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HISTOIRES A SUSPENSE

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Bonne lecture !

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TITRES ACTUELLEMENT DISPONIBLES 

1) Paroles de pierres, 1ère, 2ème et 3ème parties 

2) Donne-moi la main ! histoire intégrale

3) L’Envers du décor, histoire intégrale

 

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Vous aimez mes histoires, vous aimerez  mes trois livres (cliquez sur accueil dans le menu), LA MURAILLE DES ÂMES (sorti en mars 2017), un thriller policier, LE LIEN, un thriller et Destinations étranges. Envoûtants vous les dévorerez !

PAROLES DE PIERRES

        Je rappelle  la sortie de mon dernier roman, un thriller policier, LA MURAILLE DES ÂMES, Audrey Degal, que vous pouvez vous procurer partout, même à l’étanger ou en cliquant ici :                                                                                                                                Pour commander « La Muraille des âmes » CLIQUEZ ICI

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   « Tous les silences ne font pas le même bruit », Baptiste Beaulieu.

           

          Il était tôt, ce matin-là, quand un camion de chantier s’arrêta sur le parking de la toute nouvelle piscine implantée sur la ville de Brignais. Il s’agissait du centre aquatique intercommunal concernant aussi les villes de Chaponost, Millery, Montagny et Vourles, baptisé « Aquagaron ». Il avait pour vocation de créer un espace de détente privilégié.

          Ce serait un espace de détente mais pas au sens où la population l’entendait, pas au sens premier du mot, pas au sens de la quiétude. Le centre aquatique allait se révéler dans une dimension que nul n’aurait jamais imaginée.

          Deux ouvriers descendirent du véhicule et l’un d’eux commença à décharger des matériaux : sacs de ciment, parpaings, truelles… L’autre se dirigea vers le bâtiment moderne récemment inauguré mais déjà en activité. Une fois à l’intérieur, il héla un employé qui se trouvait là.

            — Bonjour ! Nous venons pour les travaux au niveau des vestiaires.

            — Bonjour ! On m’avait prévenu de votre arrivée

            — Très bien. Je vais aider mon collègue à approcher le diable. C’est assez lourd !

            — Le diable dites-vous ?

            Le visage de l’employé venait de se liquéfier.

            — Oui, le diable, répéta l’ouvrier surpris de la réaction de son interlocuteur. Enfin le diable, ce chariot à deux roues qui sert à tout, notamment à transporter les chargements très lourds sans se casser le dos. Le diable. Vous comprenez ?

            — Oui, oui, je comprends, répondit le néophyte remis de sa frayeur. Allez-y ! Je vous attends.

            L’ouvrier s’amusa intérieurement de sa réaction excessive. D’autant que l’homme parut rester absorbé dans ses réflexions.

            Il sortit finalement et fit signe au jeune homme d’avancer mais ce dernier ne bougeait pas. Il s’était assis sur le repose pied du camion. Il attendait.

            — Qu’est-ce que fait ? Tu n’as pas vu que je t’appelais. Bouge-toi ! On a du boulot !

            — Je te rappelle que je ne devais pas être là aujourd’hui. Je ne fais que remplacer Manu.

            — Je sais mais tu ne crois pas que je vais faire le travail tout seul. Remplacer Manu signifie que tu dois m’aider. Lève-toi !

            L’autre paraissait embarrassé. Il ne bougeait pas, les coudes sur les genoux, la tête baissée comme une élève puni, pris sur le fait.

            — Bonté Loris, l’heure tourne et on a d’autres chantiers. Tire le diable, je vais t’aider, fit-il repensant toujours à l’attitude surprenante de l’employé.

            — Apparemment tu n’es pas au courant !

            — Mais de quoi tu parles ?

            Le jeune homme leva les yeux vers lui et, le regard inquiet il ajouta :

            — Tu ne sais pas !

            — Je ne sais qu’une chose : tu m’énerves ! Nous devrions déjà être en train de travailler !

            — Tu n’as pas entendu parler des…

            L’employé de mairie qui s’impatientait venait de sortir du bâtiment. Il interrompit leur conversation.

            — Messieurs !

            Deux visages se tournèrent aussitôt vers lui. Alfred bascula le diable sur ses puissantes roues et commença à le pousser. Il jeta un œil noir à Loris qui comprit qu’il n’avait pas le choix. Il se redressa pour aider son collègue, contraint et forcé.

            Un instant plus tard, le réceptionniste invita les deux ouvriers à le suivre. Ils laissèrent les matériaux devant une rampe d’accès extérieure. Ils reviendraient les chercher plus tard.

            Par la grande baie vitrée qui donnait sur les bassins, les deux visiteurs purent admirer le complexe sportif. Ils étaient fascinés par l’endroit, presque envoûtés. Il était lumineux, végétalisé et particulièrement agréable. L’infrastructure était une réussite. Les eaux bleues, qui capturaient par endroits la lumière du ciel, étaient une invitation au bien-être.

          Mais pour les deux compères, la semaine de travail commençait à peine. Elle serait longue et particulièrement laborieuse.

          Ils quittèrent donc le hall d’entrée. Leur hôte les guida à l’étage inférieur, jusque devant une série de portes. Plusieurs vestiaires collectifs réservés aux clubs de natation et aux élèves des établissements scolaires environnants se succédaient. Pour les distinguer on avait octroyé à chacun des couleurs différentes, jaune, vert, bleu, qui correspondaient aux tons du totem de la ville.

            — Voilà, nous y sommes ! Quelque chose ne va pas ? ajouta-t-il remarquant que l’un d’eux semblait soucieux.

            — Non, s’empressa de rétorquer Alfred. Quelle est la porte concernée ? Ah, il nous faudra aussi une arrivée d’eau.

            — Ce n’est pas ce qui manque, ironisa l’employé, mais je vais vous indiquer un point où vous pourrez vous brancher. Tenez, regardez ! Vous voyez là-bas, derrière le poteau orange ? Eh bien vous trouverez un robinet.

            Loris, légèrement en retrait, se contentait d’écouter.

            — Je vous laisse à présent ! Appelez-moi dès que ce sera fini.

            Leur guide tourna les talons et commença à s’éloigner.

            — Attendez, vous êtes bien pressé ! Et pour la porte ? demanda Alfred.

            L’autre s’arrêta immédiatement, sans songer un instant à revenir sur ses pas. Il semblait à nouveau inquiet et sur le point de prendre la fuite. De loin, il se décida enfin à répondre :

          — La porte, oui, bien sûr ! Il s’agit de celle qui porte le numéro 7.

            Il la désigna du doigt, sans oser s’avancer.

            — On peut entrer pour voir ?

            — Voir quoi ? se durcit-il soudain. Il n’y a rien à voir.

            — Ne vous fâchez pas monsieur. C’est juste qu’avant de commencer les travaux, nous devons tout de même vérifier la stabilité de l’encadrement, du support et nous avons besoin d’accéder aux deux côtés de la cloison.

            — Oui, bien sûr, répondit l’employé toujours à bonne distance..

          — Et puis il ne faudrait pas emmurer quelqu’un là-dedans ! plaisanta Alfred afin de détendre l’atmosphère.

          À sa mine, l’ouvrier comprit que le réceptionniste n’avait pas apprécié sa remarque. L’homme croisa les bras, tapota du pied le sol carrelé et dit :

          — Est-ce que ce sera tout ? Parce que j’ai du travail moi ! Je dois remonter à l’accueil.

Sa réponse cinglante clôtura le débat.

          — Dans deux heures le mur sera terminé, affirma Alfred.

            — Bon ! À tout à l’heure !

            Il fit demi-tour, pressé de remonter. Mais arrivé au bas des marches d’escaliers, il comprit qu’il n’en avait pas fini avec les deux ouvriers.

            — Avant de vous sauver, pourriez-vous ouvrir la porte s’il vous plaît ? Elle est fermée à clé.

            L’employé de la municipalité s’immobilisa pour la seconde fois, visiblement très agacé. Il sortit un trousseau de la poche de son pantalon, passa en revue plusieurs sésames, sortit la clé concernée de l’anneau qui la retenait. Elle portait le numéro 7.

            — Vous n’avez qu’à venir la chercher. Je la laisse là, déclara-t-il avant de gravir les quelques marches à la hâte et de disparaître.

            Alfred ne comprenait pas pourquoi son interlocuteur n’avait pas rebroussé chemin pour la leur donner. La clé les attendait sur un petit rebord. Elle brillait légèrement.

            — Quel drôle d’hurluberlu ce gars ! Allez zou, va la chercher !

            Loris obtempéra et, les mains dans les poches, il revint quelques secondes après avec l’objet.

            — Ouvre !

            — Pourquoi moi ? intervint le jeune homme.

            — Écoute mon p’tit gars. On a déjà perdu suffisamment de temps alors ou tu ouvres cette porte ou je signale au patron ton refus de travailler. Choisis !

          Loris regarda la clé qui dormait dans le creux de sa main. Il fixa le petit panneau collé au beau milieu de la porte : vestiaire 7. Il considéra longuement Alfred qui s’imagina un instant qu’il allait lui dire : « C’est toi qui l’auras voulu ! ». Il inséra avec la plus grande délicatesse la clé dans la serrure et, presque solennellement, il la tourna, les yeux rivés sur chaque geste qu’il faisait.

          — Allons, dépêche-toi ! On n’a pas que ça à faire !

          Lorsqu’il entendit le petit « clic » Loris lâcha la clé et recula précipitamment de plusieurs pas sous les yeux ébahis de son collègue.

            — Voilà, c’est fait ! dit-il, en s’écartant davantage, comme si une bête sauvage allait surgir de la pièce.

            Dans son for intérieur, Loris aurait voulu détaler mais toute fuite était impossible. Alfred n’avait pas la moindre idée de la peur qu’il ressentait.

 

 

Paroles de pierres, 2ème partie

 

          Engagé dans l’entreprise depuis peu de temps, Loris avait un contrat et se souvenait des difficultés qu’il avait rencontrées pour obtenir ce CDI. Il n’avait pas le choix. S’il voulait garder sa place, il devait faire le travail demandé, sans rechigner. Mais la peur agitait ses entrailles et son ventre ne cessait de gargouiller. Il demeura perplexe un moment, n’osant saisir la poignée de la porte. Il avait beau se répéter que ce n’était qu’un vestiaire, la crainte d’ouvrir était plus forte que lui.

            Finalement, Alfred s’en chargea. Comme poussé par une main invisible, le battant se déploya largement. À l’intérieur de la salle, la lumière s’alluma automatiquement.

            — Waouh, c’est chouette, fit-il. C’est rudement moderne avec cet éclairage instantané. Tout doit s’éteindre dès qu’il n’y a plus personne. Je me demande bien pourquoi ils veulent murer ce vestiaire !

           Tout en pénétrant il inspecta la pièce.

            Des bancs rangés au garde à vous, semblaient attendre les baigneurs et des rangées de faïence qui couraient sur les murs rappelaient les thèmes spécifiques à chaque vestiaire.

            — C’est superbe et ces couleurs sont vraiment gaies.

            — Quelles couleurs ? fit Loris étonné.

            — Tu n’as qu’à regarder !

            Le jeune ouvrier osa jeter un œil.

           — Superbes ? Tu as des problèmes de lunettes ! On dirait qu’elles sont vieilles comme si elles étaient usées.

            — Moi je les trouve belles ! Quand j’étais gosse, j’ai visité Rome et je me souviens des fresques qu’il y avait dans les thermes de Caracalla. Mais c’était il y a longtemps ! C’était après Jésus Christ, quelque chose comme ça. Enfin si ma mémoire est bonne ! Ҫa y ressemble étrangement. Ce n’est pas idiot pour un centre aquatique !

            Loris était resté dehors, planté devant l’entrée du vestiaire, ne risquant qu’un œil à l’intérieur.

            — Des fresques ? Où vois-tu des fresques ? questionna-t-il. Si ce ne sont pas tes lunettes, alors tu as dû rester un peu trop longtemps au soleil sur le dernier chantier. À part des carreaux jaunes et blancs, je ne vois rien !

            Alfred fixa les murs du regard et dut se rendre à l’évidence : son collègue avait raison, aucune fresque n’ornait la pièce.

            — Je dois être fatigué ou alors j’ai trop d’imagination ! conclut-il hâtivement. J’aurais pourtant juré que…

            Il s’interrompit. Quelques gouttes de sueur perlaient à son front. Il les essuya d’un revers de main.

            — Mais dis-moi, ajouta-t-il, tout à l’heure tu disais que j’ignorais quelque chose. De quoi est-ce que tu parlais ?

            Loris parut embarrassé. Le couloir était désert et silencieux, l’atmosphère presque cotonneuse. Alfred, de son côté commença à décharger les matériaux qui se trouvaient sur le diable et qu’ils avaient amené à proximité. Devant lui, la palette se vidait peu à peu mais Loris n’avait toujours pas répondu.

            — Tu as perdu ta langue ? Je ne vais pas faire le boulot tout seul ce matin !

            — Non, je m’excuse mais j’ai l’esprit ailleurs.

            — Si au moins tu me disais ce qui te tracasse !

            — Tu n’en a jamais entendu parler ?

            Alfred, plutôt calme d’ordinaire, haussa le ton.

            — Dis, tu ne vas pas recommencer avec tes mystères. Arrête de tourner autour du pot. Crache le morceau !

            Le jeune ouvrier prit une profonde inspiration, tourna la tête à droite puis à gauche, jeta un œil derrière lui, croisa les bras et se décida à parler.

            — Mais bonté, tu vois bien qu’il n’y a personne. Qu’est-ce que tu as ?

          — Il y a des rumeurs autour de ce complexe aquatique.

          — Qu’est-ce que tu racontes ? Des rumeurs, des mystères, à propos d’une piscine ultra moderne ! Des sornettes tout ça ! Et tu y as cru ?

           — Ce n’est pas parce que tu n’en as jamais entendu parler que ça n’existe pas ! Ce qui s’est passé a fait la une des journaux.

            — Ah oui et qu’est-ce qui s’est passé ? On a trouvé un cadavre ou pire des cadavres atrocement mutilés ?

            — Ne te fous pas de moi ! Ceux qui ont travaillé là ont entendu des voix, des murmures.

            — Des voix ! Je crois qu’on t’a fait marché et toi tu as couru !

            — C’est sérieux ! Il paraît que des phénomènes inexplicables se seraient produit ici.

            — Allons bon, des phénomènes inexpliqués maintenant !

            Alfred avait envie de rire mais il se retint pour ne pas froisser son collègue qui semblait convaincu par ce qu’il disait.

           — J’en sais trop rien mais d’après ce que j’ai entendu, les voix proviendraient d’un endroit très précis. Alors tu comprends, aujourd’hui je fais la relation avec ce vestiaire qu’il faut condamner et l’employé qui a posé la clé et a pris la poudre d’escampette.

            — Tu veux dire ce vestiaire ?

            — Il y a eu une enquête. Le chantier a pris énormément de retard. Tu ne trouves pas bizarre qu’on nous demande maintenant de condamner un vestiaire dans un bâtiment si moderne ?

            — Si, tu veux mon avis, c’est des rumeurs tout ça ou une façon d’attirer l’attention. Peut-être aussi que des petits malins s’amusent à faire peur ou que c’est une sorte de publicité pour parler de cette piscine.

            — C’est possible mais je n’ai pas envie d’entrer là-dedans !

           — J’y suis bien entré moi et il ne m’est rien arrivé. Attends… chut… écoute !

          — Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

          Loris avait blêmi et il semblait retenir sa respiration accrochée à la réponse qu’allait lui faire Alfred. Il prêtait l’oreille, cherchant à détecter une voix ou des sons. L’ouvrier plus âgé ne put se contenir plus longtemps. Il éclata de rire.

