Des histoires pour vous

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Littérature médiévale, « Raoul de Cambrai », suite

Gautier veut venger son oncle Raoul, mort au combat. Il attaque Bernier. Guerri est fait prisonnier puis délivré. Autant j’avais insisté pour vous faire comprendre que Raoul était un chevalier sous l’emprise du furor guerrier, un chevalier qui ne recule devant rien, ni la douleur physique, ni le blasphème, ce qui au Moyen Ages est choquant, autant Bernier incarne l’homme sage par excellence. Certes il rend les coups qui lui sont portés mais il tente toujours d’apaiser les querelles, il cherche à parler à ses adversaires, à leur faire entendre raison. Aussi plutôt que le sacrifice de bien des hommes, il propose ce ci à Gautier :

CCI

Se dist B[erniers] : « Gautelet, or m’enten.

tu m’aatis par ton fier hardement;

j’en ai le cuer correcié et dolent.

Don ça ta main : je t’afi loialment

qe avec nos n’avera plus de gent

ne mais qe deus qi diront seulement

a nos amis le pesant marement. »

Ce qui signifie : Bernier dit :  » Gautier, écoute-moi. Ta cruelle vaillance t’a poussé à me provoquer et j’en ai le coeur triste et je souffre. Donne-moi la main ; j’affirme loyalement qu’il n’y aura avec nous que deux hommes pour dire à nos amis la triste nouvelle ».

Cette nouvelle consiste a annoncer lequel de Bernier ou de Gautier trouvera la mort lors d’un duel. Au Moyen Age, le duel judiciaire est placé sous le signe de Dieu ainsi que j’en ai déjà parlé plus haut. Le duel ou encore les tournois sont faits pour épargner la vie des hommes puisque seulement deux hommes sont engagés. Les tournois étaient des façons de prouver la vaillance des chevaliers qui n’avaient ainsi plus à se faire la guerre. Ainsi, les lignages cessaient de s’affronter. Ici, il est question d’un duel entre Gautier et Bernier. Gautier se livre ensuite à une pratique pieuse qui consiste à s’attirer la bienveillance divine ainsi que le précise l’éminente spécialiste en la matière, Micheline de Combarieu du Grès dans sa thèse, page 469. Gautier se rend dans une abbaye, seul et s’y prosterne. Il assiste au vêpres, aux matines… Puis, le jeune chevalier se consacre à un rituel peu commun :

CCIII

Li bon espiés ne fu pas oublïés :

grans fu li fers, si est bien acérés –

en son(c) estoit uns penonciaux fermez.

Sifaitement s’en est Gautiers tornez.

Soventes foiz c’est l’enfes regardez :

lons fu grailes, pacreüs et moulez –

ne se changast por home qi soit nez.

Ce qui signifie :Gautier n’oublie pas son excellent épieu au fer grand et affuté, au bout duquel un pennon était fixé (Gautier est sur son destrier). Il se prépare alors : il se regarde et se trouve grand, svelte, d’une taille intéressante et bien proportionné. Il ne se serait échangé avec personne au monde.

J’imagine vos regards amusés en lisant ceci. En effet, les chevaliers sont beaux et leur côté narcissique ressort particulièrement bien dans cet extrait. Il doit être beau pour se présenter à Dieu s’il venait à mourir. Mais au Moyen Age le beau n’a pas seulement cette valeur esthétique que nous lui reconnaissons aujourd’hui. Le beau est le reflet de l’âme et témoigne de la pureté de l’être. On retrouve le même phénomène plus tard, chez Shakespeare à propos de l’amour que se vouent Roméo et Juliette. ils s’aiment, ils sont beaux par conséquent leur âme est pure, le beau reflétant une beauté intérieure.

Puis le combat entre Gautier et Bernier a lieu, acharné bien évidemment, violent – il ne saurait en être autrement -. Les pierres précieuses volent sous les coups et le jongleur est très précis lorsqu’il dit « qe deus cenz mailles en f[ai]t jus trebuchier » c’est-à-dire qu’il voit deux cents mailles du haubert sauter. Le sang coule, qui fascine l’homme du Moyen Age auquel le jongleur est train de « débiter » ce texte.
Les témoins présents à ce combat trouvent que tout ceci devient trop violent alors que finalement ils ne sont pas ennemis à l’origine. Mais il est hors de question qu’ils deviennent sages. Il décident eux aussi de se joindre au combat. Ainsi, Guerri tue Aliaume du camp de Bernier. Guerri est accusé de trahison car à l’origine le combat ne devait opposer que Gautier et Bernier. Guerri accusé de trahison par Bernier fonce sur ce dernier pour le frapper car il n’accepte pas d’être traité de traître. Toutefois il ne peut porter de coups à Bernier puisque Gautier avait juré que le duel ne concernerait que Gautier et Bernier. Ce serait renier la trêve. Alors Gautier raccompagne Bernier que Guerri ne peut toucher. A part Aliaume, personne n’est mort mais isl sont tous bien blessés.

