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L’ENVERS DU DECOR, 1ère partie.

L’ENVERS DU DECOR, 1ère partie

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            Dissimulée derrière le mur de sa chambre, Marie Rose observait chaque mouvement de cet homme, cet intrus. Il était là, assis à quelques mètres d’elle, à fouiller dans les tiroirs, à consulter des dossiers, à regarder des photos, à s’imprégner de sa vie à elle… Ses tiroirs à elle, ses dossiers personnels à elle, les photos de son passé, tout y passait. Que cherchait-il ? Pourquoi ? Comment était-il entré chez elle ?

            Il n’avait pas bougé depuis une heure et, sous le faisceau de la lampe qu’il avait éclairée puis orientée pour la diriger vers une zone limitée, il examinait tout ce qui lui paraissait intéressant. Mais que pouvait-il bien vouloir ? Pour elle, c’était une irruption dans sa vie privée, une violation de son intimité. Que faire ? Devait-elle lui dire de s’en aller ? Devait-elle le chasser ? Oserait-elle avancer vers lui pour lui parler ?

        Quand elle était dans sa chambre, elle se regardait par intermittences dans le miroir qui semblait lui dire qu’elle n’était pas assez forte pour lutter. Elle mesurait à peine un mètre cinquante-huit mais ce petit bout de femme désormais âgé de quatre vingt-deux ans avait été une créature terriblement belle. Si les rides qui creusaient désormais son visage avaient progressivement atténué l’éclat et la pétillance de son regard bleu, jamais elles n’avaient évincé sa beauté. Personne ne s’y trompait : elle avait été ravissante et bien des cœurs avaient dû se briser sur les récifs de l’amour qu’elle avait voulu ou non leur porter.

            Tenant fermement le chambranle de la porte comme s’il pouvait la protéger, c’était à peine si elle osait respirer. Elle ne craignait pourtant pas d’être débusquée puisqu’elle savait pertinemment qu’il la voyait. Il était dans sa maison à elle, ce parfait étranger, il s’y déplaçait, faisait ce qu’il voulait et à cet instant-là, il était dans son fauteuil personnel à s’imprégner de la vie de son hôtesse forcée.

            Par moments, il lui jetait un regard, en biais. Parfois, il lui adressait un sourire, narquois. Mais il continuait ce qu’il entreprenait, ne redoutant jamais l’intervention de Marie Rose qui l’épiait comme si c’était elle qui profanait l’espace privé de cet homme.

            – Il est chez moi ! se répétait-elle comme pour s’en convaincre. Il doit avoir une clé sinon comment ferait-il pour entrer sans faire de bruit !

            Comme à chaque fois qu’elle le découvrait, il s’était glissé dans sa maison en silence, sans effraction et sans porter atteinte à la paix du foyer. Cela faisait déjà deux mois qu’il naviguait dans sa demeure à elle, deux mois qu’il se l’appropriait sans vraiment y habiter. Certes il s’installait parfois dans le bureau, parfois dans la cuisine, d’autres fois au grenier où elle l’entendait marcher. Peut-être faisait-il les cents pas dans cette pièce du second étage de la maison ! Dans quel but ?

            Dans une autre pièce, le mari de Marie Rose, Sigi, dormait, paisiblement. Rien ne l’avait alerté. Il n’avait jamais croisé l’intrus et n’en soupçonnait même pas l’existence. Même si elle avait repéré le manège de l’individu depuis le début, Marie Rose n’en avait jamais parlé. Et si on la croyait folle ! Elle avait choisi de l’observer et de se taire jusqu’à ce jour où il avait voulu la chasser !

*

            Contre toute attente, il s’était adressé à elle, il lui avait parlé :

            – Tu dois partir Marie Rose. Ici c’est chez moi désormais. Tu ne peux pas rester !

            Jamais, auparavant il ne l’avait interpellée. Il était loin d’elle, il faisait nuit, il était trois heures du matin et Sigi dormait. L’intrus était dans le bureau, encore une fois, et il avait allumé l’ordinateur. Comme à l’accoutumée, elle l’avait entendu et s’était levée. Elle dormait souvent mal. Elle avait entrebâillé la porte et l’avait espionné. Mais il s’était adressé à elle, la tutoyant de façon effrontée.

            Sous l’emprise de la panique, elle s’était mise à suffoquer avait fait demi-tour puis avait refermé sa chambre et dans son lit, sous les draps avait tenté d’oublier qu’il lui avait parlé.

            – Et s’il est encore là au petit jour ! pensa-t-elle. Que devrai-je faire ?

            Cette nuit-là, elle prit une décision, la décision qui allait tout faire basculer : elle ne pouvait plus se taire. Il lui fallait partager ce secret. Mais comment avouer qu’un étranger s’est installé chez vous et qu’il tente de vous chasser surtout quand on est la seule, nuit après nuit, à s’en apercevoir et à s’en inquiéter ?

            Il faut dire qu’au début, il surgissait toujours dès que la maison était plongée dans l’obscurité, alors qu’elle et son mari dormaient. Puis vint le moment qu’elle avait toujours redouté où, au beau milieu de la journée, alors qu’elle rentrait du jardin, elle le trouva attablé, à savourer le saucisson qu’elle avait acheté et à émietter le pain que Sigi avait fait. Ensuite, il s’était levé et avait quitté la cuisine sans même débarrasser, laissant tout en place et la surface carrelée de la table souillée de salissures. Il était passé devant elle, la toisant d’un regard fier puis il s’était retiré au grenier. Elle le soupçonnait de s’être établi là. D’ailleurs elle n’osait plus y monter.