          — Mais tu ne vois pas que je te fais marcher ! Oublie ces bêtises mon gars ! La pièce doit être condamnée et la porte murée. On fait le boulot et on s’en va.

            — C’est pas drôle ! Tu peux rigoler et te foutre de moi ! N’empêche que tu es incapable de me dire pourquoi il faut murer ce vestiaire ! Je te le dis : c’est pas normal.

          — Allez, au travail ! On ne va pas se laisser impressionner quand même. On est déjà en retard et cet après-midi, on doit se rendre sur un autre chantier, de l’autre côté de Brignais. Alors il faut attaquer tout de suite !

          Sur ces mots, il s’empara d’une grande bâche qu’il étala par terre. Il y déposa tout le nécessaire. Il prit une truelle et piqua à plusieurs endroits dans un sac de ciment posé à plat au sol. Il préleva ensuite une partie du contenu, qu’il versa dans un grand bac en plastique. La poudre, pulvérisée dans l’atmosphère les irrita. Leur toux rauque se répercuta en écho contre les parois lisses de ces falaises de plâtre modernes, récemment érigées. Loris déploya le tuyau d’alimentation en eau et l’étira jusqu’à l’endroit qu’on leur avait indiqué.

          — Alfred ! appela-t-il. Je me suis trompé. J’ai pris un tuyau trop court. Je vais chercher l’arrosoir dans le camion.

          Son collègue pesta mais ne put qu’acquiescer.

          — Grouille-toi !

           Tandis que Loris s’éloignait rapidement, il ouvrit un sac de sable extrêmement fin. Il compta ensuite le nombre de pelletées qu’il ajoutait au ciment. Comme son collègue tardait, il se mit à fredonner un air entendu à la radio le matin. Il jeta un œil à l’extérieur et vit Loris approcher du camion, l’ouvrir et s’emparer de l’arrosoir. En l’attendant, il examina le dormant de la porte, mesura la largeur de celle-ci. Il vérifia aussi la solidité du sol qui accueillerait leur cloison de moellons et de ciment. Comme l’ensemble lui parut robuste, il se pencha au-dessus de l’auge en plastique et commença à malaxer le mélange sable ciment. Il ne manquait plus que l’eau.

          Depuis un moment déjà, il avait oublié les paroles de la chanson dont seul le refrain lui revenait en boule. Il sifflotait un couplet quand il entendit des pas derrière lui.

          — Loris, remplis vite l’arrosoir ! Tu sais, je n’ai pas eu le temps de lire entièrement le bordereau de la journée mais je crois qu’il va falloir jouer serré. Après Brignais, il me semble qu’on a encore un autre chantier. À Mornant peut-être. Il faudra vérifier, je ne suis pas sûr.

          Tandis que la pelle raclait bruyamment le fond de l’auge, Alfred continuait à parler.

          — Tu te souviens, le mois dernier, quand on a oublié d’aller à Vourles parce que la secrétaire n’avait pas inscrit les travaux sur le planning de la bonne équipe ? Quand on est rentré, on a passé un mauvais moment : « vous n’avez pas fait ceci, vous auriez dû faire cela ! » et patati et patata et résultat, c’est la prime qui a sauté. Je ne veux pas commettre d’impair cette fois. Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu m’apportes l’eau oui ou non !

          Juste derrière lui, Alfred entendit un « oui », murmuré tandis qu’il ressentit le souffle d’une haleine dans son cou. Il se retourna. Ses yeux, auxquels il s’était toujours fié jusqu’alors le trahirent. Par les grandes baies vitrées, il vit Loris, dehors, près du camion, en train de téléphoner. Il lâcha aussitôt son outil, ne sachant s’il devait reculer, partir, courir ou appeler. Il était absolument seul dans le vaste couloir.

Paroles de pierres, 3ème partie

 

 

 

          Moins d’une heure après, la porte du vestiaire était murée. Alfred présenta la feuille de travaux à l’employé municipal qui la signa avant de déclarer :

          — Vous avez fait vite, messieurs.

          — Vite, vous l’avez dit, rétorqua Loris. Je n’ai jamais vu mon collègue se démener comme ça.

          Posté derrière son comptoir, l’homme ajouta d’un air étrange :

          — Tout s’est bien passé ? Vous n’avez pas rencontré de problème ?

          — Pas de problème ! répondit Loris. Si vous voulez vérifier, nous pouvons redescendre ensemble.

          — Non, non. Je vous crois sur parole.

            Alfred se contenta de lever les yeux vers leur interlocuteur. Mais il resta silencieux. Pressé de partir, il récupéra le bon et le fourra dans sa poche. Avant de sortir, il jeta un regard derrière lui, penaud. Le camion démarra quelques minutes plus tard et quitta le parking. Les deux hommes ne purent s’empêcher de jeter un dernier coup d’oeil, songeurs, par-dessus leurs épaules. Le plus âgé qui conduisait accéléra soudain. Les pneus crissèrent comme si, eux aussi, étaient soulagés de s’éloigner d’Aquagaron.

          — Eh bien, tu es pressé, fit remarquer Loris.

          — Je te l’ai déjà dit ce matin. On a encore d’autres chantiers !

          — Ok, mais ce n’est pas la peine de me parler de façon si agressive ! Je ne t’ai rien fait.

          Après un bref instant de réflexion, ce dernier ajouta :

          — Je suis même content !

          — Content ? Et pourquoi ?

          — J’avais peur en arrivant sur le site et finalement, il ne s’est rien passé !

          Alfred ne répondit pas. Il se contenta de passer une main dans son cou comme pour effacer le souffle qu’il avait ressenti. Il en était certain : il avait nettement perçu une respiration et avait entendu ce « oui » alors qu’il était seul.

          Jamais il n’en parlerait !

*

            Deux ans plus tôt.

            Comme souvent, le soleil baignait la ville de Brignais située au sud ouest de l’agglomération lyonnaise. Malgré tout, le fond de l’air était frais. C’était bien normal pour un 18 janvier, jour de la pose de la pierre inaugurale du centre nautique ! Les travaux pouvaient commencer.

            Au cours du mois d’octobre suivant, les engins s’affairèrent, remuant des montagnes de terre, tandis qu’au loin, très loin à l’horizon, on devinait la silhouette imposante des Alpes enneigées. Il était exceptionnel de pouvoir les discerner. Le vent qui avait soufflé la veille avait malicieusement chassé les quelques nuages qui masquaient parfois la vue. Le lieu, appelé site de Rochilly, choisi pour l’implantation du tout nouveau centre aquatique, était exceptionnel en raison de ce panorama remarquable. Les tergiversations préalables aux premiers travaux avaient rapidement mis en lumière l’avantage d’une telle situation. De plus, l’emplacement profiterait de la déclivité naturelle du sol. Il existait toutefois un tout autre motif qui faisait de l’endroit un lieu unique mais personne ne le savait encore ! Lorsque les nombreuses pelleteuses attaquèrent le sol de leurs mâchoires d’acier, nul ne savait que le terrain était un joyau dont certains se souviendraient à jamais. Les entrailles de cette terre recelaient une énigme, laquelle allait être dévoilée au grand jour après des siècles d’obscurité.

            Les travaux de terrassement ressemblaient à un chantier pharaonique. Seul l’œil d’un expert pouvait comprendre pourquoi de telles quantités de terre étaient excavées et déplacées d’un bout à l’autre du site. Ces sortes de montagnes semblaient dotées du don d’ubiquité. En effet, l’endroit initialement plat avait vu surgir du jour au lendemain des pics et des vallées comme si des mouvements tectoniques inconnus avaient soulevé des masses énormes. Une étonnante subsidence vint même s’immiscer entre les sommets éphémères qui se déplaçaient nonchalamment, mus par quelque caprice divin. C’était du moins ce que les badauds supposaient, n’y comprenant rien.

            Tous les dimanches, les promeneurs optaient pour une extension de leur balade afin de vérifier la progression des travaux. Chacun y allait de son commentaire : les uns pariaient ceci, d’autres affirmaient cela mais ce qui se passait au-delà des portails métalliques leur était défendu. Tous attendaient, tous voulaient voir. D’ici quelques temps, un magnifique complexe de loisirs avec hammam, sauna, douches émotionnelles, salle de sport, piscines, ouvrirait ses portes, affirmant sa modernité pour le plus grand plaisir des résidents de la communauté de communes du Garon.

            À plusieurs reprises, les acteurs responsables de ce projet, respectivement le Président de la CCVG, (communauté de communes de la vallée du Garon) et le Vice-président, en charge du patrimoine et des bâtiments communautaires, s’étaient rendus sur le chantier. Ils s’assuraient de l’avancée des travaux. Rien ne leur échappait et les moindres détails retenaient systématiquement leur attention autant que celle du Maire de Brignais qui n’avait de cesse de se tenir informé afin de parer à toute éventualité. Les élus avaient été confrontés à bien des vicissitudes mais ils savaient pertinemment que cela faisait partie de leur mission. Les imprévus, les impondérables, ils s’y attendaient mais il est impossible de prévoir l’imprévisible. Et l’imprévisible s’invita sur le chantier.

*

            Il pleuvait ce jour-là. Le téléphone du Président résonna. Il prit l’appel mais son esprit était totalement accaparé par un dossier brûlant dans lequel il était plongé depuis déjà une heure. Aussi, ne prêta-t-il pas beaucoup d’attention aux propos que le chef du chantier du futur centre aquatique lui adressait.

            — Je vous écoute, répondit-il tout en lisant un document.

            — Je suis désolé de vous déranger monsieur mais nous rencontrons un sérieux problème sur le chantier de Rochilly.

            — Oui ! fit l’élu toujours absorbé par la complexité des clauses qu’il parcourait.

            — Eh bien les ouvriers se sont arrêtés de travailler !

            — Ah ! Et alors ?

            Le chef de chantier venait de comprendre que son interlocuteur était absorbé par autre chose.

          — Je vous dis qu’ils ne veulent pas reprendre le travail ! Je ne sais plus quoi faire.

            — Quel est leur problème ?

          — Ils refusent de remonter dans leurs engins ! précisa le contremaître d’une voix plus convaincante. Le chantier est à l’arrêt !

          Le Président abandonna à contrecoeur son dossier pour mieux se concentrer sur la conversation téléphonique.

            — Le chantier est à l’arrêt ? répéta-t-il maintenant qu’il venait de saisir l’importance de l’information.

            — C’est ça monsieur !

            — Les ouvriers ont-ils des revendications particulières ? Est-ce un mouvement syndical ? Est-ce un problème de salaire ? De toute façon, cela ne relève pas de ma compétence mais de leur employeur.

            — Non monsieur, ce n’est rien de tout cela !

            — Alors de quoi s’agit-il ? Ils n’ont tout de même pas cessé le travail sans raison. Êtes-vous certain que vous vous adressez à la bonne personne. S’agissant d’un problème avec vos ouvriers, je ne vois pas en quoi je peux vous aider !

            — C’est bien un souci avec les ouvriers mais…

            — … mais quoi ? Allez à l’essentiel et dites-moi clairement ce qui se passe ! J’ai des dossiers importants sur le feu !

            — C’est un peu délicat de le dire au téléphone. Je préférerais que nous en parlions en privé.

            — C’est à ce point ?

            — Oui monsieur et si le Maire de Brignais pouvait être là aussi ce serait mieux.

            — Le Maire ? Mais il a d’autres choses à faire.

            — Je vous assure que sa présence ne sera pas de trop et qu’il sera surpris par ce que j’ai à dire.

            — Bon, très bien mais j’espère franchement que vous ne nous dérangez pas pour rien ! Cet après-midi, à 14h, à la mairie de Brignais ! J’ai justement un rendez-vous avec le maire pour faire un point sur le chantier.

            — J’y serai !       

*

            15 heures.

          Le chef de chantier quitta le bureau où la réunion s’était tenue. Trois ouvriers l’accompagnaient. Les mines étaient graves. On leur avait demandé de garder le silence. Il ne fallait en aucun cas en parler à la presse.

            — Nous nous occupons de tout, avait déclaré le Maire. Nous prenons contact avec des experts et en référons avec votre employeur. Les travaux doivent reprendre au plus vite. Le centre nautique doit ouvrir à la date prévue ! À bientôt messieurs.

            Derrière eux, la porte se referma comme une chape de plomb sur un sarcophage.

          Le maire s’empara immédiatement de son téléphone et quelques minutes plus tard d’autres élus accoururent sur les lieux. Le chantier du nouveau centre aquatique prenait une nouvelle tournure aussi surprenante qu’imprévue.

            — Cela ne semble pas sérieux monsieur le Maire. Voyons ! fit remarquer un des nouveaux arrivants.

            — Sérieux ou pas, réel ou non c’est ce que nous devons vérifier. Il s’avère qu’actuellement, les travaux sont à l’arrêt parce que les ouvriers refusent de travailler. Ils ont peur ! Il faut diligenter une enquête dans les plus brefs délais si nous ne voulons pas que la situation s’éternise. Ce problème risque en plus de nous coûter cher !

            — Mais enfin, il n’y a pas lieu de donner de crédit aux allégations des ouvriers ! Ils ont inventé une histoire pour pouvoir débrayer. C’est cousu de fil blanc !

            — À propos de blancheur, je vous assure que c’était bien la couleur du visage des hommes qui sont sortis de ce bureau tout à l’heure. Ils m’ont paru de bonne foi et je vous garantis qu’ils étaient paniqués ! de plus, je connais bien les entreprises qui interviennent et il n’est pas dans les habitudes de leur personnel d’agir ainsi.

            L’opposition prit le parti de rire de la situation.

            — C’est une plaisanterie de mauvais goût, je refuse d’y croire. Je n’ai jamais rien entendu de pareil.

            — Les ouvriers non plus ! assura le Président qui campait sur sa position. Ils n’ont pas l’habitude d’entendre des voix. Nous devons comprendre ce qui se passe là-bas et seules des personnes compétentes en la matière pourront répondre à nos questions.

            — Ce sera tout, conclut le Maire qui ne voulait pas polémiquer davantage. Nous vous tiendrons informés de l’évolution de ce dossier. Bien sûr je compte sur votre entière discrétion. Il y va de la crédibilité de chacun. Merci à tous !

            Les membres de la réunion improvisée se retirèrent, les uns amusés, certains perplexes, les autres inquiets.

*

          Un jour auparavant.

          7h 38.

          Ben Carper monta dans sa pelleteuse. Les jours précédents passés à creuser avaient fait apparaître des strates géologiques et des sédiments sur une vingtaine de mètres de profondeur. Il vérifia que les chenilles étaient bien ancrées au sol et il actionna le moteur. La pelle hydraulique, qu’il maniait avec dextérité et douceur, se trouvait à l’extrémité d’un bras d’une puissance incomparable. Il fit pivoter la tourelle de 190 degrés, actionna le balancier et le godet, au bout de la flèche, commença à mordre le sol. Rapidement, il fut rejoint par deux autres ouvriers, l’un à bord d’un tractopelle, l’autre dirigeant une excavatrice un peu moins puissante. Tous trois attaquaient alternativement le sol selon une chorégraphie presque harmonieuse. Ils regroupaient la terre à des endroits définis à l’avance, remodelant le relief qui changeait d’une minute à l’autre. À bord de leurs engins, Ben Carper, Georges Antin et Mathis Rénier auraient pu se prendre pour les héros du film Transformers. Ils se faisaient face et comme ils travaillaient ensemble depuis de nombreuses années, ils savaient exactement ce qu’ils avaient à faire, sans avoir besoin de se parler. Mais Ben arrêta tout à coup son engin et ôta son casque anti-bruit :

            — Tu m’as parlé Georges ? hurla-t-il en essayant de dominer le bruit des machines.