Puis l’empereur donne un dîner à la laisse 223. Tous les barons sont conviés dont Gautier et Bernier. Alors qu’on apporte un plat de venaison, Guerri prend le plus gros os du cerf servi et frappe Bernier à la tempe avec son arme improvisée et offensante. C’est un affront suivi d’une bataille générale. Gautier menace les autres avec un couteau, d’autres s’emparent de perches… Les serviteurs les séparent et les mènent devant l’empereur Louis. Celui-ci veut savoir qui a commencé et menace de punir le responsable. Guerri est désigné qui ne se laisse pas pour autant intimidé puisqu’il déclare au roi :

CCXXV

« Drois empereres, ci a grant mesprison.
Se Dex m’aït, ne valez un bouton ! »

Ce qui signifie : « Mon grand empereur, c’est un outrage. Devant Dieu, vous ne valez plus rien ! »

Il clame ensuite que le clan de Bernier est responsable de la mort de Raoul et que personne n’a été puni pour cette perte. Il demande donc au roi de lui accorder un duel contre Bernier pour tuer celui qu’il n’évoque qu’en terme de « bâtard » et à l’époque c’est une insulte suprême. Gautier n’est pas d’accord. Il estime que c’est lui qui doit tuer Bernier. Aussi, sans rien demander à personne, Gautier va s’équiper pour combattre tandis que le roi fait apporter les saintes reliques à l’occasion du combat. Or, dans cette chanson de geste, peu de miracles sont évoqués. Le scribe s’en est peut-être rappelé et il choisit ce moment pour mettre en valeur le regard divin porté sur ce combat.

CCXXVIII

Saintes reliqes i fait li rois porter,
en un vert paile desor l’erbe poser.
Qi dont veïst le paille venteler,
et les reliqes fremir et sauteler,
de grant mervelle li poïst ramenbrer.

Ce qui signifie : Le roi fit apporter les saintes reliques déposées à terre sur une étoffe de soie verte. Si vous aviez vu l’étoffe se soulever, agitée par le vent. Les reliques frémissaient et tressautaient. Vous auriez gardé en mémoire ce grand miracle.

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Lois Lowry, » Le Passeur » (The Giver)

Comment ne pas vous parler aujourd’hui du « Passeur » puisqu’il le film est actuellement sur les écrans de cinéma sous le titre « The Giver » ? 

C’est un livre que j’ai lu il y a longtemps car il est sorti en 1993. Je m’y suis plongée à l’époque par curiosité puis j’ai décidé de le faire lire voire étudier à mes élèves qui l’ont toujours apprécié. Roman d’adolescence certes mais tout aussi divertissant pour les adultes. C’est une oeuvre qui se lit très facilement. 

Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai vu qu’on la sortait en version cinématographique. Ni une ni deux, je suis allée la voir au cinéma et mon mari qui avait aimé la lecture du roman m’a accompagnée. 

Bon, ce ne sera pas une surprise si je vous dis que le film « The Giver » est moins intéressant, bien moins intéressant que le livre et qu’il présente bien des différences. Il se laisse voir mais sans plus, manquant de profondeur, empruntant des « déjà vus » – vous repenserez au film beaucoup plus captivant « Divergente » – et puis la fin, cette fin, bâclée, et sans commune mesure avec celle du roman qui laisse une porte ouverte et des doutes. Dans le film « The Giver », le héros parvient à rompre l’isolement de la société dans laquelle il vit en franchissant une « barrière » immatérielle ». On se demande bien comment cela est possible même dans un récit de fiction. C’est un peu trop facile et tout s’arrête par enchantement !!!! Du coup on s’approche du film pour public  jeune alors qu’il semble s’adresser à un public plus mûr. Cherchez la contradiction ! Et je ne m’attarderai pas sur les autres sentiers simplistes empruntés par le film. S’il est à l’affiche, je doute qu’il y reste longtemps…

Le roman quant à lui, pose un problème et invite le lecteur à y réfléchir même si le thème a depuis inspiré bien d’autres romanciers ou d’autres metteurs en scène. Est-il concevable de priver les hommes de leur libre arbitre, de leurs désirs, de les empêcher de percevoir la réalité des choses pour atteindre ce qui ressemble à la paix ? Vous voyez sans doute qu’en écrivant ceci je m’approche encore une fois du film « Divergente » (et je me demande s’il ne serait pas intéressant de créer dans ce blog une page « cinéma » puisque littérature et cinéma sont souvent très proches, la première inspirant souvent le second. Dites-moi dans un commentaire ce que vous en pensez SVP).