            La scène s’était reproduite maintes fois, tandis que Sigi était occupé à la cave, à bricoler. Qui était cet individu qui s’invitait de plus en plus souvent chez elle ? Il utilisait tout ce qui s’y trouvait : toutes les pièces, la machine à café, le téléphone même si elle ne l’avait jamais entendu appeler. Il déplaçait sans cesse les objets et elle passait ensuite des heures à tenter de les retrouver, quand il ne les avait pas jetés à la poubelle, cherchant probablement à la défier. Bien entendu, Marie Rose portait des lunettes qu’il prenait un malin plaisir à cacher. Elle s’en agaçait. Elle les retrouvait tantôt avec les couverts, tantôt dans le réfrigérateur, tantôt dans l’armoire à linge… Elle allait bientôt craquer. Plus qu’une intrusion, c’était une véritable guerre des nerfs et elle n’était pas de taille à lutter.

            Un jour, comme Sigi l’attendait dans la voiture dont le moteur tournait, elle arpentait la maison, cherchant son sac à main qu’il lui fallait emporter. Hélas, il avait été déplacé. Un coup de klaxon lui rappela que son mari s’impatientait. Cinq minutes plus tard, ce dernier la rejoignit quelque peu irrité :

            – Mais qu’est-ce que tu fais ? Cela fait une heure que je t’attends !

            – Une heure, se moqua-t-elle, tu as le don d’exagérer !

            – Pourquoi fouilles-tu de partout ?

            – Je cherche mon sac !

            – Je l’ai vu, là, tout à l’heure, dans la niche du living où tu l’avais posé. Regarde bien, il doit y être.

            – Il y a peut-être été mais il n’y est plus.

            – Où l’as-tu mis alors ?

            – Si je le savais, je ne serais pas en train de le chercher.

            Dix minutes plus tard, le sac réapparaissait, tiré de la corbeille à linge sale.

            – Et tu peux me dire ce qu’il faisait là dedans ? remarqua Sigi exaspéré.

            Marie Rose éluda la question, trop profondément ébranlée. Elle s’engouffra dans la voiture et fit tout le trajet en mode muet.

*

            Pendant la soirée, elle se décida à parler ou du moins à suggérer délicatement à Sigi qu’elle était quotidiennement confrontée à quelque chose d’étrange qui la dépassait. Elle ne pouvait plus se taire et la peur l’étreignait, de plus en plus terrible.

            – Sigi, je peux te parler ?

            – Quoi ? fit-il, absorbé par le western qu’il connaissait par cœur mais qu’il adorait. Tu vois Mimie, des acteurs comme John Wayne, on n’en fait plus !

            – Sigi, à propos du sac tout à l’heure…

            – Oui, eh bien ?

            – Je l’avais bien rangé dans la niche du living, comme d’habitude.

            – Il ne s’est pas envolé tout seul tout de même !

            – Non, bien sûr, mais il a été déplacé.

            – J’adore ce passage où il retrouve sa fille enlevée par les Indiens.

            – Quelqu’un l’a déplacé. Il y a quelqu’un avec nous dans la maison.

            – Tu vois, au moins ça bouge. Ce n’est pas comme dans les films d’aujourd’hui où ils ne font que discuter et discuter pour ne rien dire d’ailleurs.

            – Tu as entendu ce que je viens de te dire ? s’inquiéta-t-elle.

            – Oui, bien sûr, ton sac a été déplacé. Mais je t’assure que ce n’est pas moi. Tu as dû le poser ailleurs sans t’en rendre compte. Ce n’est pas grave, ça peut arriver ! Laisse-moi regarder la fin de mon film.

            Marie Rose tourna les talons, dépitée. Soudain elle sursauta.

            – Tu vois, Marie Rose, il vaut mieux t’en aller, lui murmura à l’oreille l’étranger en la frôlant aussi légèrement que s’il l’eût caressée.

            Elle voulut le suivre mais parvenue dans la cage d’escaliers elle dut se rendre à l’évidence : il s’était déjà retiré. Débordée par l’émotion, elle se mit à pleurer. Elle se sentit plus seule que jamais, coincée entre un époux qui ne l’avait pas entendue et cet intrus qui l’importunait de plus en plus. Elle redouterait la prochaine nuit, de crainte qu’il ne vînt encore la peupler de sa présence indésirable, de son pas pesant au grenier.

            À 22 heures elle partit se coucher après voir avalé deux comprimés qui l’aideraient à oublier, pour quelques heures seulement, les douleurs lancinantes de ses hanches. Il était deux heures du matin lorsqu’elle sentit un souffle sur son visage puis sur sa nuque. Elle ouvrit les yeux et le vit penché au-dessus d’elle, plus près que jamais et elle plus vulnérable encore. Elle se redressa tandis qu’il se retirait. Elle le suivit. Il s’était arrêté, là, au milieu du couloir de l’étage. Elle ne voyait que son dos. Elle se demandait ce qu’il allait faire. Elle était partagée entre le terreur et le désir ardent de savoir ce qu’il lui voulait vraiment. S’il avait voulu l’agresser, ce serait déjà fait depuis longtemps ! Soudain, là, dans le mur, une porte s’ouvrit, que l’étranger franchit et qui disparut aussitôt pour à nouveau laisser apparaître la tapisserie qu’elle avait toujours connue. Alors, elle poussa un cri.

