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Le Royaume sans escale

LE ROYAUME SANS ESCALE

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            Le commandant Jim connaissait le bateau comme sa poche. Il avait traversé tant de fois les océans à bord du Royal-Louis.

Il avait été engagé comme petit mousse à l’âge de huit ans sur un premier navire. On lui avait fait faire la cuisine et nettoyer les ponts. Il en avait passé des heures à frotter le bois, à quatre pattes, avec sa brosse et son seau. Il avait fait toutes les corvées, sans rechigner. Mais il était curieux et ambitieux. Il observait, il surprenait, il apprenait !

            Rapidement, on s’était rendu compte qu’il y avait chez ce jeune un certain potentiel à exploiter. Beaucoup se servaient de lui, d’autres plus généreux, comprirent qu’il serait un jour un grand marin.

            Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang d’une capacité de 2400 tonneaux avec ses trois ponts et un équipage de 800 hommes, allait bientôt prendre la mer pour un voyage de deux mois. Sa Majesté en avait décidé ainsi. Mais il voguerait bien plus longtemps, ce qu’ignorait Jim comme le roi. Chaque gueule de ses 80 canons de bronze était prête à défier le monde. Il était richement décoré et sa devise, « Je suis l’unique dessus l’onde, et mon Roy l’est dans le monde », disait combien il est redoutable et admiré. Rodolphe Gédéon l’avait construit, le capitaine Jim le commandait.

            Du quai, ce dernier contrôlait scrupuleusement tout ce qui montait à bord. Rien ne devait manquer. On embarquait 210 000 litres d’eau, 101 000 litres de vin, 1450 litres d’eau-de-vie et de vinaigre pour lutter contre l’eau qui ne manquerait pas de croupir, 54 tonnes de biscuits de mer qui formaient la base de l’alimentation des marins, 56 tonnes de farine, 18 tonnes de salaison, de fèves et de fayots, 3 tonnes de sel pour conserver les aliments, 5 tonnes de riz. Et puis il veillait sur l’état des animaux qui montaient docilement à bord : poules, canards, pigeons, moutons, oies, cochons, bœufs. Les caisses d’armement étaient aussi scrupuleusement inspectées de la poudre en passant par les boulets de canon, la mitraille ou les mousquetons.

            Le ventre du Royal-Louis était aussi plein qu’un ogre repu. Mais il ne sommeillait pas. Mille petites mains s’activaient pour vérifier une dernière fois les voiles, les boussoles, les compas, les sextans, le calfatage de la coque… Il était impensable de laisser quoi que ce fût au hasard. Le grand large ne pardonne rien aux oublieux !

            Le lendemain matin, tous embarqueraient : les lieutenants, les enseignes, l’aumônier,les maîtres canonniers, les maîtres calfat et les hommes de bord composés de gabiers, de matelots et de novices que le commandant Jim prendrait sous son aile bienveillante en songeant que lui aussi l’avait été.

            Ce n’était pas sa dernière traversée. Il y en aurait beaucoup d’autres. Mais ce serait une traversée singulière, une traversée que personne n’aurait osé imaginer, une traversée placée sous le sceau du roi certes comme sous celui de la peur embusquée là où personne ne l’imaginait.

*

 

            Le navire quitta le port de Saintonge et gagna rapidement le large. Les marins venaient de laisser leurs familles. Rares étaient ceux qui les reverraient. La mer était calme, trop peut-être ! Les côtes canadiennes ne seraient en vue que dans quelques mois.

            – J’ai entendu dire que la traversée de l’Atlantique Nord en direction du Canada était extrêmement difficile ! dit un lieutenant au commandant Jim alors que le rivage s’éloignait.

            – C’est vrai mais toute traversée réserve son lot de difficultés qu’il faut affronter. Nous n’avons pas le choix. Les Hollandais, fins navigateurs, disaient : « mieux vaut être sur la lande avec un vieux chariot que sur mer dans un navire neuf ». Quand tu comprends ce que cette phrase signifie, tu te demandes d’abord ce que tu fais sur ce navire. Ensuite, tu te dis que, de toute façon tu n’as pas choisi alors tu apprends à prier car c’est la seule chose qui te reste !

            – Prier, oui, j’ai souvent prié en mer, confirma le lieutenant, le regard perdu dans les vagues.

            – Ne vous inquiétez pas Sillace, Dieu veille sur nos âmes.

            – Je ne suis pas inquiet enfin pas quand je suis sur un de vos navires, commandant. On dit que vous êtes le meilleur et que vous connaissez tous les dangers.

            Jim s’amusa de cette remarque.