L’histoire :

Jonas, le héros, doit assister à la cérémonie en vue d’une attribution de fonction comme tous ceux de son âge dont ses amis. En effet, observés depuis leur plus jeune âge, on détermine pour ces adolescents leur devenir en leur disant quel métier ils exerceront. Chacun se voir attribuer son rôle sauf Jonas voué à devenir « le passeur », mission obscure pour tous ! Il prend contact avec l’ancien passeur qu’il remplacera dans ses fonctions. Il peut désormais se soustraire à certaines obligations, lesquelles s’appliquent pourtant à tout  individu dans son monde. Il pourra mentir et ne devra plus avoir recours à l’injection qui empêche de voir les couleurs et annihile les sentiments. Ainsi, il tombe amoureux de son amie d’enfance, l’invitant à faire de même, et comprend que l’élargissement dont tout le monde parle comme d’un moment de bonheur est finalement une exécution légale. Aussi lorsque le bébé que sa famille a recueilli, Gabriel, doit être élargi parce qu’il n’entre pas dans les normes, Jonas se rebelle (On songe à nouveau à « Divergente », puisque l’héroïne n’a le profil pour aucune faction  et qu’elle va se révolter). De plus la mission de Jonas en tant que passeur est de détenir la mémoire : mémoire d’un passé heureux certes mais aussi celle des guerres et des atrocités dont les hommes sont capables. Bien entendu, il fait le lien avec l’élargissement et comprend que le monde aseptisé dans lequel il vit ne vaut pas mieux que l’ancien. Problème, lui et l’ancien passeur (de mémoire) sont les seuls à le savoir. De fait les dirigeants finissent par voir en eux des ennemis (c’est encore le cas de « Divergente »). Jonas doit sauver Gabriel, celle qu’il aime et ouvrir les yeux à tous les autres. Or ceci dans le roman se passe de façon logique, progressive, c’est une entreprise difficile dont toutes les étapes et leurs embûches sont racontées alors que dans le film « The Giver » tout est trop rapide, inconsistant et finalement bien insipide !

A vous de voir si j’ose dire mais selon moi le livre si « Le Passeur » mérite le détour, pour « The Giver », passez (jeu de mots décidément) votre chemin ! Et n’oubliez pas que je sollicite votre avis pour une rubrique cinéma tout en vous invitant à vous inscrire sur mon blog, à partager, et à « liker ». Merci à vous. 


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L’histoire de Raoul de Cambrai (suite)

Raoul a donc incendié Origny en dépit de sa promesse faite à la mère de Bernier, Marsent. La laisse évoquant le feu est ses ravages est riche de précisions. En effet, on redoutait le feu au Moyen Age. Il se propageait et les moyens pour lutter étaient dérisoires. Voici ce qu’il est écrit :

LXXI

Li quens R[aous], qi le coraige ot fier,

a fait le feu par les rues fichier.

Ardent ces loges, ci fondent li planchier,

li vin espandent, [s’en flotent] li celie[r],

li bacon ardent, si chieent li lardie[r].

Li sains fait grant feu(r) esforcier :

fiert soi es tors et el maistre cloichier –

les coveretures covint jus trebuchier.

Entre deus murs ot si grant brasier.

Totes cent ardent par molt grant encombrier –

art i Marsens qi fu mere B[ernier],

et Clamados la fille au duc Renier.

Parmi l’arcin les covint a flairier ;

de pitié pleurent li hardi chevalier.

Traduction :

71

Le comte Raoul devint féroce. Il fit mettre le feu dans toutes les rues. Les maisons brûlèrent, les planchers cédèrent, le vin coula tant que les celliers furent inondés, le lard brûla et les garde-manger s’effondrèrent. La graisse aviva le feu et les flammes léchaient les tours et le clocher le plus élevé. Les toitures s’écroulèrent. Entre deux murs, le brasier fut si intense que les religieuses périrent. Cent trouvèrent la mort : Marsent, mère de Bernier et Clamados, fille du duc Renier. L’odeur des corps carbonisés était épouvantable si bien que les hardis chevaliers pleuraient de compassion.

Enfin Bernier qui assiste impuissant à cet épouvantable désastre va avoir une vision d’horreur :

LXXI suite

B[erniers] esgarde dalez un marbre chier ;

la vit sa mere estendue couchier),

sa tenre face (estendue couchier),

sor sa poitrine vit ardoir son sautier.