            – Mimie ? s’inquiéta Sigi qui dormait dans l’autre chambre.

            Un instant plus tard, il était auprès d’elle.

            – Qu’est-ce que tu as ?

            Elle tendit le bras et désigna le mur.

            – Il y a une porte ici, assura-t-elle, la voix chevrotante.

            – Une porte ? Ce n’est qu’un rêve ! Touche, c’est le mur, le mur du couloir, le même que d’habitude.

            Et il lui prit la main, comme à une enfant et lui faisait tâter la surface dure et tapissée.

            – Non ! Il y avait une porte et il est passé de l’autre côté.

            – Qui ? Enfin Mimie, il est deux heures et je suis fatigué. Tu vois bien qu’il n’y a pas de porte. Tu as fait un mauvais rêve, c’est tout. Allez, va te recoucher. Tout ira mieux demain.

            Et il la reconduisit dans sa chambre. Elle se coucha et Sigi l’imita quelques instants après s’être assuré qu’elle était apaisée. Elle avait fermé les yeux sans parvenir à trouver le sommeil, se rappelant des nuits de son enfance au cours desquelles elle redoutait la venue de monstres issus de ses lectures ou de son imagination fertile. Peu de temps avant le lever du jour, elle était à nouveau debout à observer l’intrus qui, dans sa salle de bains, était en train de se raser. Il la fixa dans le miroir avant de répéter :

            – Je te l’avais dit, tu ne dois pas rester ici ! Il faut partir ! Tu ne peux pas lutter !

            Elle n’avait plus de larmes à verser. Elle le regarda, impassible, fatiguée et tout à coup elle pensa au fusil que Sigi avait acheté et qui attendait, dans l’armoire de la chambre, entouré d’un linge. Elle se sentait prête à commettre un crime !

La suite très bientôt. Partagez avec vos amis ! 

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Merci de votre fidélité !

Audrey Degal

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Le Royaume sans escale, 2ème partie

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Le Royaume sans escale, 2ème partie

            La mer, si calme jusque-là, avait désormais son mot à dire et le bateau tanguait si bien qu’il devenait difficile de se tenir sur les ponts. Comme s’ils étaient ivres, les matelots progressaient de biais tentant de s’accrocher à tout ce qui était à leur portée. Les treize gabiers avaient reçu l’ordre d’affaler les voiles qui faseillaient au vent du nord et battaient avec force, mues par de gigantesques mains invisibles mais puissantes. Il ne pleuvait pas mais les hommes étaient trempés jusqu’aux os, fouettés par d’innombrables gerbes d’eau salée.

            – Le Hennec, tire plus fort à droite, hurlait le maître des gabiers qui tentait de coordonner les gestes des marins.

            Deux matelots tentaient de dégager une voilure coincée, en vain. La scène ressemblait à un combat et la lourde toile entravait les jambes des hommes qui tombaient, glissaient sur le pont et revenaient tant bien que mal pour accomplir leur tâche.

            – Le hauban est bloqué, maître gabier. Inutile de tirer. On ne le dégagera pas ! Il ne…

            Il n’avait pas fini sa phrase qu’une vague, plus haute que les autres, le balaya tel un brin de paille et le jeta contre un mât. L’homme tituba en se relevant. Sa tête avait heurté deux ou trois obstacles, lors de sa glissade incontrôlée. Le maître gabier se lança à son tour à l’assaut pour aider ses hommes.

            – Il faut monter, nous n’avons pas le choix. Nous devons dégager la voile et vite l’affaler. Si la mer se déchaîne encore ainsi que le vent, avec cette voile qui bat, nous ne pourrons plus diriger le navire. Qui se dévoue ?

            Sans donner de réponse, Le Hennec, connu pour sa bravoure et son courage, commença à escalader le grand mât, un couteau coincé entre les dents. Les autres le regardaient, perplexes. Il était agile mais lourd. Les éléments semblaient vouloir empêcher sa progression et il reçut des dizaines de gifles monstrueuses d’eau salée. Il résista et quand il arriva enfin au sommet, d’une main, il s’agrippa et de l’autre il commença à tailler dans l’épaisse toile qui figeait tout le gréement. Avec le vent, elle s’était entortillée autour de celui-ci et, trempée, il était impossible de la défaire tant le nœud qui s’était formé était serré. Tout à coup, libérée, la voile tomba lourdement sur le pont. Aussitôt les deux matelots restés au pied du mât s’en emparèrent et la roulèrent pour l’attacher. La tempête gagnait en intensité. La houle martelait la coque du navire voulant le prendre d’assaut. Le bruit était infernal. Le vent sifflait rageusement, la mer vociférait d’obscures paroles.

            – Le Hennec, redescends maintenant, c’est bon ! Bravo !

            Les flots impétueux engloutirent ces paroles.

            – Il a été courageux, maître, fit remarquer l’autre en achevant son nœud de cabestan qui lui permettait de se tenir de l’autre main.

