Des histoires pour vous

SITE OFFICIEL D’AUDREY DEGAL


Poster un commentaire

L’Invasion

la vague

Derrière une vague se cache parfois une menace… mais parfois pas ! 

*

« Le lecteur qui s’engage ici tourne les pages d’un monde fictif ». Audrey Degal.

*

« L’Invasion » texte intégral.

– Il faut alerter le Préfet ! … Immédiatement que diable. Remuez-vous !

– Mais chef  vous croyez vraiment que…

– … Je n’ai pas pour habitude de répéter mes ordres. Si vous ne décrochez pas le téléphone et si vous ne me mettez pas en relation avec la préfecture dans les secondes qui suivent, je vous promets que dès demain vous allez vous retrouver à la circulation. 

Le lieutenant obtempéra sur le champ et il composa le numéro demandé. On le mit en attente. Il s’y attendait. Assis à un bureau ses doigts martelaient la surface de bois verni. Son supérieur fixait quant à lui un écran et scrutait des données chiffrées. Il s’entretenait avec d’autres qui affichaient aussi des regards inquiets. De temps à autre, il se retournait vers son subalterne lui faisant comprendre qu’il s’impatientait. Celui-ci répondait :

– On m’a mis en attente monsieur !

L’autre reprenait alors sa discussion avec les membres de la salle de contrôle :

– Je n’ai jamais été confronté à cela et pourtant j’en ai vu des vertes et des pas mûres depuis le début de ma carrière.

– Effectivement ! C’est bizarre.

– Comment est-ce que ça a commencé ?

 – Ce matin tout allait bien et tout à coup on a commencé à apercevoir des petits points sur les écrans de contrôle et le phénomène s’est progressivement accentué…

– C’est une sorte d’invasion !

– Oui, c’est ça ou alors une vague, une véritable déferlante…

*

Dans les stands du salon de la moto on faisait briller les chromes des motos. Chez Harley Davidson les lumières des néons se reflétaient sur les surfaces métalliques et il aurait presque fallu porter des lunettes de soleil pour ne pas être ébloui. Honda, Kawasaki, Suzuki, KTM, Moto Guzzi, Yamaha, Aprilia, Ducati, Triumph… toutes les marques étaient représentées. 

Je crois que ça va être un beau salon cette année, remarqua un des organisateurs.

En effet et l’exposition de motos anciennes devrait avoir un beau succès.

– Oui, comme les spectacles prévus aussi. 

– Qu’est-ce qu’il y a au programme cette année ?

On a une spéciale enduro avec une piste semée d’embûches dessinée par Jean Luc Fouchet. 150 pilotes s’y produiront. Il y a aussi une exposition Sand Raider qui concilie moto et aventure berbère, l’exposition custom, café racer et des photos avec un concours à la clé. 

– Excellent tout ça. Je crois effectivement que ça va être une réussite et puis c’est le premier rendez-vous motard de la saison après l’hiver. Les bécanes sont souvent restées au garage.

– Oui ! L’Afdm est également présente ainsi que quelques clubs de moto. C’est un beau salon.

*

Le rendez-vous avait été fixé : 10 heures devant chez Thibaut et Raphaël. Les copains attendaient ce moment-là depuis longtemps. 

Laurent arriva le premier au guidon de sa bandit 650 qu’il avait achetée d’occasion, faute de moyens. Dans un vrombissement grave et agréable, le carénage de la VFR 800 de Martine pointa son nez. Un instant plus tard, on comptait devant la maison une douzaine de motos : une Ducati monster 821, une Honda 600 cbr, une Yamaha 1300 midnightstar, une  Diavel, une Hayabusa… Un café était prêt à être servi quand d’autres bruits de moteurs annoncèrent les retardataires. 

Ces retrouvailles étaient toujours une joie et puis chacun savait que, la belle saison arrivant, ils allaient bientôt programmer quelques virées comme chaque année. Ils faisaient partie d’un club moto, géré par la belle Isabelle, devenue pilote tardivement mais qui désormais n’avait pas froid aux yeux au guidon de sa machine. Elle  le gérait de main de maître et proposait de magnifiques sorties dans le Verdon, dans le Massif central, en Dordogne… au cours desquelles les amis se retrouvaient et passaient des journées et des soirées inoubliables. A travers cette même passion, la moto, tous avaient le sentiment d’appartenir à une famille où régnait la solidarité.

Bon, c’est pas tout, dit Hervé en reposant sa tasse. Si on y allait !