            – Qui peut s’enorgueillir de connaître tous les dangers ? Personne mon brave ! Cependant, j’ai tellement voyagé, j’ai affronté tant de tempêtes que je crois être plus chez moi en mer que sur la terre ferme. Et puis j’ai survécu à deux naufrages alors que les navires étaient commandés par des fous qui se croyaient plus forts que la nature. Je crois que c’est là qu’est le secret : il faut faire avec la mer et non lutter contre elle sinon, elle gagne toujours.

            Il passa une main dans sa barbe grisonnante qui lui donnait un air de vieux loup des mers que ses hommes adoraient.

            – Combien de petits mousses exactement ont embarqué ?

            – 65 mon commandant !

            – Veillez à ce qu’ils soient bien traités. Je ne veux pas que les matelots ou les soldats de la garnison les malmènent. Faites-le savoir aux membres de l’état-major et que chacun sache qu’il y aura des sanctions si ces gamins sont importunés.

            – Ce sera fait mon commandant !

            – Appellez-moi Jim ! Quand on est sur le même rafiot et que l’on affronte les mêmes dangers, j’aime que mes hommes m’appellent par mon prénom. Laissez le « commandant » pour les prétentieux !

            – Bien mon comm… euh, Jim !

            – Voilà, c’est mieux !

            Le soleil déclinait sur une ligne d’horizon qui s’agitait en permanence. L’obscurité s’emparait progressivement de la coque du navire dévorant les ponts sur lesquels des soldats montaient la garde. Les rares lampes à huile qu’ils étaient chargés de surveiller se livraient à des jeux d’ombres et de lumières comme si les âmes des marins morts au large erraient d’un mât à l’autre. Le mal de mer s’était aussi invité à bord et les malades se disputaient le pont avec ceux qui étaient chargés de le nettoyer aussitôt. Des matelots en profitaient pour railler ceux dont les estomacs appelaient au secours, disant qu’ils étaient des marins d’eau douce. Les autres, en piètre état, n’osaient contester.

            Après le repas quatre lieutenants ainsi que des enseignes arpentèrent le navire jusqu’aux cales pour inspecter le bâtiment et tout vérifier. Rien ne les alerta. Dans les logements prévus pour hommes de bord, la promiscuité régnait. Il n’y avait pas un seul hamac vide. Certains marins dormaient, d’autres jouaient. Le plus souvent, on tuait le temps à bord. La mer resta d’huile une bonne partie de la nuit et au petit matin elle commença à s’agiter.

*

 

            Le commandant Jim avait bien dormi. Il monta sur le pont principal à cinq heures du matin. L’iode le revigorait toujours et il aimait s’en imprégner. Comme à chaque traversée, un des cinq lieutenants vint faire son premier rapport de la journée.

            – Lieutenant Brodet bonjour. Avez-vous passé une agréable nuit ? demanda Jim à celui qui venait de le saluer.

            – Oui mon commandant mais le lieutenant Sillace nous a dit que nous pouvions vous appeler Jim. Autorisation mon commandant ?

            – Faites Brodet ! Votre rapport, j’écoute !

            – Rien à signaler Jim. Nous maintenons toujours notre cap et attendons vos ordres. La nuit a été calme. Les hommes sont moins malades ce matin, le moral est bon.

            – C’est toujours ainsi au début des traversées. L’équipage s’habitue progressivement au roulis. Dans deux ou trois jours, tout ira encore mieux.

            – J’en suis ravi, répondit Brodet.

            – Ne criez pas victoire trop vite mon jeune ami. Si la mer est dangereuse, l’ennui l’est aussi, tout autant que l’eau des tonneaux qui commencera à croupir ou des maladies qui viendront se déclarer. Voilà ce que nous devrons affronter. Entre le scorbut, le typhus, la dysenterie, le froid et l’humidité nous aurons de quoi faire ! Notre répit n’est que d’une quinzaine de jours. Sachez en profiter !

            – Je n’ai pas votre expérience mais je retiens ce que vous venez de me dire et j’en ferai part aux membres de l’état-major. Cependant, Jim notre voyage est assez court et je crois que les esprits n’auront pas trop le temps de s’échauffer. Quant à l’eau et aux vivres, nos marins ont de l’expérience et savent ce qu’il en est !

            – Bien analysé lieutenant. Que le ciel vous entende ! fit le commandant en levant les bras vers les cieux.

            Comme un vent doux et favorable se leva, Jim ordonna de déployer largement les voiles. On courut sur les ponts pour procéder à ces manœuvres et quelques minutes plus tard, le Royal-Louis fendait l’eau. On aurait dit que rien ne pourrait l’arrêter. Il avalait les milles nautiques à une vitesse déconcertante. Seuls les nuages dans le ciel semblaient se mouvoir avec la même aisance.