           – Oui, très courageux et habile. Fais deux demi-clés sur le dormant de l’amarre sinon le nœud va se défaire. Les nœuds de cabestan ont souvent tendance à se desserrer.

           – Oui maître ! Obéit immédiatement le gabier discipliné.

         – Voilà ! La voile est bien attachée, dit le maître calfat à son matelot. Rentrons à l’abri. C’est terminé.

            Le marin ne demanda pas son reste. Il leva le menton en direction du grand mât. Plus personne ne s’y trouvait.

            – Le Hennec maître, où est Le Hennec ?

            On l’appela. On le chercha. Il ne reparut jamais. Une lame plus véloce que les autres était venue le cueillir quand il redescendait. Trente-et-un hommes manquaient désormais à l’appel.

*

            – Je vous écoute Sillace. Qu’ont donné vos investigations ? Où sont les trente hommes d’équipages qui n’ont pas répondu à l’appel ce matin ?

            – Il n’y a pas un seul recoin du navire qui n’ait été inspecté. Nous avons procédé méthodiquement, ouvrant toutes les cachettes les plus improbables. Nous avons ouvert les tonneaux de poudre, de farine… Bref, le bateau a été passé au peigne fin mais il n’y a aucune trace des hommes que nous recherchons. Dans les hamacs où ils ont passé leur dernière nuit, les couvertures sont encore tirées, toutes de la même façon, comme s’ils dormaient dessous. Leurs quelques affaires sont aussi en place. On dirait qu’ils se sont évanouis.

            – Je n’ai jamais entendu une chose pareille ! rétorqua le commandant. J’ai confiance en vous Sillace mais j’avoue que c’est extraordinaire !

            Loutail, fixait le lieutenant d’un air dubitatif. Il ajouta :

            – Êtes-vous certain de n’avoir rien oublié ? Ne nous cachez-vous pas quelque chose ?

            – Je vous assure que non. Cependant lors de nos recherches…

            On l’interrompit.

            – Entrez, s’exclama Jim alors qu’on frappait à sa porte. Maître gabier, que vous arrive-t-il ? Faites vite nous avons une urgence à traiter.

            Encore dégoulinant d’eau de mer, le visage baissé, pressant entre ses doigts un chapeau tout aussi trempé, l’homme déclara :

            – Mon commandant, on a fait tout ce qu’on a pu pour détacher la voile qui s’était coincée autour du mât principal. C’est Le Hennec qui s’en est chargé mais en redescendant il est tombé à la mer et quand elle est aussi déchaînée, vous savez comme moi qu’il n’y a rien à faire. Je suis désolé mon commandant. Un homme de moins chez les gabiers.

            Jim frappa violemment du poing la table de bois et pria l’homme de se retirer.

            – Décidément, il semble que la chance ne soit pas de notre côté. Loutail, voyez l’aumônier pour rendre hommage à ce gabier.

            Le commandant en second sortit aussitôt.

            – Sillace vous aviez autre chose à ajouter avant l’arrivée du maître gabier.

           – Oui Jim. Je n’ai trouvé aucun des hommes mais j’ai débusqué autre chose : un passager clandestin.

            – Un passager clandestin ! Étrange traversée que celle-ci. Dites-m’en plus.

           – Eh bien, il se cachait parmi les soldats de la garnison. Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’il se comportait étrangement et se tenait un peu trop à part. Les autres commençaient d’ailleurs à le chahuter. Nous avons fait aligner tous les soldats et nous les avons comptés, deux fois. Résultat : 131 soldats au lieu de 130 initialement embarqués. Et comme nous avons procédé ainsi pour tous les corps, les canonniers, les calfats, les hommes de bord, les charpentiers, les novices… Nous sommes certains que cet individu est de trop à bord. J’ai ordonné de l’arrêter. Il a alors tenté de fuir mais il a aussitôt été rattrapé. Et puis où pouvait-il espérer aller ? On ne s’enfuit pas d’un navire !

            – Les trente hommes qui manquaient ce matin tendent à prouver le contraire, coupa Jim perplexe. Et où est ce clandestin pour l’instant ?

        – Je l’ai fait placer dans la cale, à l’isolement. C’est un jeune, il n’a pas l’air récalcitrant. Si vous voulez le voir et l’interroger…

            – Pas pour le moment ! J’ai du travail. Avec cette tempête et les deux ou trois avaries déclarées, je dois modifier notre route pour espérer un temps plus clément en navigant au sud. En revanche, veillez à ce que les canons malmenés par le tangage du navire soient à nouveau fixés solidement. Ils pourraient écraser des hommes en bougeant et endommager la coque. Voyez aussi les autres lieutenants afin qu’ils fassent le point sur les vivres. Certaines pourraient avoir pris l’eau. Tout pourrit si vite quand l’humidité s’infiltre et avec cette tempête l’eau a dû pénétrer un peu partout ! Faites écoper ! Il faut être vigilant.

            – L’aumônier dira une bénédiction demain matin pour le marin tombé à la mer, déclara Loutail en revenant. J’ai aussi appris qu’il y avait un passager clandestin. Voulez-vous que je m’en charge ?

            – Non ! Remettons-nous au travail. Il faut tirer des bords en direction du sud où nous trouverons des vents plus favorables. J’espère que cette tempête ne s’éternisera pas trop.