Autour d’un petit déjeuner, ils avaient évoqué bien des souvenirs : la glissade de Martine sur une plaque d’égout, Jacques  Jacques qui avait perdu les clés de la moto de sa femme Brigitte et qui avait dû retourner chercher un double chez eux, ce qui avait retardé le groupe certes mais avait permis aux autres de passer un bon moment autour d’une table, au soleil, dans le Beaujolais. Le groupe avait vécu tant d’anecdotes, heureusement jamais fatales.

Allez, Hervé a raison. Il est temps de décoller et puis il va y avoir un monde fou aux guichets si l’on tarde trop. En selle ! 

Les pilotes, tous équipés de cuir des épaules aux pieds, mirent en marche les motos et heureux de rouler ensemble, ils prirent la direction du salon de la moto de Lyon. 

Au-dessus des casques, les nuages s’amoncelaient, menaçants. La météo n’avait pourtant rien annoncé de tel. Quelques minutes plus tard, les visières se maculaient des premières gouttes de pluie. 

*

« Caché dans l’entrebâillement d’une porte cochère, l’impitoyable tireur attendait. L’Impitoyable. Il aimait ce surnom que lui avait donné la presse alors que la police ne parvenait pas à l’arrêter. Pourtant il avait déjà un palmarès exceptionnel de victimes et ce soir, il y en aurait une de plus au tableau de ses trophées. L’oeil aux aguets, accoutumé à l’obscurité, il entendit soudain des pas. On approchait. Peut-être était-ce sa victime ! Afin d’être prêt à toute éventualité, il épaula son fusil et visa l’angle d’où surgirait probablement sa  cible. Il restait calme afin d’ajuster son tir. Soudain il ressentit une violente douleur au mollet. De douleur il lâcha aussitôt son arme. 

– Sale bête ! Dégage…

Un roquet teigneux, sorti de nulle part, venait de lui planter ses crocs. L’animal détala sous l’impact du coup de pied qu’il reçut. Devant la porte cochère, la victime tant attendue passa.  L’Impitoyable la dévora du regard et se jeta sur son fusil qui gisait au sol. A ce moment-là… »

– Alors lieutenant, cette communication avec le Préfet, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

Capitaine, je suis sincèrement désolé mais j’ai eu une secrétaire qui m’a mis en attente et ça dure… 

Et il reprit :

– Allo… allo… mademoiselle… allo… mademoiselle…

Soudain, à bout de patience il hurla :

-MADEMOISELLE, ALLO !

A l’autre bout du fil, la secrétaire du Préfet entendit des sons émanant du combiné qu’elle avait simplement posé sur son bureau afin de pouvoir finir la lecture du passage du polar qu’elle avait commencé. Elle ne voulait pas le  lâcher au moment crucial et elle avait donc mis son interlocuteur en attente. Elle râla intérieurement, contrainte de reprendre l’appareil au moment où l’histoire devenait palpitante.

– Ici le secrétariat du bureau du Préfet. Vous désirez ?

– Enfin… Mademoiselle, cela fait environ 30 minutes que vous me faites attendre et c’est…

– Mais je ne vous permets pas de me parler ainsi monsieur. J’avais des urgences à traiter et je ne pouvais pas faire autrement que de vous faire attendre. 

Au centre de police, le capitaine s’empara alors du combiné.

– Mademoiselle, ici le capitaine de police Georges Refucha. Comme vous l’a rappelé le lieutenant, nous attendons depuis trop longtemps une communication avec le Préfet et si vous ne me mettez pas en relation avec lui immédiatement je vous assure que je débarque dans vos locaux pour savoir pourquoi il nous a fallu attendre aussi longtemps. La situation est urgente, très urgente ! J’ai une invasion à traiter. J’ai bien dit une invasion !

Tout de suite Capitaine, fit la jeune femme qui comprit qu’elle avait exagéré et qu’elle risquait d’en subir les conséquences. 

Pendant ce temps, elle avait pris soin de déposer son roman dans un tiroir de son bureau qu’elle avait refermé. Deux seconde plus tard le Capitaine s’entretenait enfin avec le Préfet auquel il présenta la situation. Il développa ensuite :

– Nous avons une urgence car ceci ne s’est jamais produit à aussi grande échelle.

– Vous voulez donc dire qu’il y a déjà eu des précédents !

– Oui mais pas comme cela. Sur les écrans  de contrôle ça arrive de toutes parts et nous voyons tous ici d’innombrables points colorés.