            Georges qui rythmait son travail en fonction des autres, aperçut Ben gesticuler dans sa tourelle. Comme il était impossible de comprendre quoi que ce soit dans ce vacarme, il coupa aussi son moteur.

            — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

            — Je te demandais si tu m’avais parlé.

            — Non, c’est toi qui vient de le faire.

            — Ah bon !

            Le chef de chantier qui avait entendu qu’on avait coupé les moteurs leur fit signe de reprendre le travail. Mais quelques minutes plus tard, Mathis cessa à son tour le travail, descendit de son engin et s’adressa directement à son supérieur :

            — Pourquoi voulez-vous que j’arrête de creuser chef ?

            — Qu’est-ce que vous me chantez-là, Mathis ? Je ne vous ai jamais demandé d’arrêter !

            — Je ne suis pas fou ! J’ai entendu quelqu’un qui me disait : Arrête, prends le temps d’écouter.

            — Écouter quoi ? Le chant des sirènes, les oiseaux ? Au boulot ! Nous sommes déjà en retard !

            Mathis tourna les talons et alors qu’il allait se remettre à la tâche, il remarqua que Georges s’approchait du chef de chantier. Il se concentra sur la conversation des deux hommes.

            — Oui chef !

            — Que faites-vous ici Georges ?

            — Je vous demande pardon chef mais vous m’avez dit de venir alors je viens !

            — Mais qu’est-ce que vous avez ce matin ? Je ne vous ai pas demandé de venir, pas plus que je n’ai dit à Mathis de s’arrêter.

            — Sauf votre respect, vous m’avez dit : approche, j’ai quelque chose à te dire !

            Le chef semblait agacé.

            — Et moi je vous répète que je ne vous ai pas parlé, ni à l’un, ni à l’autre !

            — Et moi je suis sûr que je n’ai pas rêvé !

            À proximité, Ben était resté en retrait. Soudain, il descendit de sa pelleteuse mécanique, s’approcha du godet encore encastré dans la terre et s’immobilisa. Il semblait écouter. Il resta ainsi quelques secondes puis il regagna la tourelle après s’être retourné à plusieurs reprises. Il remit le moteur en marche, leva la grande gueule métallique dans les airs, dents à l’horizontal et la plongea vers le sol, crocs en avant, prêts à creuser. La puissante mâchoire s’enfonça puis disparut momentanément. Le vérin hydraulique déployait toute son énergie profanant le sol, se débarrassant des rochers comme s’ils n’étaient que des fétus de paille.

          Cet instant-là fut précisément celui qui décida de l’avenir du centre aquatique.

          Deux phrases venues d’outre tombe résonnèrent sur l’ensemble du chantier.

          « Nous sommes là. Nous avons tant de choses à dire ! »

          Tous les ouvriers présents s’immobilisèrent et se regardèrent interloqués. Ben ne sut que faire. Il ne releva pas la pelle de peur de provoquer un incident. La scène, figée, ressemblait à un arrêt sur image. Pourtant, autour d’eux, il n’y avait aucun cinéaste et le chantier n’était pas un lieu de tournage.

            — Vous avez entendu ? demanda Georges. Vous avez entendu vous aussi ?

            — Oui, j’ai entendu, confirma nerveusement le chef. Quelqu’un s’amuse à nous faire perdre notre temps.

            La voix n’avait échappé à personne. Ben, pétrifié dans sa tourelle, ne sut que faire de la cigarette collée à ses lèvres, qui se consumait doucement. Elle menaçait de tomber mais ses deux mains rivées aux manettes de commandes de l’engin ne pouvaient plus bouger. Mathis vint le rejoindre.

            — Ben, c’est un truc de fous. Qu’est-ce que tu as fait ?

            — Mais rien ! Absolument rien. Je n’ai fait que creuser. Je n’ai jamais entendu ça de ma vie.

            — Essaye encore, actionne la pelle et creuse !

            — Pourquoi ?

            — Fais ce que je te dis ! On va voir si ça recommence !

            Le silence régnait sur le chantier. Toutes les machines s’étaient tues et les hommes, réduits eux aussi au mutisme, ouvraient de grands yeux, attendant de voir quelque chose surgir.

            Ben tira le levier à lui et le bras de l’excavatrice se cabra. Il inversa ensuite les deux manettes et le ballet reprit. La bouche du monstre s’apprêtait à fondre dans la terre telle une épée pénétrant dans la chair lors d’un combat. Elle retomba lourdement en frappant le sol puis en le fouillant d’avant en arrière. Ben lâcha les manettes au moment précis où la terre parla une nouvelle fois :

            «  7086 ! »

           Qu’est-ce que cela signifiait ? Qui parlait ?

La suite très bientôt !

Audrey Degal

LA MURAILLE DES ÂMES

UN TRHILLER POLICIER PASSIONNANT DE 384 PAGES sorti en mars 2017

Une enquête policière, des meurtres, de l’angoisse, des rebondissements et un dénouement INIMAGINABLE !

Lisez en page d’accueil le résumé et un extrait.

disponible en France et à l’étranger sur internet ou en librairies, version papier ou ebook. 

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Si vous hésitiez à vous abonner, voici une bonne raison. Bonne lecture à tous !

 

           ********************

DONNE-MOI LA MAIN ! 1 ère PARTIE

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         Voici un récit très différent de ce que j’écris d’habitude. Il n’en sera pas moins étonnant à la fin. Vous pourrez lire ci-dessous la 1ère partie. La suite suivra très rapidement. 

          Je profite aussi de cette publication pour vous remercier, lecteurs fidèles, qui contribuez aussi au succès de mes livres déjà disponibles. Sachez enfin que si actuellement j’alimente moins souvent ce site, c’est parce que mon prochain roman, « La Muraille des âmes » thriller policier, engloutit tout mon temps. La phase de relecture des 400 pages prend beaucoup de temps et je veux que ce livre, mon troisième soit « parfait », pour votre plus grand plaisir je l’espère. Patience donc, je l’améliore, je le relis… pour VOUS  !

*

         C’était comme si elle avait raté la première marche ! Lola s’était sentie déséquilibrée. Autour d’elle, tout se mit à vaciller. La chute était inévitable et toute tentative de s’agripper vaine. Le gouffre l’attendait !

            Elle revit – il paraît que c’est souvent le cas en ces moments-là – sa vie défiler, vite, trop vite. Un tourbillon. Que s’était-il passé pendant toutes ces années réduites à quelques secondes dans sa tête ? Son corps lourd était irrémédiablement entraîné vers l’abîme, vers le noir, vers le néant. Elle commençait à ressentir une douleur, comme un élancement dans la poitrine qui lui disait : « C’est la fin ! ». Elle avait mal, horriblement mal. Elle tombait, certaine qu’à l’arrivée elle serait en morceaux. Toutes ces parties éparses d’elle-même seraient à reconstituer. Ce ne serait pas simple. Il y en aurait de partout, à des mètres à la ronde tant elle était tombée de très haut. Encore un instant… la fin approchait… 5…4…3…2…1…

            — Lola, c’est fini. Je te quitte !

            Et il était parti, et elle s’était cassée, poupée meurtrie qui peinait à sourire désormais.

*

            Lola regardait sa montre. Elle indiquait 15h30. Elle l’avait déjà consultée 5 minutes avant mais chaque instant lui paraissait si long depuis quelques temps. Le plus souvent, une minute correspondait à une heure. C’était un combat perdu d’avance : on ne tue pas le temps !

            Heureusement, il ne pleuvait pas mais il faisait froid. Froid, pour un mois d’avril mais surtout froid dans son cœur. Elle sentait un mal y progresser insidieusement, qu’elle ne pouvait chasser. L’ennemi était en elle qui portait un nom pourtant simple : solitude. Il faut te secouer ! pensa-t-elle à défaut de trouver mieux. C’était ce que tout le monde lui répétait en boucle comme si c’était simple, comme si cela allait résoudre tous ses problèmes, comme des mots magiques susceptibles de mettre fin à la douleur. Elle remonta son col fourré, ferma la pression juste sous son joli menton et glissa les mains dans ses poches. Debout, les chevilles croisées pour mieux se refermer sur elle, comme une huître qui contient une perle bien dissimulée, elle se donnait une attitude. Il y avait bien un joyau en elle mais elle était si perdue, si étrangère à tout ce qui l’entourait qu’elle ne le voyait plus briller, croyant que son éclat s’était éteint en elle. Elle se trompait !

            Dring ! Dring ! Une sonnerie. La sortie de l’école primaire. Ses deux enfants arriveraient dans un instant et lui diraient :

            — Ҫa va maman ?

            Elle répondrait que oui, avec un sourire, par habitude. Mais elle pensait tout le contraire. Elle avait d’ailleurs fait la même réponse aux autres parents qui inlassablement lui posaient la même question :

            — Comment ça va Lola, aujourd’hui ?

            — Bien, bien ! disait-elle sans aucune conviction.

            Pas du tout en fait, pensait-elle. Que répondre d’autre sans s’apitoyer sur elle-même, sans avoir à s’étendre sur sa situation ?

            Et elle rentrait avec ses deux petits bonhommes qui lui donnaient tant de baume au cœur, à ce cœur en perdition. Elle puisait en eux la force de résister.

*

            Andrew, celui qu’elle avait épousé voilà 10 ans, était parti. Version officielle : cela n’allait plus entre eux. Autre version : il y avait tant de scénarios possibles entre l’habitude, la routine, les difficultés quotidiennes, le poids de la vie de famille… Passons !

            Lola était forte. Avait-elle le choix de ne pas l’être ? Entre abattement et espoir, entre déchirement et confiance en l’avenir, entre larmes et rires, elle se battait. Elle remonterait la pente, même si elle était tombée de haut, même si l’ascension lui semblait vertigineuse. C’était tout un rythme à retrouver, toute une vie à reconstruire, tout un univers à repenser. La roue tournerait. La roue tourne toujours. Il suffisait d’attendre et de croire que tout pouvait changer même si parfois les roues donnent le tournis.

            Et puis un jour, il y avait eu les autres, ceux qui pourraient peut-être l’aider à rassembler ses morceaux, ceux qui pouvaient combler ce vide qui la faisait trop souffrir. Ceux qui aussi parfois ne sont pas nécessairement ce qu’ils paraissent. Le diable est protéiforme !

*

Donne-moi la main, 2ème partie

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         Qu’importaient leurs prénoms : Serge, Jean, Gabriel… derrière eux se cachaient des hommes, des amants, des aventures mais pour Lola impossible d’envisager la vie avec l’un d’eux. Ils étaient trop ceci, pas assez cela. On ne s’invente pas une vie à deux.

            Il y avait eu Jim, plus sérieux que les précédents. Il avait envie de bâtir un avenir. L’espoir ! La sortie de ce tunnel trop obscur dans lequel elle avançait à tâtons. Peut-être ! Un mois, deux, quatre… Puis la désillusion. Que construire avec lui ? Il était trop terre à terre, trop à côté de ce qu’elle attendait de la vie. Il était parti, lui aussi. Tant mieux !

            Tant mieux ! Facile à dire, difficile à vivre.

            Lola replongea. Où ? Nulle part ! Tomber, descendre, tenter de se retenir à tout mais il n’y avait pas grand-chose autour d’elle. Et cette impression de glisser sans fin, sans but, sans arrêt, sans personne et toute la signification de ce mot de quatre petites lettres : « sans ». Elle se sentait s’éloigner d’une rive, seule, tandis que les autres regardaient le bateau disparaître sans s’inquiéter de savoir s’il risquait ou non de sombrer. Elle était à bord, incapable de le diriger vers la côte pourtant si proche. Si proche mais inatteignable !

            Comment en suis-je arrivée là ?

            Éternelle question mais la réponse ne tant désirée restait hors de portée. Attendre, espérer, encore et encore, encore et toujours. Elle aussi aurait sa chance un jour ! Un jour elle aussi aurait droit au bonheur et ne se contenterait pas de regarder les autres le vivre. Un jour elle rencontrerait quelqu’un qui l’aimerait à nouveau, avec qui elle partirait en vacances, avec qui elle rirait, avec qui elle passerait ses nuits, quelqu’un qui la consolerait. Quelqu’un, tout simplement. Et cette roue qui tournait mais sans elle. Elle n’en pouvait plus d’attendre et, alors qu’elle n’y croyait plus, enfin, il arriva. Il n’avait pas de cheval blanc, pas de château mais elle n’était pas une princesse. Elle voulait juste vivre une histoire d’amour.

            Elle ne savait rien de lui. Elle l’avait connu sur la toile mais il n’y avait pas exposé son visage. Était-ce de la pudeur ? Était-ce de la modestie ? Il préférait rester cacher à l’époque où tant d’autres déballent leur vie entière à la vue et au su de tous.

           Lola le repoussa dans un premier temps. Son profil l’attirait mais elle ne voulait pas d’un homme qui avançait masqué. Lui la voyait. Elle était belle, pétillante, elle le captivait. Il n’avait aucun doute : elle représentait celle qu’il cherchait. Il le lui écrivait. Lola refoula tout d’abord ses messages. Ne jamais répondre à quelqu’un qui n’affichait pas sa photo ! C’était une règle qu’elle s’était fixée, règle à laquelle elle allait déroger devant son insistance.

           Un message, deux, trois… Comment lutter devant tant d’empressement qui lui disait que quelqu’un l’attendait, que quelqu’un l’espérait. Elle résista. Ne pas céder ! Puis ce fut il lui proposa un rendez-vous, pour la convaincre. Elle s’y rendrait si elle voulait. Elle pourrait l’observer, de loin et décider de ce qu’elle ferait. Et si finalement ils étaient destinés l’un à l’autre ? Elle devait en avoir le cœur net, ce cœur à moitié amputé. Elle irait, le jour J, là où il suggérait de le rencontrer. Il s’y trouverait. Le reste dépendait d’elle.

            Une place, un homme seul qui attend, qui guette, qui semble chercher des yeux, hésite… Il correspondait exactement à la description qu’il lui avait faite. Il n’avait donc pas menti. Il était là, il l’attendait. Il était grand, mince, vêtu de façon assez sobre mais décontractée. Elle l’observa. J’ose, je n’ose pas !

            Un instant, elle voulut repartir, s’enfuir, quitter les lieux. Elle ne voulait plus souffrir. Elle n’en aurait plus la force. À quoi bon ! Comme un chômeur croit qu’il ne retrouvera jamais du travail, qu’il n’est plus à la hauteur, Lola était convaincue qu’aimer ou être aimée ce n’était pas pour elle. Elle faillit tourner les talons quand elle croisa un couple tendrement enlacé. Et si elle laissait passer sa chance, l’unique chance d’être peut-être elle aussi heureuse ? Après tout… Allez !

            Elle sortit de son recoin, traversa la place déserte et s’avança vers lui, cet homme brun qui aussitôt la reconnut. Lola faillit défaillir. Elle ne pouvait plus renoncer. Il affichait un beau sourire et lorsqu’elle fut assez prêt de lui, il lui tendit une fleur qu’il tenait à la main et qu’il lui offrit. Elle l’avait pourtant observé de loin mais elle ne l’avait pas remarquée. Il avait dû la  cacher dans son dos. Elle l’accepta, s’imprégna de son parfum et le remercia pour cette attention. Il avait ce sourire irrésistible des promesses du lendemain, cette douceur dans sa voix.  Elle n’en avait pas l’habitude. Elle fut séduite par tout cela. Elle se sentit revivre. Elle revenait dans le monde des vivants ! Il était là, devant elle, lui confiant la joie de la voir enfin. La roue avait tournée mais cette fois, Lola était montée en marche.

