilleux pénètre leurs textes. Ces histoires regorgent d’action si chère aux lecteurs contemporains.

Vous l’avez compris la guerre va avoir lieu entre Raoul et les fils du comte Herbert et bien d’autres combats encore. Peut-être êtes-vous étonnés d’avoir lu  « comme vous allez l’entendre » dans la traduction juste au-dessus. En effet, n’oubliez pas que les gens, au Moyen Age, ne savent pas lire pour la plupart. Ces récits leur sont alors dits, récités en place publique et ils les écoutent. Ils ont besoin d’être émerveillés, surpris. On leur annonce alors ce qui va se passer (Raoul eut la tête tranchée), même si l’histoire n’évolue pas vraiment ainsi. Ils viendront dès lors, plus tard, écouter la suite du récit pour savoir ce que devient Raoul et comment il perd la vie.

 

Vous aussi, chers lecteurs, je vous raconte la suite très prochainement, en espérant vous avoir intéressés et vous avoir fait découvrir l’univers littéraire médiéval tel qu’il est vraiment alors que les festivals, les manifestations estivales déforment souvent ce Moyen Age pourtant naturellement si passionnant.

 

 


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Pierre Bordage, « Ceux qui sauront »

Le premier roman dont je souhaite vous parler est celui de Pierre Bordage, « Ceux qui sauront ».

On me l’a offert. Youpi ! Le titre m’a intriguée, piquant ma curiosité : ceux qui sauront quoi ? est la question qui découle immédiatement du titre.

Avant toute chose, ce n’est, a priori, pas un roman pour adultes mais plutôt pour adolescents. Je dirai a priori seulement. Certes les adolescents s’y reconnaîtront et beaucoup de mes élèves à qui j’ai conseillé la lecture l’ont apprécié. Et puis surprise, les adultes se laissent aussi entraîner par une histoire originale dont la narration reste toutefois simple comme la phraséologie. J’ai moi-même vivement apprécié cette lecture, et parmi mes connaissances (adultes donc) d’autres ont adoré le roman.

Entrer dans ce livre c’est assurément avoir envie de dévorer la suite pour savoir ce qu’il advient des ceux personnages principaux que tout oppose. Ils vivent dans un monde fictif qui rappelle pourtant, en bien des points, le nôtre. On y reconnaît en effet des références à notre passé historique français, sans que ces précisions ne viennent alourdir le texte et l’on est en même temps propulsé dans un univers qui n’existe pas. L’analogie s’impose et la critique est sous jacente, riche, perspicace.

Jean appartient à une catégorie sociale si différente de Clara que l’on se demande comment ils pourraient bien se rencontrer. Tous deux vont découvrir et décrypter leur monde, s’apercevant qu’il est profondément injuste quel que soit le milieu auquel ils appartiennent. Le lecteur tremble à chaque fois qu’ils osent entreprendre ce qui est interdit, chaque fois que le danger les guette, chaque fois qu’ils se battent pour être heureux et libres de s’aimer. Le récit rebondit, les certitudes vacillent et l’envie de les aider dans leur quête naît rapidement, durablement. L’on se laisse emporter facilement (peut-être gage d’une qualité moindre diraient certains, mais lecture fluide et dynamique) par les phrases jusqu’à la fin du récit pour comprendre ce qu’ils « sauront ». Car finalement sont-ils « Ceux qui sauront » ?

Vous en dire davantage anéantirait le charme de la lecture. Aussi il vous revient de décider de vous plonger dans ce livre ou pas. Ce qui est certain, c’est qu’avec cette histoire qui comporte deux suites que j’évoquerai plus succinctement, vous voyagerez.