            – Je l’espère aussi.

*

            La nuit suivante fut plus calme mais sur le bâtiment, on ne dormait guère. On réparait ce qui s’était cassé, on consolidait, on assemblait les voilures déchirées… Un rythme de cinq quarts avait été établi. Certains dormaient, quelques-uns travaillaient, d’autres médisaient :

            – Commandant Jim ou pas, elle n’est pas normale cette traversée. D’abord, des matelots qui disparaissent, la tempête qui fauche un homme, un clandestin caché parmi nous, les canons qui se sont détachés, cinq mille litres d’eau fichus et les salaisons qui baignent dans l’eau salée.

            – Je suis de ton avis. Il y a un mauvais œil qui est monté sur le Royal-Louis.

            – Bah, la tempête s’est calmée.

            – Allons, marins ! Cessez de parler et faites votre travail. Finissez votre quart et vous irez vous coucher, ordonna leur chef.

            Les matelots baissèrent les yeux et se turent. Ils n’en pensaient pas moins.

*

            – Sillace au rapport Jim !

            Il était cinq heures du matin. La nuit, comme la précédente, avait été calme. Le lieutenant attendait que le commandant le priât de parler. Ce dernier, assis dans un fauteuil, un verre à la main, referma le livre qu’il venait de consulter. Il n’avait pas vraiment dormi.

            – Avez-vous fait votre tournée mon ami ?

            – Tournée faite Jim.

            – Et ? Vous me semblez sur la retenue.

            – Effectivement ! C’est que… c’est que…

            – Dites, je vous prie, s’impatienta-t-il. Mais ne me dites pas que…

            – … Si mon commandant ! ne put-il s’empêcher de déclarer.

            – Il manque des hommes ? Il manque des hommes, reprit-il involontairement en écho. Disparus ? Comment ? Combien ? Lesquels ?

            – Treize sont portés manquants. Deux gabiers, six novices, trois voiliers et deux soldats.

            Jim ferma fortement les paupières pour accuser le coup que cette déclaration venait de lui porter.

           – Je n’ai pas dormi cette nuit. Je suis monté prendre l’air et je suis resté là, à arpenter les trois ponts et tout le navire des heures durant. Je n’ai rien vu d’étrange, pas d’activité si ce n’est celle des gardes. Mon Dieu, treize hommes ne s’envolent pas sans bruit. C’est impossible !

           – Je le sais mon commandant… Jim, mais comme hier nous avons déjà vérifié, fouillé, compté et recompté l’équipage. Le nombre reste toujours le même : nous avons perdu 43 hommes en deux nuits. Et…

            Sillace se tut un instant.

            – Et quoi ?

            – Les hommes parlent de traversée du malheur… le ton monte.

         – Certes mais après tout c’est bien normal. N’oublions pas aussi que nous avons un passager de plus : le clandestin. Allons lui rendre visite.

            Les deux hommes, accompagnés de Loutail, descendirent à fond de cale. Celui-ci tenait une lanterne dont les verres étaient brisés. La flamme vacillait. De la proue à la poupe, le Royal-Louis avait été compartimenté et il regorgeait de victuailles. Quatre petites pièces étroites, sombres et humides étaient restées dégagées pour accueillir les matelots devenus rebelles à l’autorité après des mois de navigation éprouvante. Dans une de ces cellules, le clandestin attendait. Il était couché à même le bois froid quand il entendit des pas s’approcher ainsi que des voix. Il se redressa, s’assit et entoura ses jambes repliées de ses bras. Aucun gardien ne surveillait les lieux. Un cliquetis, une clé qui se glisse dans une serrure, une rotation de plusieurs crans et un filet de lumière qui pénètre le premier dans la geôle exiguë. Le clandestin, habitué à l’obscurité, leva son bras devant son visage pour ne pas être ébloui. Un broc d’eau en terre reposait à côté de lui et une assiette dans laquelle on devinait encore des restes de repas. Jim, toujours bienveillant, humaniste avant l’heure lui dit :

            – J’espère qu’on vous a bien traité, jeune marin.

            L’autre, le visage enfoui entre les genoux ne répondit rien.

            – Vous taire ne vous avancera pas. La traversée sera longue. Il va falloir tout nous dire et nous révéler le pourquoi de votre présence sur mon navire. On ne vous fera aucun mal. Vous serez bien traité si vous nous révélez votre identité. Qu’êtes-vous venu faire parmi les soldats de la garnison ?

            L’inconnu se taisait toujours. Sillace sollicita la permission d’intervenir.

          


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L’Invasion

la vague

Derrière une vague se cache parfois une menace… mais parfois pas ! 

*

« Le lecteur qui s’engage ici tourne les pages d’un monde fictif ». Audrey Degal.

*

« L’Invasion » texte intégral.

– Il faut alerter le Préfet ! … Immédiatement que diable. Remuez-vous !

– Mais chef  vous croyez vraiment que…

– … Je n’ai pas pour habitude de répéter mes ordres. Si vous ne décrochez pas le téléphone et si vous ne me mettez pas en relation avec la préfecture dans les secondes qui suivent, je vous promets que dès demain vous allez vous retrouver à la circulation. 