*

            Un restaurant sympathique, histoire de se découvrir l’un l’autre. Il confirme ce qu’elle sait déjà : il est médecin, il travaille en milieu hospitalier, ses parents sont divorcés, il a un frère à qui il la présentera plus tard, il y tient particulièrement, car il en est certain : il se sent bien avec elle. Il vit seul à quelques kilomètres à peine de chez elle. La vie est étrange : pourquoi est-ce qu’elle ne l’a jamais croisée avant ? Lola est vendeuse dans une boutique spécialisée dans les produits biologiques et lui aime tout ce qui est naturel. C’est parfait !  Ils ont ceci en commun mais aussitôt elle s’inquiète : il a un bon salaire, pas elle. Elle hésite. Elle ne pourra jamais suivre son train de vie. Elle lui en parle, il la rassure. Décidément il est prêt à tout pour la garder près de lui.

            Oui, c’est un homme qui est vraiment prêt à tout ! À tout !

Donne-moi la main, 3ème partie

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*

            Deux mois ont passé. C’est vrai que l’argent n’est pas un problème. Il partage tout avec Lola qui doit se l’avouer : ils s’entendent vraiment bien. Il est sérieux, prévenant, gentil avec les enfants. Il les conduit à l’école quand il le peut, ils partent tous les quatre en week-end ensemble… La vie est belle ! Le soleil brille à nouveau. C’est si bon d’être à nouveau deux. Gabriel. Ce prénom résonne agréablement aux oreilles de Lola. Quand elle le prononce, il a une certaine saveur, celle des lendemains heureux.

            Lola vit toujours dans la maison qu’elle occupait avec son mari. Gabriel en a louée une six mois plus tôt, quand lui aussi s’est séparé. Ils passent des soirées chez l’un, ou chez l’autre. C’est si bon d’avoir quelqu’un à ses côtés. Et puis il le lui a dit : Je t’aime !

            Lola est heureuse. Elle rayonne. Fini de glisser, de tomber. Elle vit et il lui propose de vivre avec lui. Il faut réfléchir. C’est une décision importante. Qu’importe, il l’attendra !

Les vacances approchent et comme le temps a passé ils sont allés voir leurs parents respectifs. Ceux de Gabriel sont divorcés et Lola ne rencontre que la mère. La mère et son chat. Drôle de duo ! Elle est un peu bizarre, hypocondriaque en fait. C’est curieux, avec un fils médecin, d’autant plus qu’elle est dermatologue. Comme quoi l’inquiétude face à la santé n’épargne personne.

— Tu as enfin trouvé quelqu’un qui t’aime, dit la mère de Gabriel.

La remarque est étrange mais Lola aime Gabriel et cela se voit. Il se rendent dans les Alpes. Là, il la présente à ses amis. Eux aussi sont heureux de rencontrer celle pour qui le cœur du médecin s’enflamme. Ils l’apprécient aussitôt et trouvent qu’il a de la chance. Ils la comparent à la précédente et la trouvent mieux : plus gentille, plus attentionnée, plus stable. C’est bon signe !

Au retour de cette escapade, tous deux sont plus liés que jamais. Ils commencent alors à faire des projets. Le premier vient de lui.

— Je vais donner la dédite de mon appartement et m’installer avec toi.

Les yeux de Lola brillent. Elle accepte. Ils seront bien chez elle avec les enfants et puis outre le fait que ce sera plus simple, ils feront des économies.

Deux mois plus tard, avec l’aide des parents de la jeune femme, c’est le déménagement. Lola a fait de la place dans le garage pour caser ses meubles à lui, en attendant.

— En attendant quoi ? lui demande-t-elle.

— Tu as vécu ici avec ton ex. C’est notre chez nous provisoire. Nous allons nous trouver une location en attendant d’acheter une maison à nous. Et puis j’ai 37 ans. Un enfant de toit, après, ça me tente tu sais.

Une maison à elle, à eux ! Lola en a toujours rêvé mais cela ne s’est jamais concrétisé. Et voilà que lui y pense déjà. Un enfant, ce serait merveilleux  !Il est parfait ! C’est aussi l’impression qu’ont ses parents à qui elle l’a présenté.

— Il est gentil, doux, affectueux, il semble aimer notre fille.

— Et il a un bon métier, ajoute le père. C’est important. Manque d’argent, manque d’amour, c’est bien connu. Quelque chose semble te chagriner.

La mère de Lola semble effectivement perplexe.

— Je ne sais pas. Tout est trop beau, tout est allé vite et puis il est trop gentil, trop attentionné, trop un peu tout. Je lui cherche un défaut mais je n’en trouve pas.

— Il est peut-être parfait !

— La perfection en ce monde n’existe pas. Mais je m’inquiète peut-être à tort, ils ont l’air plutôt bien dans la maison qu’ils louent, les enfants aussi.

Un mois plus tard, Lola invite ses parents à se joindre à des collègues de travail, histoire de passer une belle journée au bord de la piscine. Gabriel s’occupe du barbecue et de ses invités. Lola l’aide et fait circuler les plats qu’ils ont préparé. Ambiance décontractée.

Dans la maison, des cartons de l’emménagement sont encore empilés et il y a du tri à faire. Comme ils ont beaucoup de matériel en double, il faudra se débarrasser d’un peu de vaisselle et de mobilier. Gabriel, qui n’est par du tout bricoleur, a quand même monté des armoires pour ranger le linge des enfants. Lola a apprécié.

Il est trois heures de l’après-midi quand la mère de Lola quitte la table et entre dans la maison. Elle a envie de s’isoler avant d’enfiler son maillot de bain pour aller se rafraîchir dans la piscine. Elle franchit le seuil et là, à la porte de la cuisine, elle trouve Lola en larmes.

— Mais que t’arrive-t-il, demande-t-elle inquiète.

— Rien !

La réponse est classique. Il est difficile de se confier. Mais finalement, à force d’insister, la mère parvient à lui faire exprimer la raison de son mal-être.

— J’ai peur, dit-elle.

— Peur de quoi ?

— Peur qu’il me quitte. Je ne m’en remettrai pas !

— Alors, fais tout pour le garder !

— Mais il y a autre chose !

— Quoi ? demande la mère.

— Il m’a appris qu’il n’avait pas rompu le PACS avec celle qu’il a quitté il y a quelques mois, qu’ils avaient acheté une maison ensemble, qu’elle n’est pas vendue et qu’il va entretenir régulièrement la propriété.

La nouvelle tombe comme un couperet. Ce que la mère de Lola craint est là : ce gars n’est pas parfait. Il cachait bien quelque chose. Elle se souvient de discussion qu’elle a eu avec lui, quand elle lui a demandé ce qu’il pensait de ceci, comment il envisageait cela. Sa réponse était souvent la même : un haussement d’épaules suivi de :

— Je ne sais pas !

Sa fâcheuse tendance à ne jamais se positionner lui revient tout à coup à l’esprit, comme celle de repousser au lendemain les choses, de n’avoir aucune opinion précise sur certains sujets. Ce gars, apparemment bien sous tous rapport, est en fait inconsistant, quelqu’un incapable de s’engager, un homme qui hésite en permanence. Elle voudrait que le temps lui donne tort, hélas, quinze jours plus tard, Lola en pleurs l’appelle :

— Maman, je crois qu’entre Gabriel et moi c’est fini !

— Mais ce n’est pas possible, vous avez emménagé ensemble il y a à peine un mois. Qu’est-ce qui te permet de dire ça ? demande la mère.

— Il dit qu’il m’aime mais qu’il ne sait plus où il en est, qu’il n’a pas ses repères dans cette nouvelle maison, qu’il est perdu dans ses idées.

— C’est normal, il faut du temps pour s’habituer à une nouvelle demeure, comme à tout changement de situation.

— Oui, mais il dit qu’il ne sait plus s’il veut rester avec moi ou s’il doit retourner avec elle, l’autre qu’il a quittée !

La mère croit défaillir. Lola a quitté son logement il y a à peine un mois et voilà qu’il lui faudrait tout recommencer. La situation, ubuesque, lui paraît impossible.

— Il veut réfléchir, continue Lola.

— Qu’il le fasse vite alors ! Tu ne vas pas rester là à attendre que monsieur ait décidé.

Pendant les jours qui suivent, Lola ne cesse de pleurer. Elle choisit de vivre momentanément chez ses parents avec ses deux fils. Rester dans cette maison, louée avec lui, est une torture. Chaque pièce, chaque meuble lui rappelle les bons moments qu’ils ont passé entre ces murs, moments éphémères.

Elle attend. Il l’appelle, la rassure parfois. Elle espère alors, certaine qu’il la choisira elle. L’autre, il l’a déjà quittée une fois. Elle le faisait souffrir et l’avait trompé, considérant que dans un couple, chacun doit être libre.

— Ne t’en fais pas Lola, il ne peut pas retourner avec elle ou alors il est fou ! Elle l’a déjà trompé une fois, elle recommencera. En plus elle ne l’aimait pas. À ce que tu dis et il ne supportait pas ses deux filles. Seul un malade retournerait entre les bras de cette prédatrice.

Lola acquiesce. Elle sait tout cela, mais l’attente est une plaie ouverte. Ses yeux bleus se baignent en permanence dans d’innombrables larmes comme une rivière que l’on ne peut assécher. Elle croit revivre le moment où son mari l’a quittée. Ce gouffre de l’existence, elle le connaît, elle y est déjà tombée. Elle glisse, elle essaye de s’accrocher mais les parois sont lisses et la chute, lente, ne peut être freinée. Elle regarde vers le haut et croit voir de la lumière. Tout n’est pas perdu. Il n’a pas encore choisi. Elle doit espérer. Elle repense aux paroles de la mère de Gabriel « Enfin quelqu’un qui t’aime ! ». Cela signifie que sa rivale ne l’a jamais aimé. Il va s’en apercevoir, il va comprendre, il va tirer un trait sur ce passé, une fois pour toutes ! Il rompra le PACS, vendra la maison et l’oubliera. C’est ce qu’il a de mieux à faire !

Il est tard, Lola est avec Gabriel, dans la maison. Ils doivent parler ! Il a réfléchi, pesé le pour et le contre. Le téléphone sonne.

***

4ème partie (fin)

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— Maman, c’est Lola.

Dans sa voix, on sent tout le poids des derniers jours passés à espérer.

— Maman, c’est fini, on se sépare, il retourne avec l’autre. Il va vivre avec elle, il veut avoir des enfants… Maman, c’est horrible ! Pourquoi est-ce qu’il m’a fait ça ? Je l’aime ! Il dit qu’il m’aime encore mais qu’il préfère retourner avec elle. C’est insupportable, je souffre. J’ai mal, maman !

Autour de Lola, tout s’écroule, tout s’effondre, l’apocalypse est de retour, tout a un goût de fin du monde, tout est amer, tout est douleur. Jamais elle ne pourra se relever. Elle est au bord du précipice, cet abîme qu’elle connaît. Gabriel vient de l’y pousser à coups de mensonges, de promesses, d’inconscience. Lola doit tout recommencer !

Grand seigneur, il l’aide à s’installer dans un petit appartement, avec les deux garçons. Il paye la caution, histoire de racheter sa conduite déplorable sans parvenir à voir que Lola est échouée, quelque part dans une vie, prisonnière d’une existence fracassée. Elle a croisé la route d’un monstre et ce monstre s’est bien amusé.

Elle se sent détruite, salie, souillée, transparente, indésirable. Et si l’abîme l’attendait. Tout dans sa vie la ramène sans cesse à ce vide. Et si c’était sa destinée. Comment croire en des lendemains meilleurs ? Comment croire qu’un autre pourrait la désirer ? Comment ne pas devenir méfiante à l’excès ?

Gabriel portait un masque. Gabriel venait de l’ôter.

*

Quatre ans plus tard.

            — Au revoir madame, à bientôt !

            Lola sort d’un laboratoire lyonnais. Ses deux garçons sont à ses côtés. Elle s’apprête à monter dans sa voiture quand un homme l’interpelle.

            — Veuillez m’excuser madame, vous partez ? Je tourne depuis 20 minutes sans parvenir à trouver une place pour me garer.

            Lola lève les yeux et répond :

            — Oui, je m’en vais !

            L’homme, arrêté en double file, sort de son véhicule, lentement. Hésitant, il s’avance vers elle.

            — Lola ? Lola, c’est toi.

            La jeune femme s’apprête à claquer les portières arrières de son véhicule. Elle vient de vérifier que les garçons ont correctement bouclé leurs ceintures de sécurité. Elle relève la tête et dévisage l’individu.

            — Gabriel ?

            — Oui, c’est moi. Tu es ravissante ! Comment vas-tu ?

            Elle aurait pu lui répondre avec la gentillesse qui la caractérisait, mais soudain, le coup de poignard qu’il lui avait asséné le dernier soir lui revient en mémoire. Toute la souffrance passée rejaillit : toutes les années de galères quand il est parti, les fins de mois difficiles le temps de réactiver les allocations supprimées lorsqu’elle était avec lui, les week-ends seule, le concert dont ils avaient réservé les places auquel elle était allée avec une amie, toute la solitude des nuits froides dans un lit vide…

            — Parce que ça t’intéresse ? fit-elle sarcastique.

            — Bien sûr, répond-t-il sûr de lui. Je suis si heureux de te retrouver !

            Lola n’a qu’une seule envie : partir et s’éloigner de lui. Pourtant, la curiosité la pousse à lui parler :

            — Elle va bien ?

            — Qui ? demande-t-il étonné.

            — Ne fais pas l’idiot, tu m’as très bien comprise. Celle pour qui tu m’as lâchement et brutalement abandonnée avec mes fils après m’avoir juré que tu m’aimais.

            Il glisse ses mains dans ses poches et baisse la tête.

            — On est séparés.

            Lola jubile. Elle sent, du plus profond d’elle-même, une douce chaleur monter et l’envahir.

            — Ah, tu l’as plaquée elle aussi, pour une autre peut-être.

            — Non, elle m’a trompé, je suis parti et après je t’ai cherché. Je suis si heureux de te revoir ! Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

            — Eh bien, comme tu peux le voir, je m’apprête à entrer dans ma voiture, à démarrer et à partir.

            Elle lui tourne le dos pour se glisser à l’intérieur de son véhicule. À travers les vitres, les deux garçons ont reconnu Gabriel. Même si, pour les épargner, Lola ne leur a jamais dit la vérité, ils sentent qu’ils doivent se tenir à l’écart de la partie engagée sur le trottoir.

            — Mais on vient juste de se retrouver ! Dis-moi ce que tu deviens. On pourrait peut-être aller boire quelque chose ? Je ne veux pas te perdre à nouveau. Tu m’as tant manqué Lola. Si tu savais !

            Le regard de la jeune femme, éteint pendant de longues années, se pare soudain d’une nouvelle lueur. Ses yeux semblent pétiller. Ce n’est pas une discussion entre cet homme et elle, c’est un combat qui est engagé. Elle compte bien le gagner.

            — Alors écoute-moi bien : boire quelque chose avec moi, fais-le dans tes rêves, dans ton grand lit où tu resteras probablement seul pendant de très nombreuses années. Quant au fait de me perdre, mais mon pauvre Gabriel, tu m’as définitivement perdue il y a quatre ans. C’est irrévocable. Lorsque j’étais enfant, je ne croyais pas que les monstres pouvaient exister. Grâce à toi j’y crois maintenant mais l’avantage c’est que je suis prête à les affronter.

            — Mais Lola, souviens-toi, nous parlions d’avoir un enfant tous les deux ! intervient-il éberlué.

            — Justement, regarde donc où je suis garée : « Laboratoire d’Analyses Médicales ». Je viens de découvrir mes résultats. Ils sont positifs. Je vais avoir un bébé dans environ 8 mois et pour mon plus grand bonheur, il n’est pas de toi. Mon compagnon va très bien et je vais lui annoncer la nouvelle. Ce soir, lui, les garçons et moi, nous allons fêter la nouvelle. Quant à toi Gabriel je ne sais pas ce que tu deviendras et je m’en moque totalement. Tu vois, je parle comme toi à présent car j’ai beau te regarder, tu ne m’inspires que cette phrase que tu répétais sans cesse : je ne sais pas. Eh bien moi, je sais désormais où aller, qui aimer et qui m’aime. Dans ton cas, c’est désespéré !