            Dans sa cabine, Jim et Loutail, le commandant en second, avaient déployé une carte. Ils mesuraient la latitude, la longitude et traçaient des lignes et d’autres, parallèles, autant de routes à envisager selon les conditions météorologiques. Ils entouraient les points à éviter.

            – Munissez-vous du sextant Loutail. Nous allons monter sur le pont pour faire les relevés.

            – Bien !

            On frappa à la porte.

            – Commandant, Jim ?

            – Oui, que désirez-vous ?

            – Je dois vous voir commandant ? Nous avons un problème ! Puis-je entrer ?

            – Entrez, répondit Jim et continuant de regarder ses cartes.

            Il reposa sa plume à côté de l’encrier.

– C’est encore vous Sillace qui venez me rencontrer ! Mais où sont donc mes autres lieutenants de vaisseau ? Que vous arrive-t-il ? Brodet a fait son rapport ce matin et il ne m’a rien signalé !

– Effectivement Jim. Nous ne l’avons remarqué qu’après, quand les maîtres ont voulu rassembler les hommes.

– Eh bien, qu’est-il arrivé ?

– Ils étaient agités, ils parlaient, à ce que m’ont rapporté leurs maîtres.

            – Je ne vois pas ce qu’il y a de gênant à cela ?

            – Ils s’interrogeaient.

            – À quel sujet ? demanda Jim en reprenant sa plume et en la plongeant dans l’encre afin de modifier un tracé.

            – À propos d’hommes qui manquaient à l’appel. Ils ne se sont pas rassemblés sur l’ordre de leurs maîtres.

            – Sillace vous les connaissez ! Certains sont peut-être encore malades et en train de vomir quelque part, d’autres ne se sont pas levés, voilà tout. Secouez-les !

            – Nous avons pensé à tout cela mais c’est autre chose qui nous a interpellés !

            – Quoi donc ? Ce ne sont pas cinq ou six hommes qui tirent au flanc de bon matin qui doivent nous alarmer ! tenta de rassurer le commandant.

            – Il ne s’agit pas de cinq ou six hommes, Jim. Trente hommes d’équipage manquent à l’appel !

            Surpris, Jim laissa échapper sa plume qui, en tombant, souilla aussitôt le bois.

            – Trente dites-vous ? Mais où diable sont-ils cachés. Je n’apprécie pas que dès le premier jour des matelots dérogent aux règles du commandant. Faites-les chercher !

            – C’est déjà fait Jim. Nous avons fouillé tout le bâtiment et …

            – Et ?… attendit le commandant accroché aux paroles de son lieutenant.

            – Et nous ne les avons pas trouvés. Tout y est pourtant passé : des cuisines, aux latrines, jusqu’au fond de cale. Il n’y a aucune trace d’eux. Et nous ne savons plus où chercher.

            – Eh bien, prenez davantage d’hommes et recommencez. Les marins ne s’envolent pas ainsi ou alors ils sont tombés à l’eau mais cela ne se produit qu’en pleine tempête, ce qui n’était pas le cas cette nuit. Nous ne sommes tout de même pas dans un cas de suicide collectif ! J’ai déjà vu des marins mettre fin à leurs jours en sautant par-dessus bord mais c’était après des mois de navigation et alors que la nourriture comme l’eau commençaient à manquer. Cherchez-les. Ils doivent être quelque part !

            – À vos ordres, Jim !

            Sillace se retira. Il dirigea lui-même les recherches, accompagné de marins et de soldats qui remuèrent chaque tonneau, chaque baril, chaque caisse… Ils n’oublièrent aucun recoin mais ils fouillèrent le bateau en vain.

            Trente matelots s’étaient évaporés. Trente ! C’était un nombre inconcevable. Cependant, Sillace ne se présenta pas les mains vides auprès de Jim. S’il n’avait pas trouvé les marins, il lui ramenait autre chose, autre chose qui allait faire jaser et susciter la méfiance de tous les membres d’équipage ! La traversée ne faisait que commencer !

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Raoul de Cambrai suite (Moyen Age)

Guerri, l’oncle de Raoul, est fou de colère. Il voit en Bernier un « bastars », un bâtard et lui voue une haine féroce. Il entre à nouveau dans le combat prêt à répandre la terreur parmi ses adversaires. Dans la laisse suivante, le trouvère se plaît à mêler le beau et l’horreur en ces termes :

CLXIII

G[ueris] lait corre le destrier de randon,

brandist la hanste, destort le confanon,

et va ferir dant Herber d’Irençon

c’est l’uns des freres, oncles fu B[erneçon].