Le lieutenant obtempéra sur le champ et il composa le numéro demandé. On le mit en attente. Il s’y attendait. Assis à un bureau ses doigts martelaient la surface de bois verni. Son supérieur fixait quant à lui un écran et scrutait des données chiffrées. Il s’entretenait avec d’autres qui affichaient aussi des regards inquiets. De temps à autre, il se retournait vers son subalterne lui faisant comprendre qu’il s’impatientait. Celui-ci répondait :

– On m’a mis en attente monsieur !

L’autre reprenait alors sa discussion avec les membres de la salle de contrôle :

– Je n’ai jamais été confronté à cela et pourtant j’en ai vu des vertes et des pas mûres depuis le début de ma carrière.

– Effectivement ! C’est bizarre.

– Comment est-ce que ça a commencé ?

 – Ce matin tout allait bien et tout à coup on a commencé à apercevoir des petits points sur les écrans de contrôle et le phénomène s’est progressivement accentué…

– C’est une sorte d’invasion !

– Oui, c’est ça ou alors une vague, une véritable déferlante…

*

Dans les stands du salon de la moto on faisait briller les chromes des motos. Chez Harley Davidson les lumières des néons se reflétaient sur les surfaces métalliques et il aurait presque fallu porter des lunettes de soleil pour ne pas être ébloui. Honda, Kawasaki, Suzuki, KTM, Moto Guzzi, Yamaha, Aprilia, Ducati, Triumph… toutes les marques étaient représentées. 

Je crois que ça va être un beau salon cette année, remarqua un des organisateurs.

En effet et l’exposition de motos anciennes devrait avoir un beau succès.

– Oui, comme les spectacles prévus aussi. 

– Qu’est-ce qu’il y a au programme cette année ?

On a une spéciale enduro avec une piste semée d’embûches dessinée par Jean Luc Fouchet. 150 pilotes s’y produiront. Il y a aussi une exposition Sand Raider qui concilie moto et aventure berbère, l’exposition custom, café racer et des photos avec un concours à la clé. 

– Excellent tout ça. Je crois effectivement que ça va être une réussite et puis c’est le premier rendez-vous motard de la saison après l’hiver. Les bécanes sont souvent restées au garage.

– Oui ! L’Afdm est également présente ainsi que quelques clubs de moto. C’est un beau salon.

*

Le rendez-vous avait été fixé : 10 heures devant chez Thibaut et Raphaël. Les copains attendaient ce moment-là depuis longtemps. 

Laurent arriva le premier au guidon de sa bandit 650 qu’il avait achetée d’occasion, faute de moyens. Dans un vrombissement grave et agréable, le carénage de la VFR 800 de Martine pointa son nez. Un instant plus tard, on comptait devant la maison une douzaine de motos : une Ducati monster 821, une Honda 600 cbr, une Yamaha 1300 midnightstar, une  Diavel, une Hayabusa… Un café était prêt à être servi quand d’autres bruits de moteurs annoncèrent les retardataires. 

Ces retrouvailles étaient toujours une joie et puis chacun savait que, la belle saison arrivant, ils allaient bientôt programmer quelques virées comme chaque année. Ils faisaient partie d’un club moto, géré par la belle Isabelle, devenue pilote tardivement mais qui désormais n’avait pas froid aux yeux au guidon de sa machine. Elle  le gérait de main de maître et proposait de magnifiques sorties dans le Verdon, dans le Massif central, en Dordogne… au cours desquelles les amis se retrouvaient et passaient des journées et des soirées inoubliables. A travers cette même passion, la moto, tous avaient le sentiment d’appartenir à une famille où régnait la solidarité.

Bon, c’est pas tout, dit Hervé en reposant sa tasse. Si on y allait !

Autour d’un petit déjeuner, ils avaient évoqué bien des souvenirs : la glissade de Martine sur une plaque d’égout, Jacques  Jacques qui avait perdu les clés de la moto de sa femme Brigitte et qui avait dû retourner chercher un double chez eux, ce qui avait retardé le groupe certes mais avait permis aux autres de passer un bon moment autour d’une table, au soleil, dans le Beaujolais. Le groupe avait vécu tant d’anecdotes, heureusement jamais fatales.

Allez, Hervé a raison. Il est temps de décoller et puis il va y avoir un monde fou aux guichets si l’on tarde trop. En selle ! 

Les pilotes, tous équipés de cuir des épaules aux pieds, mirent en marche les motos et heureux de rouler ensemble, ils prirent la direction du salon de la moto de Lyon. 

Au-dessus des casques, les nuages s’amoncelaient, menaçants. La météo n’avait pourtant rien annoncé de tel. Quelques minutes plus tard, les visières se maculaient des premières gouttes de pluie. 

*

« Caché dans l’entrebâillement d’une porte cochère, l’impitoyable tireur attendait. L’Impitoyable. Il aimait ce surnom que lui avait donné la presse alors que la police ne parvenait pas à l’arrêter. Pourtant il avait déjà un palmarès exceptionnel de victimes et ce soir, il y en aurait une de plus au tableau de ses trophées. L’oeil aux aguets, accoutumé à l’obscurité, il entendit soudain des pas. On approchait. Peut-être était-ce sa victime ! Afin d’être prêt à toute éventualité, il épaula son fusil et visa l’angle d’où surgirait probablement sa  cible. Il restait calme afin d’ajuster son tir. Soudain il ressentit une violente douleur au mollet. De douleur il lâcha aussitôt son arme. 