            — Lola, tu ne peux pas me laisser ! Donne-moi la main, nous sommes faits l’un pour l’autre, je te jure que…

            Lola s’installe au volant de sa voiture, met le contact, le regarde, lui adresse un de ses plus beaux sourire et disparaît. Gabriel reste bouche bée sur le trottoir. Il vient de recevoir le coup de grâce. Il fait demi-tour pour regagner son véhicule et se garer. Mais lorsqu’il se retourne, la place qu’il convoitait est occupée.

            Il faut toujours garder un oeil derrière soi. Quelqu’un peut vouloir prendre votre place sans que vous vous en doutiez !

***

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AUDREY DEGAL

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Audrey Degal.

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Merci et à bientôt pour de nouvelles histoires. 

Audrey Degal

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L’ENVERS DU DECOR, 1ère partie

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            Dissimulée derrière le mur de sa chambre, Marie Rose observait chaque mouvement de cet homme, cet intrus. Il était là, assis à quelques mètres d’elle, à fouiller dans les tiroirs, à consulter des dossiers, à regarder des photos, à s’imprégner de sa vie à elle… Ses tiroirs à elle, ses dossiers personnels à elle, les photos de son passé, tout y passait. Que cherchait-il ? Pourquoi ? Comment était-il entré chez elle ?

            Il n’avait pas bougé depuis une heure et, sous le faisceau de la lampe qu’il avait éclairée puis orientée pour la diriger vers une zone limitée, il examinait tout ce qui lui paraissait intéressant. Mais que pouvait-il bien lui vouloir ? Pour elle, c’était une irruption dans sa vie privée, une violation de son intimité. Que faire ? Devait-elle lui dire de s’en aller ? Devait-elle le chasser ? Oserait-elle avancer vers lui pour lui parler ?

        Quand elle était dans sa chambre, elle se regardait par intermittences dans le miroir qui semblait lui dire qu’elle n’était pas assez forte pour lutter. Elle mesurait à peine un mètre cinquante-huit mais ce petit bout de femme désormais âgé de quatre vingt-deux ans avait été une créature terriblement belle. Si les rides qui creusaient désormais son visage avaient progressivement atténué l’éclat et la pétillance de son regard bleu, jamais elles n’avaient évincé sa beauté. Personne ne s’y trompait : elle avait été ravissante et bien des cœurs avaient dû se briser sur les récifs de l’amour qu’elle avait voulu ou non leur porter.

            Tenant fermement le chambranle de la porte comme s’il pouvait la protéger, c’était à peine si elle osait respirer. Elle ne craignait pourtant pas d’être débusquée puisqu’elle savait pertinemment qu’il la voyait. Il était dans sa maison à elle, ce parfait étranger, il s’y déplaçait, faisait ce qu’il voulait et à cet instant-là, il était dans son fauteuil personnel à s’imprégner de la vie de son hôtesse forcée.

            Par moments, il lui jetait un regard, en biais. Parfois, il lui adressait un sourire, narquois. Mais il continuait ce qu’il entreprenait, ne redoutant jamais l’intervention de Marie Rose qui l’épiait comme si c’était elle qui profanait l’espace privé de cet homme.

            – Il est chez moi ! se répétait-elle comme pour s’en convaincre. Il doit avoir une clé sinon comment ferait-il pour entrer sans faire de bruit !

            Comme à chaque fois qu’elle le découvrait, il s’était glissé dans sa maison en silence, sans effraction et sans porter atteinte à la paix du foyer. Cela faisait déjà deux mois qu’il naviguait dans sa demeure à elle, deux mois qu’il se l’appropriait sans vraiment y habiter. Certes il s’installait parfois dans le bureau, parfois dans la cuisine, d’autres fois au grenier où elle l’entendait marcher. Peut-être faisait-il les cents pas dans cette pièce du second étage de la maison ! Dans quel but ?

            Dans une autre pièce, le mari de Marie Rose, Sigi, dormait, paisiblement. Rien ne l’avait alerté. Il n’avait jamais croisé l’intrus et n’en soupçonnait même pas l’existence. Même si elle avait repéré le manège de l’individu depuis le début, Marie Rose n’en avait jamais parlé. Et si on la croyait folle ! Elle avait choisi de l’observer et de se taire jusqu’à ce jour où il avait voulu la chasser !

*

            Contre toute attente, il s’était adressé à elle, il lui avait parlé :

            – Tu dois partir Marie Rose. Ici c’est chez moi désormais. Tu ne peux pas rester !

            Jamais, auparavant il ne l’avait interpellée. Il était loin d’elle, il faisait nuit, il était trois heures du matin et Sigi dormait. L’intrus était dans le bureau, encore une fois, et il avait allumé l’ordinateur. Comme à l’accoutumée, elle l’avait entendu et s’était levée. Elle dormait souvent mal. Elle avait entrebâillé la porte et l’avait espionné. Mais il s’était adressé à elle, la tutoyant de façon effrontée.

            Sous l’emprise de la panique, elle s’était mise à suffoquer avait fait demi-tour puis avait refermé sa chambre et dans son lit, sous les draps avait tenté d’oublier qu’il lui avait parlé.

            – Et s’il est encore là au petit jour ! pensa-t-elle. Que devrai-je faire ?

            Cette nuit-là, elle prit une décision, la décision qui allait tout faire basculer : elle ne pouvait plus se taire. Il lui fallait partager ce secret. Mais comment avouer qu’un étranger s’est installé chez vous et qu’il tente de vous chasser surtout quand on est la seule, nuit après nuit, à s’en apercevoir et à s’en inquiéter ?

            Il faut dire qu’au début, il surgissait toujours dès que la maison était plongée dans l’obscurité, alors qu’elle et son mari dormaient. Puis vint le moment qu’elle avait toujours redouté où, au beau milieu de la journée, alors qu’elle rentrait du jardin, elle le trouva attablé, à savourer le saucisson qu’elle avait acheté et à émietter le pain que Sigi avait fait. Ensuite, il s’était levé et avait quitté la cuisine sans même débarrasser, laissant tout en place et la surface carrelée de la table souillée de salissures. Il était passé devant elle, la toisant d’un regard fier puis il s’était retiré au grenier. Elle le soupçonnait de s’être établi là. D’ailleurs elle n’osait plus y monter.

            La scène s’était reproduite maintes fois, tandis que Sigi était occupé à la cave, à bricoler. Qui était cet individu qui s’invitait de plus en plus souvent chez elle ? Il utilisait tout ce qui s’y trouvait : toutes les pièces, la machine à café, le téléphone même si elle ne l’avait jamais entendu appeler. Il déplaçait sans cesse les objets et elle passait ensuite des heures à tenter de les retrouver, quand il ne les avait pas jetés à la poubelle, cherchant probablement à la défier. Bien entendu, Marie Rose portait des lunettes qu’il prenait un malin plaisir à cacher. Elle s’en agaçait. Elle les retrouvait tantôt avec les couverts, tantôt dans le réfrigérateur, tantôt dans l’armoire à linge… Elle allait bientôt craquer. Plus qu’une intrusion, c’était une véritable guerre des nerfs et elle n’était pas de taille à lutter.

            Un jour, comme Sigi l’attendait dans la voiture dont le moteur tournait, elle arpentait la maison, cherchant son sac à main qu’il lui fallait emporter. Hélas, il avait été déplacé. Un coup de klaxon lui rappela que son mari s’impatientait. Cinq minutes plus tard, ce dernier la rejoignit quelque peu irrité :

            – Mais qu’est-ce que tu fais ? Cela fait une heure que je t’attends !

            – Une heure, se moqua-t-elle, tu as le don d’exagérer !

            – Pourquoi fouilles-tu de partout ?

            – Je cherche mon sac !

            – Je l’ai vu, là, tout à l’heure, dans la niche du living où tu l’avais posé. Regarde bien, il doit y être.

            – Il y a peut-être été mais il n’y est plus.

            – Où l’as-tu mis alors ?

            – Si je le savais, je ne serais pas en train de le chercher.

            Dix minutes plus tard, le sac réapparaissait, tiré de la corbeille à linge sale.

            – Et tu peux me dire ce qu’il faisait là dedans ? remarqua Sigi exaspéré.

            Marie Rose éluda la question, trop profondément ébranlée. Elle s’engouffra dans la voiture et fit tout le trajet en mode muet.

*

            Pendant la soirée, elle se décida à parler ou du moins à suggérer délicatement à Sigi qu’elle était quotidiennement confrontée à quelque chose d’étrange qui la dépassait. Elle ne pouvait plus se taire et la peur l’étreignait, de plus en plus terrible.

            – Sigi, je peux te parler ?

            – Quoi ? fit-il, absorbé par le western qu’il connaissait par cœur mais qu’il adorait. Tu vois Mimie, des acteurs comme John Wayne, on n’en fait plus !

            – Sigi, à propos du sac tout à l’heure…

            – Oui, eh bien ?

            – Je l’avais bien rangé dans la niche du living, comme d’habitude.

            – Il ne s’est pas envolé tout seul tout de même !

            – Non, bien sûr, mais il a été déplacé.

            – J’adore ce passage où il retrouve sa fille enlevée par les Indiens.

            – Quelqu’un l’a déplacé. Il y a quelqu’un avec nous dans la maison.

            – Tu vois, au moins ça bouge. Ce n’est pas comme dans les films d’aujourd’hui où ils ne font que discuter et discuter pour ne rien dire d’ailleurs.

            – Tu as entendu ce que je viens de te dire ? s’inquiéta-t-elle.

            – Oui, bien sûr, ton sac a été déplacé. Mais je t’assure que ce n’est pas moi. Tu as dû le poser ailleurs sans t’en rendre compte. Ce n’est pas grave, ça peut arriver ! Laisse-moi regarder la fin de mon film.

            Marie Rose tourna les talons, dépitée. Soudain elle sursauta.

            – Tu vois, Marie Rose, il vaut mieux t’en aller, lui murmura à l’oreille l’étranger en la frôlant aussi légèrement que s’il l’eût caressée.

            Elle voulut le suivre mais parvenue dans la cage d’escaliers elle dut se rendre à l’évidence : il s’était déjà retiré. Débordée par l’émotion, elle se mit à pleurer. Elle se sentit plus seule que jamais, coincée entre un époux qui ne l’avait pas entendue et cet intrus qui l’importunait de plus en plus. Elle redouterait la prochaine nuit, de crainte qu’il ne vînt encore la peupler de sa présence indésirable, de son pas pesant au grenier.

            À 22 heures elle partit se coucher après voir avalé deux comprimés qui l’aideraient à oublier, pour quelques heures seulement, les douleurs lancinantes de ses hanches. Il était deux heures du matin lorsqu’elle sentit un souffle sur son visage puis sur sa nuque. Elle ouvrit les yeux et le vit penché au-dessus d’elle, plus près que jamais et elle plus vulnérable encore. Elle se redressa tandis qu’il se retirait. Elle le suivit. Il s’était arrêté, là, au milieu du couloir de l’étage. Elle ne voyait que son dos. Elle se demandait ce qu’il allait faire. Elle était partagée entre le terreur et le désir ardent de savoir ce qu’il lui voulait vraiment. S’il avait voulu l’agresser, ce serait déjà fait depuis longtemps ! Soudain, là, dans le mur, une porte s’ouvrit, que l’étranger franchit et qui disparut aussitôt pour à nouveau laisser apparaître la tapisserie qu’elle avait toujours connue. Alors, elle poussa un cri.

            – Mimie ? s’inquiéta Sigi qui dormait dans l’autre chambre.

            Un instant plus tard, il était auprès d’elle.

            – Qu’est-ce que tu as ?

            Elle tendit le bras et désigna le mur.

            – Il y a une porte ici, assura-t-elle, la voix chevrotante.

            – Une porte ? Ce n’est qu’un rêve ! Touche, c’est le mur, le mur du couloir, le même que d’habitude.

            Et il lui prit la main, comme à une enfant et lui faisait tâter la surface dure et tapissée.

            – Non ! Il y avait une porte et il est passé de l’autre côté.

            – Qui ? Enfin Mimie, il est deux heures et je suis fatigué. Tu vois bien qu’il n’y a pas de porte. Tu as fait un mauvais rêve, c’est tout. Allez, va te recoucher. Tout ira mieux demain.

            Et il la reconduisit dans sa chambre. Elle se coucha et Sigi l’imita quelques instants après s’être assuré qu’elle était apaisée. Elle avait fermé les yeux sans parvenir à trouver le sommeil, se rappelant des nuits de son enfance au cours desquelles elle redoutait la venue de monstres issus de ses lectures ou de son imagination fertile. Peu de temps avant le lever du jour, elle était à nouveau debout à observer l’intrus qui, dans sa salle de bains, était en train de se raser. Il la fixa dans le miroir avant de répéter :

            – Je te l’avais dit, tu ne dois pas rester ici ! Il faut partir ! Tu ne peux pas lutter !

            Elle n’avait plus de larmes à verser. Elle le regarda, impassible, fatiguée et tout à coup elle pensa au fusil que Sigi avait acheté et qui attendait, dans l’armoire de la chambre, entouré d’un linge. Elle se sentait prête à commettre un crime !

************

L’Envers du décor, 2ème partie

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            Marie Rose perdait l’appétit et sa tension, déjà trop haute, était montée en flèche. Un rendez-vous fut pris chez le médecin de famille qui s’inquiéta de la trouver à ce point refermée sur elle-même. Sigi, qui n’avait jamais rencontré l’étranger, lui semblait lui aussi suspect et, en dépit des anxiolytiques qu’elle avalait, elle était de plus en plus convaincue que quelque chose se tramait, qu’on voulait se débarrasser d’elle.

            – Et si, son mari et l’étranger étaient de connivence pour la chasser de chez elle, songeait-elle. Après tout, comment expliquer qu’elle soit la seule à entendre l’intrus, la seule à le voir ?… Après toutes ces années de mariage, se pouvait-il que son propre époux, se mît à comploter pour se débarrasser d’elle ? Certes, le couple ne possédait pas grand-chose à part la maison mais certains éliminent les gêneurs pour bien moins ! L’argent rend fou !

            – On va prendre un nouveau rendez-vous chez un autre médecin si tu veux, disait Sigi pour la rassurer, voyant qu’elle se méfiait de lui.

            – Je ne sais que vous prescrire pour vous soulager, affirmait le praticien. Je crois que vous êtes très fatiguée. Il faut vous reposer.

            – Peut-être faudrait-il m’entendre, m’écouter et prendre en considération ce que j’affirme. Je vous dis depuis longtemps déjà qu’il y a quelqu’un qui a envahi ma maison, quelqu’un qui me veut du mal et qui a probablement des complices. C’est logique et cela explique que tout ce qui m’entoure disparaît ou bouge étrangement. J’ai raison docteur, j’ai raison !

            – Je vais vous envoyer consulter un confrère qui sera plus à même de vous aider. Mais les rendez-vous sont difficiles à obtenir car il est très sollicité.

            Deux mois plus tard, Marie Rose rencontrait le neurologue qui lui avait été recommandé. Il lui demanda d’évoquer sa vie, son passé, le présent, il procéda à des tests et une heure après, le verdict tomba, aussi tranchant qu’un couperet.

            – Marie Rose. Je peux vous appeler Marie Rose ?

            – Faites docteur !

            – Marie Rose, vous souffrez d’une affection dont nous allons nous occuper afin de vous soulager au plus vite. Celle-ci altère votre jugement, votre perception de l’espace, du temps et des personnes mais nous allons y remédier. Il y a des solutions.