Traduction :

Bernier regarda : il vit sa mère étendue à terre à côté d’un marbre précieux, son tendre visage noirci et brûlé, son psautier en flammes sur la poitrine.

Assurément c’est un sentiment de vengeance qui naît à ce moment. Bernier comprend que Raoul est cruel. il déclare :

LXXIII

 » Diex me laist vivre qe m’en puist vengier ! »

Traduction :

Que Dieu me permette de vivre assez longtemps pour que je puisse me venger !

Raoul, totalement sous l’emprise du furor guerrier que j’ai évoqué plus haut, vient de renier une promesse, de faire de son meilleur ami Bernier, son pire ennemi. Il ne s’arrête pas là, empreint de démesure, il renie même la sainte Eglise en refusant de jeûner un vendredi saint.

Précisions :

Je ne vous raconterai pas toutes les laisses les unes après les autres pour la simple et bonne raison qu’elles se répètent à quelques variantes près. En effet, n’oubliez pas que les gens sont pour la plupart illettrés au Moyen Age et qu’ils connaissent ces histoires parce que des trouvères, sur les places publiques ou dans les châteaux, les racontent, par morceaux (laisses successives). C’est la raison pour laquelle ils déclament les laisses 70 à 80 par exemple et que les laisses 81 à 90 sont presque identiques aux précédentes. En fait, les « auditeurs » de leurs histoires sont parfois partis, faisant place à d’autres qui écoutent la suite, laquelle n’en est pas une mais une répétition quelque peu différente de ce qui a déjà été raconté. Ils n’étaient pas si bêtes, au Moyen age !

Résumé :

Raoul propose une réparation à Bernier offensé. Ce dernier la décline ce qui fait entrer Guerri (oncle de Raoul) dans une colère noire. Bernier s’allie contre Raoul avec les fils d’Ybert dont il est aussi l’enfant mais bâtard ainsi que se plaît à le lui rappeler Raoul. Finalement Guerri aura le dernier mot après maintes tentatives des deux camps pour éviter la guerre. Il déclare que tous doivent se tenir prêts pour la bataille.

Ainsi Raoul se présente à la tête d’une armée de dix mille hommes (il s’agit d’une hyperbole bien entendu). Bernier quant à lui avance avec à ses côtés onze mille hommes. Ceux-ci ne manquent pas de prier avant le combat. L’on est très croyant à cette époque, ne l’oublions pas ! La laisse 121 parle du jongleur, Bertolai, témoin de ces affrontements qui peut de ce fait nous chanter cette histoire (la chanter, en fait la fredonner puisque la population ne sait pas lire, d’où le nom de chanson de geste (geste signifiant exploits chevaleresques et non mouvement (attention aux faux amis)).

La bataille fait rage et les fils de Guerri, Garnier et Renier sont tués. Il faut savoir que dans la littérature médiévale les neveux ont plus d’importance que les fils. En effet, l’on peut toujours douter de sa propre paternité mais un neveu (fils d’une frère ou d’une soeur), l’est obligatoirement, même si l’on doute de son père. C’est la raison pour laquelle Guerri s’il est triste pour la perte de ses fils, l’est bien moins que pour celle de Raoul de Cambrai.

combat moyen age

(l’oeuvre figurant ci-dessus provient du château de Blois dont je conseille vivement la visite).

Le combat est un véritable bain de sang. Les hauberts sont transpercés, les destriers fauchés par les épées,les écus frappés… Le texte précise que « La terre est mole, si ot un poi pleü; li [sans] espoisse [le brai et le] palu », ce qui signifie que la terre était molle à cause de la pluie  et que le sang versé rendait la boue et le marais encore plus gluants. Songez que les chevaux ne sont pas des chevaux de courses mais qu’ils ressemblent plutôt à des chevaux robustes et lourds afin de pouvoir supporter les cavaliers et leurs armures donc le poids d’un homme  plus environ 35 à 40 kilos de fer (haubert…) et une épée qui se manie le plus souvent à deux mains tant elle pèse. Les chevaux s’enlisent donc dans les terres spongieuses.

Raoul est un combattant impitoyable. Il tranche des bras, des jambes à ses ennemis qui sont épouvantés face à lui et à son adresse. Ils n’ont que peu de chances ! Et puis, surgit alors celui qui doit lutter contre Raoul, celui qui a été offensé : Bernier.

C’est leur lutte farouche que je vous raconterai la prochaine fois.

Merci pour votre assiduité !