– Sale bête ! Dégage…

Un roquet teigneux, sorti de nulle part, venait de lui planter ses crocs. L’animal détala sous l’impact du coup de pied qu’il reçut. Devant la porte cochère, la victime tant attendue passa.  L’Impitoyable la dévora du regard et se jeta sur son fusil qui gisait au sol. A ce moment-là… »

– Alors lieutenant, cette communication avec le Préfet, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

Capitaine, je suis sincèrement désolé mais j’ai eu une secrétaire qui m’a mis en attente et ça dure… 

Et il reprit :

– Allo… allo… mademoiselle… allo… mademoiselle…

Soudain, à bout de patience il hurla :

-MADEMOISELLE, ALLO !

A l’autre bout du fil, la secrétaire du Préfet entendit des sons émanant du combiné qu’elle avait simplement posé sur son bureau afin de pouvoir finir la lecture du passage du polar qu’elle avait commencé. Elle ne voulait pas le  lâcher au moment crucial et elle avait donc mis son interlocuteur en attente. Elle râla intérieurement, contrainte de reprendre l’appareil au moment où l’histoire devenait palpitante.

– Ici le secrétariat du bureau du Préfet. Vous désirez ?

– Enfin… Mademoiselle, cela fait environ 30 minutes que vous me faites attendre et c’est…

– Mais je ne vous permets pas de me parler ainsi monsieur. J’avais des urgences à traiter et je ne pouvais pas faire autrement que de vous faire attendre. 

Au centre de police, le capitaine s’empara alors du combiné.

– Mademoiselle, ici le capitaine de police Georges Refucha. Comme vous l’a rappelé le lieutenant, nous attendons depuis trop longtemps une communication avec le Préfet et si vous ne me mettez pas en relation avec lui immédiatement je vous assure que je débarque dans vos locaux pour savoir pourquoi il nous a fallu attendre aussi longtemps. La situation est urgente, très urgente ! J’ai une invasion à traiter. J’ai bien dit une invasion !

Tout de suite Capitaine, fit la jeune femme qui comprit qu’elle avait exagéré et qu’elle risquait d’en subir les conséquences. 

Pendant ce temps, elle avait pris soin de déposer son roman dans un tiroir de son bureau qu’elle avait refermé. Deux seconde plus tard le Capitaine s’entretenait enfin avec le Préfet auquel il présenta la situation. Il développa ensuite :

– Nous avons une urgence car ceci ne s’est jamais produit à aussi grande échelle.

– Vous voulez donc dire qu’il y a déjà eu des précédents !

– Oui mais pas comme cela. Sur les écrans  de contrôle ça arrive de toutes parts et nous voyons tous ici d’innombrables points colorés.

Je ne comprends pas capitaine. Où est le danger ? 

– Le danger réside dans le nombre inhabituel. Les points observés évoluent d’ordinaire de façon aléatoire, désorganisée. Par ailleurs s’ils sont souvent nombreux  on parvient toujours à les comptabiliser. Or c’est impossible aujourd’hui. Nous assistons à un afflux extrêmement massif. Des masses rouges sont formées, des masses vertes fluorescentes, d’autres argentées… C’est impressionnant et cela prend tant d’ampleur que nous allons très vite être envahis voire débordés. Le risque est majeur monsieur Le Préfet et à l’heure qu’il est nous ne contrôlons plus du tout la situation. Je le répète il s’agit d’une véritable invasion.

Une invasion dites-vous ? Que voulez-vous  alors ?

– Des forces de police supplémentaires à dépêcher immédiatement sur place sinon je ne répondrai plus de rien.

– Y a-t-il déjà des incidents ?

– Nous en avons  observé en effet. 

– Et comment ?

– Nous voyons clairement les masses colorées se déplacer et converger vers le même centre ce qui représente un danger potentiel vous en conviendrez. Ce ne sont pas des centaines mais des milliers de points colorés qui s’affichent sur les ordinateurs et la tendance s’amplifie d’heure en heure. De plus par moments, on voit des points disparaître subitement et ce qu’il y a de pire c’est que cela va aussi en s’accroissant. 

Précisez !

– Au début de notre observation du phénomène les masses étaient parfaitement formées. Puis elles ont muté, comme si on avait fait une coupe dans leurs extrémités. Au début un ou deux points s’effaçaient mais maintenant ils s’effacent pas dizaines, subitement.

– Par dizaines dites-vous ?

– Absolument. Par exemple depuis le début de notre conversation pas moins de 120 points colorés ont disparu et dans un moment je crains qu’il n’y en ait 150. Si je puis me permettre monsieur le Préfet nous perdons un temps précieux à parler. Il faut agir au plus vite car en plus il pleut !

Capitaine, je ne vois pas en quoi la pluie risque d’avoir des conséquences néfastes sur ce phénomène ?

Vous vous trompez ! La pluie va considérablement aggraver la situation.

– Soit ! Je vous envoie des forces supplémentaires et j’attends ensuite que vous me rédigiez un rapport sur l’origine de ce phénomène inexpliqué.

Sauf votre respect monsieur Le Préfet, ce phénomène est exceptionnel mais pas inexpliqué et seuls ceux qui ne connaissent pas le monde des deux roues ne comprennent pas ce qui se passe. 