            – Et en clair docteur, qu’est-ce que cela veut dire ?

            – Eh bien, votre cerveau, voyez-vous, est privé d’une substance chimique nécessaire à son bon fonctionnement. Ceci n’a rien d’étonnant et c’est dû à l’âge. Donc pas d’inquiétude ! Aussi, je vais vous donner un traitement qui permettra de compenser le manque et tout rentrera dans l’ordre même s’il faut du temps. Nous nous reverrons dans deux mois pour faire un nouveau point mais je suis optimiste. Cependant, s’il y a un changement notable, n’hésitez pas à m’en faire part monsieur.

            – Monsieur ? Pourquoi vous adressez-vous à mon mari comme si je n’étais pas là, comme si j’étais incapable de vous comprendre ? Docteur, avec tout le respect que je vous dois, je tiens malgré tout à vous demander si vous ne vous fichez pas de moi. J’ai bien compris vos insinuations et j’aimerais que vous me parliez, à moi, et que vous me parliez franchement au lieu de tourner autour du pot. Clairement, de quoi est-ce que je souffre, quelle est cette maladie dont vous redoutez de prononcer le nom ?

            – Les noms, les noms… À quoi bon les prononcer. Ils ne sont pas importants et ce qui compte à l’heure actuelle c’est de vous soigner.

            – Et moi je veux, j’ai besoin de mettre un nom sur cette maladie même si je n’ai ni le sentiment ni la sensation d’être malade.

            – Réfléchissez madame et prenons à témoin monsieur. Voyons, vous perdez des objets. Vrai ou faux ?

            – Vrai mais…

            – Écoutez-moi  et ne m’interrompez pas s’il vous plaît ! Poursuivons : vous croyez que quelqu’un, un étranger, vit dans votre maison, à vos côtés !

            – Oui, répondit-elle agacée par ces questions qui masquaient des aspects importants à souligner.

            – Vous pensez que l’on en veut à votre vie, vous vous sentez menacée !

            – Oui, et c’est le cas ! affirma-t-elle avec beaucoup d’assurance.

            – Eh bien voilà, il n’y a pas à tergiverser. Toutes vos réponses vont dans le même sens et confirment mon diagnostic sans doute possible.

            – Et vous oubliez docteur, ajouta Sigi, qu’elle se perd chez elle. Elle veut aller dans la cuisine et je la retrouve à la cave en train de chercher de quoi cuisiner. Lorsqu’elle va se coucher, elle monte et elle tourne dans la salle de bains sans trouver la porte et elle se demande où est passé son lit. Ah aussi, quand elle…

            – Bon ça va, s’énerva Marie Rose. Si vous croyez que c’est drôle de s’entendre dire tout cela et d’être ainsi la risée…

            – Nous ne nous moquons pas madame. Nous essayons de vous montrer que vous êtes dans l’erreur et que nous sommes dans le vrai. Vous êtes bien malade contrairement à ce que vous pensez.

            – Alors là c’est un peu trop facile. Tout le monde autour de moi a raison et j’ai tort. Je suis la seule à avoir tort. Vous ne trouvez pas cela étrange et vous ne voyez pas le complot qui pourrait se cacher derrière  ! Si je suis vraiment menacée et que vous ne faites rien, comprenez quelles en seront les conséquences docteur !

            – Calmez-vous madame. Ayez confiance, je suis là pour vous aider et je pourrais même vous présenter des personnes qui vivent exactement le même scénario que vous. Vous n’êtes pas un cas unique vous savez !

            – Ah, vous voyez, je ne suis pas la seule, vous l’admettez vous-même. Cela signifie que je ne me fais pas des idées et que c’est bien la réalité. D’autres sont aussi menacés, je suis menacée… mais faites quelque chose ! Il y a quelque chose qui cloche. Et qui sont ces personnes, où sont-elles ? Je veux les rencontrer.

            – Soit, puisque vous le demandez,  il s’agit de personnes atteintes de la maladie d’Alzeihmer. Et toutes ont à peu de choses près les mêmes symptômes que vous.

            Il observa sa patiente afin de réagir au plus vite à une réaction émotionnelle qu’il voulait anticiper. Celle-ci n’eut pas lieu.

            – La maladie d’Alzheimer dites-vous !

            – Exactement !

            – Et donc ce que je perçois n’existe parfois que dans mes pensées.

            – Parfois, effectivement. À d’autres moments, vous recollez à la réalité.

            – Et l’homme qui s’est installé chez moi n’existe pas, pas plus que la porte qui apparaît dans le mur et qui explique comment il apparaît et disparaît !

            – Je crains que ce soit effectivement dû à la maladie. Votre cerveau fabrique des situations que vous seule voyez car elles n’existent pas. C’est la raison pour laquelle Sigi ne voit jamais l’intrus dont vous parlez ou ces portes dans les murs !

            – Et vous ne trouvez pas, docteur, ironisa-t-elle, que lorsque je vous tiens ces propos et que je vous présente mes déductions, ceux-ci sont plutôt cohérents, issus d’une longue réflexion et vous sont présentés de façon plausible, preuve que vous vous fourvoyez probablement en me présentant votre diagnostic.

            – Il est vrai que vous vous exprimez de façon pertinente et que vous argumentez convenablement mais…

            – Mais rien docteur. Je vous dis et j’affirme que tout ce que je vous ai décrit existe bien et que je ne suis pas malade. C’est vous qui ne voyez pas la réalité. Bon, trêve de plaisanterie, partons.

            – Votre réaction est elle aussi normale. Tous les malades réagissent comme vous venez de le faire à l’instant car tous, comme vous, sont persuadés qu’ils sont dans le vrai. Mais, madame, croyez le spécialiste que je suis et que vous êtes venu consulter. Vous êtes malade et ce que j’affirme est vrai. Cependant, je peux vous aider. Acceptez mon aide et le traitement que je vais vous donner.

            Marie Rose croisa fermement les bras, baissa la tête et prit un air renfrogné. Il y avait une certaine logique dans ce que lui présentait le médecin mais elle trouvait que ce qu’elle affirmait n’était pas saugrenu. Elle demeurait intimement convaincue que tout ce qu’elle voyait d’étrange existait. Elle réfléchit un long moment sans parler puis elle ajouta :

            – Coupons la poire en deux, docteur ! Je suis certaine que ce que vous prenez pour des hallucinations est vrai mais j’admets parallèlement qu’il est insolite que je sois la seule à percevoir cela. Par conséquent, j’accepte de suivre un traitement à la condition que celui-ci ne soit pas trop lourd. Cela me semble… Ah !… hurla-t-elle soudain en se relevant d’un coup propulsant bruyamment la chaise sur laquelle elle était assise au sol.

            – Madame, que vous arrive-t-il, s’enquit le médecin qui s’était aussi levé.

            Tremblante, Marie Rose pointait son doigt vers l’angle de la porte et elle chuchota :

            – Il est là, il m’a suivie.

            Sigi et le neurologue se regardèrent. Un accord tacite se lisait sur leurs visages.

            – Qui est là ?

            – Lui, l’intrus, assura-t-elle sans parvenir à détourner ses yeux de l’endroit qu’elle leur avait désigné.

            – Je suis désolé madame mais il n’y a personne. Calmez-vous, vous n’êtes pas seuls, nous sommes auprès de vous.

            Puis s’installa devant son ordinateur et commença à rédiger sa prescription.

            Dans le cabinet, Sigi suivait les recommandations du médecin qui commentait ce qu’il écrivait. Marie Rose ne lâchait pas d’un œil celui qui, l’air nonchalant, la défiait. Il agitait un petit calepin qu’il ouvrait par moments et sur lequel il écrivait.

            – Je n’en ai pas fini avec toi et tu ne me fais plus peur. Je sais que je dois t’affronter, dit-elle.

            Le médecin et l’époux l’écoutaient divaguer, ne prêtant pas plus que cela d’intérêt à ses paroles. L’intrus se déplaça dans la pièce, fit un petit signe de la main, une porte se concrétisa dans le mur alors qu’elle n’existait pas auparavant, il la franchit et disparut. Marie Rose se précipita dans sa direction.

            – Non, ne pars pas. Je ne suis pas folle ! Tu es la seule preuve que j’ai. Reste, reste ! Je t’ordonne de rester.

            Les deux hommes se hâtèrent pour la retenir mais il était déjà trop tard. Marie Rose heurta violemment le mur avant de s’évanouir en disant :

            – La porte s’est refermée !

            Le médecin lui prodigua les premiers soins mais il fallut appeler une ambulance et procéder à des examens plus poussés tant le choc avait été violent. On installa Marie Rose dans une coque matelassée afin de la transporter. Sigi s’installa dans l’ambulance à ses côtés et celle-ci partit toutes sirènes hurlantes.
Le neurologue regarda le véhicule s’éloigner puis il regagna son bureau quelque peu embarrassé par cet incident. D’autres patient l’attendaient et cet accident lui avait fait prendre du retard. Il appela :

            – Monsieur Dujardin s’il vous plaît !

            Un homme se leva et suivit le spécialiste dans son cabinet.

             – Asseyez-vous je vous prie monsieur Dujardin.

             Comme l’homme prenait place il se mit à lui parler :

             – C’est terrible ce qui est arrivé à la dame !

             – Oui, elle a heurté ce mur de plein fouet !

         – Oh, regardez docteur, fit le patient en observant le mur qui portait encore la marque d’un choc dans le plâtre, elle a dû faire tomber un petit carnet !

           Le médecin se retourna, regarda l’objet, se leva et le prit. Il le feuilleta rapidement et, alors qu’il s’apprêtait à l’examiner, il ne put voir qu’un bref instant les pages pourtant écrites. Quelques secondes plus tard l’encre s’était effacée.

************

L’Envers du décor, 3ème partie

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            En dépit des soins que lui avait prodigués le neurologue, Marie Rose fut emmenée au service des urgences de l’hôpital le plus proche. Des examens s’imposaient du fait qu’elle avait perdu connaissance. Sigi et le médecin l’accompagnaient :

            – A-t-elle tenu des propos incohérents juste après le choc ou s’est-elle évanouie immédiatement, demanda l’urgentiste.

            – Je suis neurologue, docteur Calyste et ce monsieur est le mari de cette dame.

            – Bonjour monsieur, ah, un confrère. C’est une de vos parentes ? demanda l’interne en saluant ses deux interlocuteurs.

            – Absolument pas mais la patiente était dans mon cabinet au moment des faits.

            – Et comment est-ce arrivé ?

            – Pour répondre à votre première question, j’ai diagnostiqué chez cette dame une forme de la maladie d’Alzeihmer qu’elle nie comme c’est souvent le cas. Par conséquent, elle tenait des propos incohérents et lors de la consultation, elle croyait voir des portes là où il n’y en avait pas, affirmant qu’une s’était ouverte puis refermée avant de se jeter contre le mur comme si elle croyait pouvoir le traverser. Vous en savez autant que moi !

            – Je vois. Bon nous allons toutefois lui faire passer un scanner. Elle a repris conscience mais elle raconte tout et n’importe quoi : qu’un étranger loge chez elle, qu’il veut la chasser, que tout disparaît autour d’elle. Je comprends mieux maintenant. Les conséquences de cette maladie sont vraiment terribles.

            Le docteur Calyste prit congé de Sigi, lui demandant de passer à son cabinet pour récupérer les ordonnances qu’il avait rédigées et qui avaient été oubliées dans la précipitation. Quelques heures plus tard, les examens médicaux étant rassurants, le couple regagna son domicile.

            – J’ai si mal à la tête, se plaignit Marie Rose.

            – Pas étonnant, remarqua Sigi. Quelle idée aussi de te fracasser le crâne contre un mur ! Cela ne résoudra pas tes problèmes tu sais. Je ne sais plus quoi faire avec toi ! Tu te mets en danger.

            – Je te demande de me comprendre.

            – Pour ce qui est de comprendre, je te rassure, j’ai compris. Tu es vraiment malade !

            – Je te remercie, fit-elle d’un ton sarcastique. Je vois que tu me soutiens ! Je te signale quand même que je ne me suis pas jetée contre un mur mais que je me dirigeais vers porte, grande ouverte, laquelle s’est refermée brutalement au moment où j’ai voulu passer. L’intrus lui est passé. Je voulais juste le suivre.

            – Bon, inutile d’en parler davantage. J’irai à la pharmacie prendre les médicaments et j’espère qu’ils te feront du bien parce que franchement je sature face à cette situation.

            – Moi aussi mais je suis certaine de ce que je dis et cet homme qui était là-bas est chez nous. Il a dû y revenir pendant que nous étions à l’hôpital. Tu le verras à un moment ou à un autre et tu comprendras. D’ailleurs je suis persuadée qu’il est quelque part et qu’il nous écoute.

            – C’est ça et il est arrivé avant nous ?

            – Parfaitement puisque nous étions à l’hôpital, je viens de te le dire. En plus il passe par des portes, des passages qui se referment sur nous alors il se déplace plus vite !

            – Oui, bon, conclut Sigi qui voulait clore la conversation.

*

            Pendant le reste de la journée, chacun fit en sorte d’éviter l’autre mais Sigi ne pouvait s’empêcher de sourire lorsqu’il remarquait une erreur dans le comportement de sa femme. Elle se perdait dans sa propre maison.

            Le soir venu, ils se couchèrent, chacun dans leur chambre et Sigi ne tarda pas à s’endormir, cédant à une après-midi harassante. Marie Rose quant à elle se détendait, tête sur son oreiller mais les oreilles aux aguets. Elle en était persuadée : dans peu de temps il serait de nouveau là, à mettre son nez de partout.

            Contre toute attente, la nuit fut calme et le visiteur ne pointa pas son nez.

            – Alors, tu as bien dormi ? demanda Sigi. Et l’étranger, t’a-t-il rendu visite cette nuit ?

            – Non, il n’est pas venu. Du coup, j’ai bien dormi car je n’ai pas eu besoin de me lever.

            – Et comme par hasard tu as commencé le traitement du neurologue. Tu vois, c’est un signe. Tu n’as plus tes hallucinations et donc cet étranger, fruit de ton imagination, n’est pas revenu.

            Marie Rose ne répondit pas, perplexe devant la remarque judicieuse de son mari. Et si les autres avaient raison, si elle était bien malade et qu’aucun visiteur n’errait dans sa maison ! Elle se contenta de soupirer avant de se mettre à nettoyer la cuisine. Elle prépara même le repas, se perdant quelque peu dans les quantités qu’elle avait du mal à mesurer.

            – N’oublie rien sur le feu, lui signala Sigi toujours attentif à ce qu’elle faisait.

            – Tu me prends pour une gamine, rétorqua-t-elle. Allez, on va bientôt passer à table. Prépare la gamelle du chien et dis à ma mère de descendre. Je sers le repas.

            – Le chien ? Mais voilà deux ans que nous n’avons plus de chien.

            – Qu’est-ce que tu racontes ? Je l’ai vu passer il y a à peine quelques secondes !

            – Ҫa m’étonnerait beaucoup. Quant à ta mère, elle est morte depuis de très nombreuses années.

            – Quoi, maman est morte et tu me l’as caché ! s’énerva-t-elle. C’est intolérable ! Où est-elle ? Je veux la voir. Dis-moi où elle est, vite. Que lui est-il arrivé ?

            Sigi tenta de lui expliquer qu’elle se trompait, que ce qu’elle croyait voir appartenait à un lointain passé mais elle était hors d’elle. Elle jeta violemment la cuillère en bois qu’elle tenait dans sa main en maudissant son mari et en l’injuriant puis elle monta se réfugier dans sa chambre qu’elle ferma à clé.