Grant colp li done sor l’escu au lion

q’i[l] li trancha son ermin peliçon,

demi le foie et demi le poumon :

l’une moitié en chaï el sablon,

l’autre moitiés demora sor l’arçon

mort le trebuche del destrier d’Aragon.

Ce qui signifie :

163

Guerri galope à bride abattue et brandit la hampe de sa lance. Il déploie son gonfanon et frappe Herbert d’Hirson, oncle du jeune Bernier et l’un de ses quatre frères. Il lui assène un coup d’épée si violent sur l’écu orné d’un lion qu’il déchire sa pelisse d’hermine et lui arrache la moitié du foie et la moitié du poumon. Une moitié tombe dans la poussière et l’autre reste sur l’arçon. Le chevalier tombe mort de son destrier d’Aragon.

L’hermine, si précieuse, si belle, douce aussi, qui témoigne de la richesse de celui qui la porte, contraste effectivement avec la description mortifère du jongleur qui parle de foie et de poumon. Les gens du Moyen Age sont fascinés par ces récits qui s’arrêtent tant sur ce qu’ils ne possèdent pas que sur les batailles enragées et l’intérieur des corps car au Moyen Age, l’intérieur des corps relève d’un grand mystère.

Finalement, Guerri doit s’enfuir car ses adversaires, nombreux, ont décidé de l’anéantir puisqu’il fait des ravages parmi les leurs. Il déclare toutefois à Bernier :

« Ja n’avrai goie tant con tu soies vis ! »

qui veut dire :

Je ne serai pas  heureux tant que tu vivras! »

Guerri quitte le champ de bataille accompagné de quarante hommes. Il se retourne avant de quitter les lieux :

« Il esgarda contreval [l]a vaucele,

voit tant vasal traïnant la boeele

toz li plus cointe de rien ne se revele ;

et G[[ueris] pleure, sa main a sa maisele.

R[aoul] en porte, dont li diex renovele.

ce qui signifie :

Il regarda le fond du vallon et vit de nombreux combattants dont les viscères se répandaient. Personne  même parmi ceux d’ordinaire joyeux ne se réjouissait. Guerri, le menton dans sa main, se mit à pleurer. Il emporta ensuite le corps de Raoul et éclata à nouveau en sanglots.

Mettre le menton dans sa main est l’attitude caractéristique de ceux qui sont en proie à la douleur morale, à la perte d’un proche au Moyen Age et, si vous êtes attentifs à certaines tapisseries moyenâgeuses  lorsque vous visitez des musées au des châteaux féodaux, vous retrouverez ces représentations du déchirement intérieur des hommes et non d’un réflexion.

En découvrant son fils mort, dame Aalais regrette bien entendu la malédiction qu’elle avait proférée envers lui mais il est trop tard. Sa plainte occupe des laisses 174 à 180. Elle y déclare son amour pour cet enfant et, comme de coutume au Moyen Age pour exprimer au mieux la douleur, elle s’évanouit à maintes reprises, comme d’autres d’ailleurs. Le trouvère décrit le corps de Raoul ensanglanté, la plaie béante…

Raoul avait lui-même un neveu, Gautier. Aussitôt les obsèques passés, il n’a qu’une idée : venger la mort de son oncle Raoul. La guerre suspendue jusqu’alors reprend, longue, habituelle. Mais Gautier n’est pas encore chevalier. il doit être adoubé. Tout le faste relatif à cette cérémonie jaillit dès la laisse suivante :

CLXXXV

Dame A[alais] corut apariller

chemise et braies et esperons d’or mier,

et riche ermine de paile de qartier.

Les riches armes porterent au mostier ;

la mese escoute[nt] del esvesqe Renier,

 puis aparellent Gautelet le legier?

G[ueris] li sainst le branc forbi d’acier

qi fu R[aoul] le noble guerrier.

Ce qui signifie :

Dame Aalais prépara à la hâte chemise et braies, éperons d’or pur ainsi qu’un manteau de soie écartelé et fourré d’hermine. On apporta de belles armes à l’église et on entendit la messe que chantait l’évêque Renier. Gautier, ce jeune homme ardent, fut ensuite adoubé. Guerri le ceignit par l’épée d’acier poli, celle même qui avait appartenu à Raoul le valeureux guerrier.

Ainsi, à travers Gautier, Aalais voit un nouveau fils qui prendra la place de celui qui l’a trop tôt quittée.

Gautier, chevalier, aux côtés de Guerri, va à son tour réunir des milliers d’hommes pour partir encore une fois à la guerre contre Bernier et tous ceux qui lui sont liés. Le feu de la guerre est rallumé.

La suite prochainement