– Cessez vos allusions et venez-en aux faits ! Je ne comprends rien à votre imbroglio de points colorés, de pluie, d’invasion, de disparition de points sur vos écrans, de phénomène de masse… Il va falloir m’éclairer parce que je commence à en avoir assez. Dites-moi clairement où se situe le danger ?

Le danger est pour la population des motards monsieur Le Préfet !

Ils ont deux roues, un guidon, des routes, un permis de conduire, une signalisation à respecter… et le plus souvent ils se mettent en danger eux-mêmes. Pourquoi les différencier des autres usagers ? Pourquoi les privilégier ?

Il s’avère que je suis aussi motard et que je suis à même de mieux comprendre la situation. Pendant deux jours c’est le salon de la moto et du beau temps était annoncé, ce qui explique qu’ils soient si nombreux de sortie. Les motards se déplacent généralement en bandes, en groupe et ils ont choisi cette année de s’assembler aussi par marques : rouge pour Ducati, vert pour Kawasaki, couleur chrome pour les Harley… C’est l’origine des masses colorées et chaque point est un motard, une individualité mais surtout un être humain. Et cet être humain est en danger car la pluie abondante qui tombe rend la chaussée particulièrement glissante car proche du salon il y a de nombreuses portions faites de pavés. De plus, les effectifs de police et de gendarmerie qui sont déjà sur place précisent que les motards sont victimes de glissades mais aussi du non respect du code de la route par certains automobilistes : clignotants oubliés, rétroviseurs non contrôlés, distances de sécurité non respectées… la liste est très longue. Ce soir ce sera une hécatombe ! 

– Mais pourquoi roulent-ils en masse. C’est interdit ! Le code doit être appliqué ! Sanctionnez-les !

– Ils roulent groupés parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils sont trop nombreux et s’ils respectaient scrupuleusement de code de la route en roulant les uns derrière les autres, tous les accès au salon et à la banlieue de l’agglomération  seraient paralysés. Alors là oui nous aurions un épineux problème de circulation à régler.

Je vous autorise donc à verbaliser, à faire des contrôles. Allez-y !

– Je l’entends bien ainsi monsieur Le Préfet mais aujourd’hui ma cible sera l’automobiliste. Le non respect des distances de sécurité si banal ne les exposant qu’à des risques matériels, ils s’en moquent. Le motard lui, en cas de collision risque d’être projeté et c’est sa vie qui est en péril. Pour l’oubli des clignotants c’est pareil. Deux carrosseries froissées ne sont rien à côté d’un pilote fauché qui risque de glisser sous une autre voiture… Vous voyez monsieur Le Préfet, les coupes dont je parlais correspondent à des motards fauchés dans le flot de circulation. Cela ne peut durer. Il faut arrêter le massacre et mieux encore il faudrait enseigner aux candidats au permis de voiture les difficultés auxquelles sont confrontés les deux roues et les risques qu’ils encourent. Car il faut bien l’avouer les automobilistes méconnaissent tout cela et s’ils sont parfois fautifs, ils le sont aussi par manque de sensibilisation !

– Je ne voyais pas ça ainsi mais à bien y réfléchir vous n’avez pas tort. Les forces de police volant aujourd’hui au service de la sécurité des plus vulnérables, des deux roues, j’aime l’idée et médiatiquement parlant c’est original…

*

Hervé, Martine, Laurent, Brigitte, Jean-Jacques et les autres membres du club de moto arrivèrent sans encombres au salon où ils passèrent une belle journée. Ils remarquèrent sur le bord de la chaussée des forces de police dépêchées en nombre qui, pour une fois, n’étaient pas là pour les verbaliser mais pour veiller à leur sécurité, scrutant dans les habitacles les automobilistes afin que ceux-ci respectent les règles les plus élémentaires de la conduite.

*

En quittant son travail ce jour-là, la secrétaire du préfet monta dans sa Nissan. En chemin son téléphone sonna. Son sac à mains était posé à côté d’elle. Elle en extirpa le portable pour prendre l’appel. Aucune vie n’était pourtant en danger. Elle n’était pas urgentiste, elle n’était pas pompier…Pourtant elle répondit. Son mari lui demandait d’acheter du pain. Il avait oublié de le faire. Sa demande ? Une baguette bien dorée, une si  précieuse baguette…

Une baguette pour une vie. Y avait-elle pensé ? Probablement  car on nous répète qu’au volant le téléphone est un danger. Mais confortablement assise dans le siège de sa voiture elle ne put résister à l’envie de décrocher. Etait-il si important de répondre pour échanger de ridicules banalités ?  Les accidents sont pour les autres et puis elle estime qu’elle est prudente ! En face Vincent, un motard, un jeune père et Cécile, une automobiliste. Involontairement la secrétaire fit une embardée, franchissant la chaussée. Vincent l’évita de justesse. Il eut très peur et resterait moralement marqué. Le véhicule de Cécile vint s’encastrer dans un poteau. Pour tous les deux, ce jour-là  fut un jour de chance.  Ils ne surent jamais qu’ils avaient failli perdre la vie pour un peu d’eau et un peu de farine, le tout bien cuit ! 

FIN

A bientôt pour de nouvelles histoires inédites. A partager bien sûr !

Bonne route et V.