            – Ouvre, supplia Sigi. Je t’assure que je ne veux que ton bien et puis tu dois prendre tes médicaments. Ouvre, Mimie !

            – Jamais ! Je vois clair dans ton jeu. Tu veux me faire passer pour une folle. Eh bien dès que j’en aurai la possibilité, je partirai. Je te laisserai avec l’autre.

            À ce moment-là, elle entendit un cliquetis derrière elle. Elle se retourna et vit l’intrus assis sur le rebord de son lit, qui agitait un trousseau de clé.

            – Prends-les Marie Rose, lui dit-il. Ce sont les clés de ta maison. Je les ai prises à Sigi car il t’enferme chaque nuit pour que tu ne puisses pas partir.

            Dans le couloir, Sigi ne cessait d’implorer sa femme de lui ouvrir. Le regard de Marie Rose allait de la porte sur laquelle tambourinait son mari à son lit où l’autre avait pris place. Soudain, elle s’aperçut que l’intrus avait disparu. Au bord de son lit, posé sur les couvertures, un trousseau.

            – Pourquoi est-ce que tu ne me parles plus ? Réponds-moi Mimie !

            – Va te coucher. On verra demain ! se contenta-t-elle de dire.

            Elle attendit patiemment de l’entendre ronfler avant de déverrouiller sa porte. Elle s’était habillée et elle descendit les escaliers sur la pointe des pieds. Dans ses mains, les précieuses clés de la maison que l’on prenait soin de lui dissimuler depuis quelques temps.

            – Ce soir je me fais la belle ! se murmura-t-elle.

            Elle repensa à l’autre dont la présence se faisait de plus en plus prégnante, aux clés qu’il lui avait laissées. Jamais jusque là il ne lui avait remis d’objet, il n’avait fait que lui parler. Finalement, ne désirait-il pas l’aider ? Elle songea aussi au chien, à sa mère. Elle était certaine de les avoir vus et en se concentrant davantage, d’autres être chers lui revinrent à l’esprit.

            – J’ai bien discuté avec mon père voilà deux jours et aussi et avect Roger, Jean Claude, Alain… Oui, ils étaient bien là. D’ailleurs qu’est-ce qu’ils mont fait rire avec leurs plaisanteries. On a passé un bon moment ? C’était presque une fête. J’adore faire la fête ! J’adore quand il y a du monde autour de moi.

            Parvenue au bas de l’escalier de bois, elle inséra la clé dans la porte, lui fit faire deux tours, appuya lourdement sur la poignée et un instant plus tard, elle était dehors, libre, enfin libre ! Un courant d’air claqua la porte d’entrée derrière elle.

            – Zut ! Sigi va se réveiller, pensa-t-elle.

            Elle courut vers le portail et constata amèrement qu’il était fermé et qu’elle ne pourrait pas l’ouvrir.

            – Mince, je n’ai pas la clé ! Qu’à cela ne tienne, je vais l’escalader et sauter. Il est hors de question de faire machine arrière.

            Elle grimpa au sommet du portail métallique et lorsqu’elle fut à califourchon à son sommet elle entendit :

            – Mais qu’est-ce que tu fais Mimie ? Où comptes-tu aller ? Redescends, tu vas te blesser.

            Sigi était planté devant elle, en pyjama et le froid associé au vent lui mordait la chair.

            – Fuis, lui dit l’étranger qui venait de surgir de nulle part, fuis, va-t-en ! Saute !

            Elle ne savait plus qui écouter mais ce dont elle était certaine c’était que Sigi ne voyait ni n’entendait l’intrus qui se manifestait.

            – Arrête tes bêtises Marie Rose. Je vais t’aider à descendre.

            – Surtout ne t’approche pas. J’étais professeur de yoga, je suis encore souple et s’il le faut je sauterai !

            Elle n’acheva pas sa phrase que déjà, tel un chat, elle bondit. Son grand âge ne l’aida pas à se réceptionner et elle chuta au sol. En se relevant, elle se frotta le bas du dos car, présomptueuse, elle avait tout de même heurté violemment le goudron. Narquoise, elle agitait les clés devant Sigi qui ne se sentait pas capable de la suivre et se trouvait coincé.

            L’escapade ne s’éternisa pas et deux heures après, ne sachant où aller et frigorifiée, Marie Rose se réfugia finalement chez des voisins qu’elle avait toujours appréciés. L’intrus était là, à côté d’elle et elle dut se rendre à l’évidence : elle seule le voyait. Néanmoins, il y avait autre chose ou plutôt d’autres personnes qui étaient autour d’eux et qui lui souriaient. Une femme vint même lui caresser les cheveux et lui dire :

            – C’est bien, tu es sur la bonne voie. Il faut continuer. Courage et retiens ce nom : Docteur Beffroi.

            – Vous les voyez vous aussi ! demanda Marie Rose à ses deux amis.

            – Qui ? fit Anita perplexe en regardant, interloquée, Sergio son mari. Il n’y a que nous trois Mimie !

            – Rien, personne, laissez tomber, ajouta Marie Rose convaincue qu’il ne fallait pas insister.

            Alors qu’elle se sentait seule et perdue, l’intrus s’approcha d’elle, accompagné de sa mère et il lui dit :

            – Tu progresses, bientôt tout ceci n’aura plus d’importance. Nous sommes avec toi. Reste confiante.

            Marie Rose ferma les yeux. Marie Rose serra les dents. Marie Rose serra les poings, assise sur un tabouret de la cuisine, chez ses amis. Elle tentait d’être forte. Elle s’aperçut pourtant qu’elle ne ressentait plus rien. Elle posa sa main contre la tasse encore fumante qu’Anita lui avait servie. Aucune chaleur ne caressait sa main. Elle se pinça la peau. Rien ! Elle ne ressentait plus rien ! Sergio et Anita semblaient embarrassés de la voir ainsi. Quant à elle sans nier sa maladie, elle était certaine que tout ce qu’elle vivait existait.

            Le lendemain matin, aux alentours de midi, un employé de la poste sonna à la porte. Sigi ouvrit, signa le bordereau et prit le petit paquet qu’on lui tendait. Il était destiné à Marie Rose. Il déchira l’emballage et un petit carnet accompagné d’un mot du neurologue : « Je crois que votre épouse a égaré ce petit calepin lorsqu’elle s’est blessé en heurtant le mur. Même s’il ne contient strictement rien, il m’a semblé important de le lui rendre. »

            – Tiens, Mimie, le neurologue te fait livrer ton petit carnet. C’est bizarre, je ne l’ai jamais vu !

            Marie Rose était occupée à l’étage.

            – De quel carnet parles-tu ?

            – Viens voir toi-même ! Mais il est vierge de toute écriture. Je ne sais pas à quoi tu t’en servais.

            Elle descendit de l’étage, s’empara de l’objet qu’elle ne parvenait pas à reconnaître.

            – C’est ton carnet ? demanda Sigi.

            – Non, il ne me dit rien du tout.

            Mais au moment où elle l’ouvrit, des photos, des lignes, des pages d’écriture apparurent. Par son intermédiaire, l’intrus s’adressait à elle. En le feuilletant rapidement elle y vit des conseils, des propositions, des propos réconfortants qu’elle approfondirait plus tard… Ce serait sa petite bible à elle.

            – Alors, qu’est-ce que tu vas en faire, interrogea Sigi.

            – Je le garde précieusement. Je le reconnais à présent.

            Son mari la regarda étrangement alors qu’elle s’éloignait, serrant le petit carnet tout contre son cœur.

**

L’Envers du décor, 4ème partie

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Résumé de l’épisode précédent : Marie Rose a tenté de fuir de chez elle, s’y sentant menacée. Le verdict médical est tombé, qu’elle refuse d’admettre. Tout lui paraît vrai et l’étranger qui lui paraissait hostile au début ne l’est plus vraiment. On lui rapporte le petit carnet perdu lorsqu’elle a heurté le mur de plein fouet. Sigi n’y voit que des pages blanches. Quand Marie Rose le prend, il est rempli de pages d’écritures. De plus, un autre inconnu lui est apparu qui lui dit de retenir absolument un nom : docteur Beffroi.

*

              Les jours qui suivirent auraient pu être difficiles à vivre pour Marie Rose. Pourtant, il en fut tout autrement.

            Estimant qu’elle était dangereuse pour elle-même parce qu’elle fuguait, le docteur Calyste avait signé un ordre d’internement immédiat. Aussi se retrouva-t-elle recluse dans une pièce de huit mètres carrés, triste et blanche dans laquelle aucune distraction ne lui était proposée. Fréquemment, le neurologue venait la voir et par moments, il la faisait mener dans son bureau où il la questionnait, essayant de mesurer l’efficacité de ses prescriptions médicamenteuses sur elle.

            – Marie Rose, je vous appelle Marie Rose désormais car nous serons amenés à nous voir souvent. Dites-moi, pouvez-vous m »expliquer où nous sommes, qui je suis, et ce que vous voyez autour de vous ?

            Le médecin patientait mais Marie Rose se taisait.

            – Ne lui réponds pas, lui avait suggéré l’intrus et tous les autres qui l’avait accompagnée. Il ne doit rien savoir. Il ne te croirait pas, il ne sait pas, il n’est pas initié…

            – Marie Rose, répondez-moi s’il vous plaît. Si vous restez muette vous allez vous sentir bien seule. Je suis là pour vous aider.

            Elle le regardait, elle regardait les autres qui entraient, sortaient par toutes ces portes, qui allaient venaient, lui parlaient, l’encourageaient. Finalement les bavardages du neurologue l’agaçaient. Une infirmière qu’il avait fait appeler s’approcha d’elle. Elle frotta le pli de son coude avec un coton en disant :

            – C’est un peu froid, je suis désolée.

            Mais Marie Rose sourit. Elle n’avait strictement rien ressenti, pas plus que lorsque l’aiguille pénétra dans la veine afin que le produit prescrit par le médecin se diffusât dans tout son corps. Son corps, justement, il ne la faisait plus souffrir. L’arthrose et l’ostéoporose qui torturaient ses hanches et ses vertèbres s’étaient évaporées. Et puis, il y avait tout autour d’elle tous ces nouveaux amis qui la rassuraient.

            – Dire que j’ai cru que vous étiez un étranger qui voulait me nuire, se surprit-elle à déclarer à l’intrus qui lui caressait la main pour l’encourager.

            – Vous dites ? fit le neurologue enfin heureux de l’entendre s’exprimer. Je suis ravi de vous entendre dire que vous ne me considérez pas comme un étranger.

            À cette réflexion, Marie Rose se mit à rire et avec elle ses compagnons tandis que le médecin, persuadé d’être seul avec sa patiente restait sérieux et pragmatique.

            – Ah, très bien, vous riez. Mon traitement fait donc effet et vous aide à voir la vie en rose. Parfait, se satisfit-il. Marie Rose, dites-moi. Voyez-vous toujours ces portes dans les murs ?

            – Docteur Beffroi, répondit-elle.

            – Non, vous vous trompez. Rappelez-vous ! Je suis le docteur Calyste et vous êtes déjà venu me consulter en présence de Sigi, votre mari. Sigi, vous vous souvenez de lui. Répétez après-moi : comment se nomme votre mari ?

            – Docteur Beffroi !

        – Pas du tout Marie Rose. Bon. Je crois que vous êtes fatiguée. On va vous reconduire dans votre chambre où vous pourrez vous reposer.

            Le médecin appela une infirmière qui, avec la plus grande douceur, guida Marie Rose vers la pièce qui lui était dédiée.

             – Je prends votre main, madame et ensemble, nous allons regagner votre belle chambre.

             – Oui, répondit la malade, et mes amis peuvent-ils m’accompagner ?

             – Je ne vois pas les amis dont vous parlez mais s’ils viennent bien entendu qu’ils pourront entrer.

            – Et mon chien aussi il peut me suivre ?

           – Ah les chiens sont interdits dans les hôpitaux mais quand vous rentrerez chez vous, vous le verrez.

         – Qu’est-ce que vous racontez ? Les chiens ne sont pas interdits. Il était avec moi tout à l’heure. Viens Tambour, viens mon toutou !

         Et l’animal faisait des bonds aux côtés de sa maîtresse dont il frôlait les mollets.

      – C’est curieux, remarqua le neurologue en voyant les deux femmes s’éloigner. Elle refuse de ma parler mais elle dialogue avec l’infirmière. Il va falloir approfondir cela. Il y a peut-être un lien avec un traumatisme du passé, un médecin brusque qui l’aurait bloquée…

            Le lendemain, et les jours suivants, le docteur Calyste n’eut pas plus de succès car Marie Rose bien qu’heureuse en apparence, refusait de lui répondre. Elle répétait sans cesse le même nom : docteur Beffroi. Elle le réclamait inlassablement. L’équipe médicale dut se rendre à l’évidence : jamais elle ne leur parlerait. Marie Rose était dans son monde, lequel requérait la présence de ce géronto-psychiatre extrêmement connu mais dont les travaux étaient décriés. 

            – Mais, docteur Calyste, où et à quel moment votre patiente a-t-elle entendu parler de ce docteur Beffroi ? interrogea, lors d’une réunion, le chef de clinique qui s’était penché sur la cas.

            – Je n’en ai aucune idée. La famille m’assure que personne parmi eux ne le connaissait pas, pas plus que Marie Rose. Je ne me l’explique pas !

            – Ce qui est sûr c’est qu’elle refuse de vous parler et que nous ne progressons pas depuis qu’elle a été admise ici. Nous piétinons lamentablement sur ce point. Rectification : vous piétinez docteur Calyste, depuis trois semaines vous piétinez.

            – Quelqu’un a-t-il une autre idée ? se défaussa le neurologue accusé. Je suis preneur car n’importe quel médecin serait aussi démuni que je le suis face à cette situation.

               Personne ne répondit.

            – Elle réclame le docteur Beffroi. Qu’elle le voie ! coupa le chef. Après tout, nous aurons tout tenté. Et s’il arrive quoi que ce soit, nous pourrons nous en laver les mains puisque la patiente sera entre les siennes.

            La suggestion fut acceptée à l’unanimité et autour de la grande table de spécialistes, de nombreuses portes apparurent dans les murs et s’ouvrirent. Beaucoup d’individus, parmi lesquels l’intrus, applaudirent. Ils se réjouissaient.

            Quand l’infirmière vint voir Marie Rose pour évoquer son transfert, cette dernière la devança et lui dit :

            – Enfin ! Ce n’est pas trop tôt. Depuis le temps que je vous répète qu’il me faut voir le docteur Beffroi…C’est moi qui suis soi-disant malade mais vous avez mis du temps à comprendre. Encore une nuit à végéter ici et à moi la belle vie. Quand est-ce que le rendez-vous est prévu ? Quand est-ce que je pars ? Ma valise, vite !

            L’infirmière ne sut que rétorquer. Comment était-il possible que Marie Rose fût informée d’une décision qui venait à peine d’être entérinée ? C’était impossible ! Le personnel de garde cette nuit-là entendit Marie Rose chanter et danser. Au matin, la malade était fatiguée mais ravie. En quittant sa chambre, elle levait les pieds pour ne pas écraser les serpentins, les ballons, les verres abandonnés au sol, restes de convives qui avaient fêté, comme cela se devait, un transfert tant espéré ! Les ambulanciers qui la prirent en charge s’amusaient de la voir ainsi procéder, enjambant le vide. Lorsqu’ils voulurent claquer la portière du véhicule à l’intérieur duquel Marie Rose venait d’être installée, elle exigea qu’ils prissent garde à ne pas coincer la queue du chien qui arrivait au grand galop et s’apprêtait à sauter à l’intérieur de la voiture pour la rejoindre.

            – Elle est bien dérangée celle-là ! remarqua irrespectueusement l’un des deux intervenants. L’intrus qui rôdait toujours dans l’entourage de Marie Rose ne put se retenir et lui fit un croche-pied au moment où l’homme montait. Il vint s’encastrer douloureusement le menton dans le volant en maugréant car il s’était blessé. L’intrus s’installa ensuite auprès de Marie Rose.

            – Dire que j’ai cru que tu me voulais du mal, lui dit celle-ci alors que le véhicule démarrait.

            – Du mal ? C’est un mot que j’ai connu mais que j’ai de plus en plus de difficulté à cerner tant le mal je ne sais plus ce que c’est et bientôt tu seras comme moi, comme nous tous : libérée.

            Et l’ambulance, après une heure trente de route, parvint dans un parc somptueux où se trouvait l’unité psychiatrique du docteur Beffroi. Des patients se promenaient dans ce havre de verdure où des fleurs, par milliers, embaumaient l’air.

            – On se croirait chez Circée, lança Marie Rose. C’est magnifique, ensorcelant, envoûtant… c’est parfait !

            Le médecin, ne la reçut que le lendemain en dépit de la hâte qu’elle avait de le rencontrer. Lorsqu’elle le vit, elle lui sauta au cou et écrasa ses lèvres sur ses joues pour le remercier.

             – Docteur Beffroi, je suis si heureuse de vous rencontrer.

            – Je sais Marie Rose. Votre étranger m’a beaucoup parlé de vous.

            – Ah oui et qu’a-t-il dit ?

            – Bien des choses et notamment que vous êtes un sujet très réceptif, animé par des passions, par l’envie d’aider… Vous avez eu une vie bien remplie !

            – Ma foi, c’est vrai, rougit-elle.

            – Venons-en au concret. Je pense que vous avez bien compris  que vous n’êtes pas vraiment malade !

            – Oui, docteur même si à un moment j’ai sérieusement douté. Mais pourquoi étais-je la seule à voir l’intrus, à lui parler, à discuter avec les autres, avec ma mère, avec mon chien…?  Comme c’est bon de les retrouver ! Et pourquoi dites-vous « pas vraiment malade » ?

            – Que de questions ! Je dois vous expliquer : vous souffrez effectivement de la maladie d’Alzeihmer.

            – Mais c’est affreux ce que vous m’annoncez ! se plaignit-elle visiblement contrariée par cette révélation.

            – Non, rassurez-vous ce n’est pas affreux, c’est merveilleux car vous parvenez désormais à voir ce qui demeure inaccessible à ceux qui ne sont pas atteints par cette maladie.

            – Pouvez-vous être plus précis docteur ?

            -Certains de mes confrères me prennent pour un fou parce qu’un jour, auprès d’une patiente j’ai tout compris. Il faut que je vous raconte. Cette dame était particulièrement perturbée en raison de cette maladie mais elle avait une particularité non négligeable : elle était télépathe. Un jour, lors d’une consultation et sans que je puisse l’expliquer, elle est – comment dire – entrée dans ma tête et je me suis retrouvé inséré dans son univers et j’ai vu. Oui, j’ai vu que ce qu’elle décrivait était réel ! Ses hallucinations n’en étaient pas, ses pertes de mémoires s’expliquaient par une vie parallèle. Cette maladie est un don, celui de percevoir une nouvelle dimension dont l’accès est inaccessible aux autres. En fait, elle vous permet d’accéder à un monde fermé. Les objets se déplacent ? Normal, puisque ceux de cet univers les utilisent et qu’ils adorent faire sentir leur présence. Ils se présentent chez vous alors que vous ne savez qui ils sont et pourquoi ils sont chez vous ? Quoi de plus naturel : ils veulent en savoir davantage sur vous pour mieux vous accueillir lorsque vous passerez parmi eux. Ils font déjà partie de votre nouvel espace-temps. Vous vivez à la fois dans le monde d’avant et ailleurs, ce qui est complexe et explique la difficulté à comprendre, à s’orienter… Des portes s’ouvrent dans les murs alors que vous ne les voyiez pas avant et les  étrangers, qui sont vos amis maintenant, les franchissent pour vous rencontrer et nouer ce lien qui vous permettra de vous sentir bien et d’être heureuse avec eux. Chacun a son « intrus » privilégié, comme vous l’appelez ! Il s’agit d’un volontaire qui s’immisce dans votre vie au moment opportun pour mieux vous cerner afin d’établir un dialogue . Ceux que vous avez aimés, connus, appréciés, arrivent ensuite et renouent avec vous ce contact dont ils ont été privés pendant des années. Il y a – oh c’est difficile à expliquer – des sortes de passerelles qu’ils peuvent franchir à leur gré comme vous feriez une balade. Ce monde n’est que bonheur, amour, joie… C’est un monde parfait et ceux qui ne le connaissent pas croient, hélas pour eux, que c’est la folie qui s’est abattue et qu’elle détruit ce que l’individu a été. Leur vision de cette maladie est complètement fausse et ils n’en savent rien car ils ne perçoivent pas cette dimension. Pour eux, elle n’existe pas. Nous, nous voyons les deux et c’est déroutant. Aussi, quand vous voyez les patients atteints par cette maladie errer dans des couloirs, palper des murs, ou dialoguer seuls c’est qu’une partie d’eux-mêmes est déjà passée dans l’autre dimension et qu’ils délaissent progressivement la vie dans laquelle ils ont existé jusque-là. N’ayez aucun regret Marie Rose ! Vous rêviez du paradis ? Il est à votre portée.

            Marie Rose l’écoutait, émerveillée, ébahie.

            – Donc je ne suis pas folle !

            – Vous ne l’êtes pas et ne le serez jamais. Ce sont les autres qui sont aveugles et sourds, privés, bien malgré eux, de cet Eden qui vous est réservé pour une raison que j’ignore encore. Eux vivent dans l’envers du décor. Le véritable décor, vous allez y accéder.

            – Mais comment passer complètement de l’autre côté ? Je ne veux plus rester ici !

            – Il me faut vous parler de Sigi auquel vous allez devoir renoncer du moins temporairement. Ne soyez pas triste même si lui risque de l’être.

            – Je ne parviens plus à suivre votre raisonnement docteur.

            – Lorsque vous serez passée, Sigi continuera à venir vous voir dans sa réalité mais il ne verra de vous qu’une enveloppe charnelle vide puisque vous serez ailleurs ! Oh, il restera quelques bribes de ce que vous avez été dans ce corps, il restera de l’amour aussi et votre enveloppe continuera à se mouvoir, à manger mais ce ne sera qu’une apparence de vous car vous serez déjà autre part et cela Sigi ne le saura pas. Pas tout de suite du moins ! Comprenez que le monde est inversé. 

            – Je ne peux pas le lui dire ? Je ne veux pas qu’il pleure. Il sera si seul !

            – Vous l’attendrez quelque part, prête à l’accueillir s’il se met un jour à voir des intrus dans sa propre maison. De toute façon tout le monde regagne un jour cette nouvelle dimension. Vous le reverrez ! En attendant, si votre décision est prise, il faut vous en aller. Votre enveloppe a besoin de s’assoupir, de s’apaiser et vous qui avez été patiente, vous avez amplement mérité votre autre vie où vous rejoindrez ceux que vous avez aimés et vos nouveaux amis.

            – Vais-je mourir ?

            Le docteur éclata de rire.

      – Absolument pas et lorsque vous franchirez l’une de ces portes, termina-t-il alors qu’il les désignait, n’hésitez pas à venir me raconter en quoi consiste votre nouvelle vie car tous me disent qu’ils ont enfin le bonheur à portée.

        Il se leva, quitta Marie Rose, la vit s’éloigner et pour la première fois franchir une porte et rejoindre ceux qui l’attendaient. Le petit carnet dont elle n’avait plus besoin resta sur le bureau du médecin. Il s’effaça puis disparut pour rejoindre quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne comprenait pas encore pourquoi tout ce qu’il avait connu était différent, un autre malade.

*

      – Mourir ! se murmura le docteur. Elle est bien bonne celle-là. Moi, j’aimerais bien y aller ! J’ai 35 ans… je vais devoir patienter.

*

En hommage à ma maman.

Que mon écriture lui permette d’accéder au nirvana que le bouddhisme lui inspirait !

En hommage aussi à tous les malades qui sont injustement touchés.

Que mon histoire soit vraie !

*

Mon histoire est déconcertante, n’est-ce pas,  et pourtant vous n’êtes pas encore inscrit à mon site ! Inscrivez-vous : c’est gratuit et sans publicité !

LA MURAILLE DES ÂMES, un thriller policier de 384 pages (cliquez dans le menu, page d’accueil pour lire des extraits)

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Merci de votre fidélité et à bientôt pour de nouvelles histoires. 

Audrey Degal

 

 

27 réflexions sur “HISTOIRES A SUSPENSE

  1. Je suis impatient de voir la rubrique voir le jour ! Samir Slimani

    • Cher lecteur,
      Merci pour cette remarque sympathique. La rubrique dont tu parles verra le jour au moment opportun. Je n’ai pas le temps de publier simultanément une histoire à suivre et une histoire d’un jour du moins pas pour l’instant. Bonne lecture sur mon blog et merci de cliquer sur partager.

  2. J’ai adorée ton histoire d’un jour =) !!!

    • Merci chère lectrice ! C’est une remarque très gentille. Tu peux aussi lire  » un repas au coin du feu » dont la suite paraîtra cette semaine. Puis d’autres histoires courtes viendront qui devraient faire jaillir chez les lecteurs des sueurs froides. Merci de parler de mon site autour de toi pour le rendre vivant et pour le donner encore plus l’envie d’écrire des histoires pour vous. À bientôt au cœur de mes histoires.

    • Merci chère lectrice. Ta remarque est très gentille. Tu peux lire aussi « un repas au coin de feu » dont la suite paraîtra cette semaine. Parler autour de toi de mon site et de mes histoires pour vous est important pour rendre ce site plus vivant et me donner l’envie d’écrire davantage encore. Il y aura d’autres histoires courtes à faire jaillir des sueurs froides chez les lecteurs. À bientôt au cœur de mes histoires !

  3. J’ai beaucoup aimé votre histoire « Seul » beaucoup de suspence et a la fin j’ai compris pourquoi :)..

    • Si tu as aimé « Seul » tu aimeras aussi la prochaine histoire d’un jour qui sera surprenante, piégeante pour le lecteur. Mes histoires longues sont tout aussi mystérieuses car chaque fin de chapitre laisse planer un doute, une question. Tu devrais les aimer aussi. Merci pour ton commentaire et n’hésite pas à revenir sur mon site où tous mes lecteurs sont les bienvenus. Tu peux aussi partager la page sur Facebook ou Twitter pour que tes amis puissent lire et voyager… A bientôt !

  4. Bonjour, j’ai lu avec beaucoup d’interet l’elu … vivement la fin 🙂 car c’est agreable à lire et on est pris dans le sujet !
    Bravo.

    • Je suis ravie que « L’Elu » t’ait plu. La fin paraîtra cette semaine. Les abonnés en sont automatiquement informés. Jette aussi un oeil sur les autres « histoires d’un jour » comme « Seul » (tout en bas de page et en 3 parties, toutes en ligne) ou « L’Ascension »… Merci pour tes compliments et à très bientôt à nouveau sur ce site où de nouvelles histoires aussi surprenantes les unes que les autres seront à lire. Salut !

      • Je viens de lire seul et c’est … surprenant ! Même si j’ai « senti » la fin grace à Erod Colophy Staque qui m’a permis de déchiffrer quelques anagrammes :-), don’t virus mortel ;-). Mais c’est bien amené, on se pose la question et on cherche à trouver l’issue !
        J’ai apprécié cette 3e découverte ! Je vais continuer à découvrir le reste 🙂
        Merci pour ces moments

      • Sympa d’avoir lu une autre histoire. Quel dommage que tu ne puisses plus accéder à l’histoire longue qui se passait en Chine et qui faisait environ 80 pages. Je n’ai laissé que 2 ou 3 chapitres en ligne. Je suis obligée d’enlever des récits sinon le site est trop chargé. Tu es perspicace à ce que je lis mais je vais bien arriver à te déstabiliser dans une prochaine histoire. Bonne soirée !

  5. jaime beaucoup pas l’habitude de lire ce genre de chose c’est interessant jaime

    • Tes 3 commentaires sont fort sympathiques et je suis ravie que tu trouves mes histoires intéressantes. N’hésite pas à t’abonner au site pour être tenue informée de la publication des suites de récits. Bonne lecture !

  6. Je viens de lire prisonnière et j’ai apprécié cette vision de « l’intérieur » ! Tant de choses qui nous semblent insignifiantes et pourtant … pourquoi ces « petites » bêtes ne souffriraient-elles pas non plus ?
    Encore une agréable pause lecture 🙂

    • En écrivant « Prisonnière » je me suis surtout amusée à faire croire aux lecteurs qu’il s’agissait d’une SDF alors que c’était un animal bien insignifiant mais peut-être sensible comme tu le dis Philippe. Merci d’apprécier mes récits. Tes commentaires me font toujours plaisir. Pense à lire d’abord les histoires les plus anciennes (en bas du sommaire et en bas de la page »Histoire d’un jour) car elles vont bientôt disparaître je pense par exemple à « Seul »… que je vais supprimer dans quelques jours. A bientôt pour de nouvelles histoires palpitantes.

  7. Je viens de lire l’ascension … et bien tu as réussi à me surprendre ! Et de belles manières car il y a de l’émotion et de la gravité mais aussi une forme d’espoir et d’envie de vivre.
    Encore un bon moment qui me donne envie de continuer à découvrir tes écrits 🙂
    Merci

  8. Je viens de terminer Tijerica … l’amour et la haine sont des opposés tellement proches !
    Que cela reste de la fiction … 😉
    Bonne soirée !

  9. Quelle belle surprise à la lecture de Dominique ! … Utiliser des prénoms épicènes pour « tromper » le lecteur, s’était bien senti. Même si cela peu parfois sembler exageré, ça décrit une regression vers un monde qui n’est pas si vieux que cela … C’est en tout cas bien écrit et surprenant ! 😉
    Bravo 🙂

    • J’apprécie ta remarque et le fait que tu prennes le temps de m’en faire part. L’exagération que tu soulignes ne l’est pas tant que cela puisqu’il s’agit d’un monde futur. D’autre part si l’on s’écarte un peu des chemins, on est parfois trop proche d’une réalité que trop de femmes vivent, hélas. Quant à l’écrivain, il s’agissait pour moi d’un jeu grammatical et langagier au profit de la narration. Encore une fois merci pour ton assiduité.

  10. J’ai beaucoup aimé votre histoire « Le Royaume sans escale » que j’ai adoré et me donne
    l’envie de continuer à découvrir vos écrits un grand MERCI,

    • C’est très gentil, Rachid, d’avoir pris le temps de m’écrire ce commentaire. Mon histoire vous a plu j’en suis flattée. N’hésitez pas à lire les autres et à parler de mon site autour de vous. A très bientôt pour la deuxième partie du « Royaume sans escale » et rapidement après vous pourrez lire la fin.

  11. J’ai adoré lire le livre oublIé. Le fameux livre « serments des oubliés » : très captivant et on a tout de suite envie de découvrir la suite au fur et à mesure. J’aime beaucoup ta plume. Je n’ai pas encore tout lu. Mais c’est déjà un bon début et je suis fan ! Gros bisous à toi. Cécile

  12. Comme j’ai plaisir a te lire Mon Audrey , Cette Premiere partie de L’envers Du Décor appelle la suivante
    Ton dernier écrit est aussi passionnant que Contresens des larmes et La Main Suprême
    Je me suis régalée
    Merci et Bonne Nuit Ma Toute Belle
    Je t’embrasse bien fort
    Martine – Tinou – Mamieeeeeeee Bandit …………Moi quoi

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