Je ne comprends pas capitaine. Où est le danger ? 

– Le danger réside dans le nombre inhabituel. Les points observés évoluent d’ordinaire de façon aléatoire, désorganisée. Par ailleurs s’ils sont souvent nombreux  on parvient toujours à les comptabiliser. Or c’est impossible aujourd’hui. Nous assistons à un afflux extrêmement massif. Des masses rouges sont formées, des masses vertes fluorescentes, d’autres argentées… C’est impressionnant et cela prend tant d’ampleur que nous allons très vite être envahis voire débordés. Le risque est majeur monsieur Le Préfet et à l’heure qu’il est nous ne contrôlons plus du tout la situation. Je le répète il s’agit d’une véritable invasion.

Une invasion dites-vous ? Que voulez-vous  alors ?

– Des forces de police supplémentaires à dépêcher immédiatement sur place sinon je ne répondrai plus de rien.

– Y a-t-il déjà des incidents ?

– Nous en avons  observé en effet. 

– Et comment ?

– Nous voyons clairement les masses colorées se déplacer et converger vers le même centre ce qui représente un danger potentiel vous en conviendrez. Ce ne sont pas des centaines mais des milliers de points colorés qui s’affichent sur les ordinateurs et la tendance s’amplifie d’heure en heure. De plus par moments, on voit des points disparaître subitement et ce qu’il y a de pire c’est que cela va aussi en s’accroissant. 

Précisez !

– Au début de notre observation du phénomène les masses étaient parfaitement formées. Puis elles ont muté, comme si on avait fait une coupe dans leurs extrémités. Au début un ou deux points s’effaçaient mais maintenant ils s’effacent pas dizaines, subitement.

– Par dizaines dites-vous ?

– Absolument. Par exemple depuis le début de notre conversation pas moins de 120 points colorés ont disparu et dans un moment je crains qu’il n’y en ait 150. Si je puis me permettre monsieur le Préfet nous perdons un temps précieux à parler. Il faut agir au plus vite car en plus il pleut !

Capitaine, je ne vois pas en quoi la pluie risque d’avoir des conséquences néfastes sur ce phénomène ?

Vous vous trompez ! La pluie va considérablement aggraver la situation.

– Soit ! Je vous envoie des forces supplémentaires et j’attends ensuite que vous me rédigiez un rapport sur l’origine de ce phénomène inexpliqué.

Sauf votre respect monsieur Le Préfet, ce phénomène est exceptionnel mais pas inexpliqué et seuls ceux qui ne connaissent pas le monde des deux roues ne comprennent pas ce qui se passe. 

– Cessez vos allusions et venez-en aux faits ! Je ne comprends rien à votre imbroglio de points colorés, de pluie, d’invasion, de disparition de points sur vos écrans, de phénomène de masse… Il va falloir m’éclairer parce que je commence à en avoir assez. Dites-moi clairement où se situe le danger ?

Le danger est pour la population des motards monsieur Le Préfet !

Ils ont deux roues, un guidon, des routes, un permis de conduire, une signalisation à respecter… et le plus souvent ils se mettent en danger eux-mêmes. Pourquoi les différencier des autres usagers ? Pourquoi les privilégier ?

Il s’avère que je suis aussi motard et que je suis à même de mieux comprendre la situation. Pendant deux jours c’est le salon de la moto et du beau temps était annoncé, ce qui explique qu’ils soient si nombreux de sortie. Les motards se déplacent généralement en bandes, en groupe et ils ont choisi cette année de s’assembler aussi par marques : rouge pour Ducati, vert pour Kawasaki, couleur chrome pour les Harley… C’est l’origine des masses colorées et chaque point est un motard, une individualité mais surtout un être humain. Et cet être humain est en danger car la pluie abondante qui tombe rend la chaussée particulièrement glissante car proche du salon il y a de nombreuses portions faites de pavés. De plus, les effectifs de police et de gendarmerie qui sont déjà sur place précisent que les motards sont victimes de glissades mais aussi du non respect du code de la route par certains automobilistes : clignotants oubliés, rétroviseurs non contrôlés, distances de sécurité non respectées… la liste est très longue. Ce soir ce sera une hécatombe ! 

– Mais pourquoi roulent-ils en masse. C’est interdit ! Le code doit être appliqué ! Sanctionnez-les !

– Ils roulent groupés parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils sont trop nombreux et s’ils respectaient scrupuleusement de code de la route en roulant les uns derrière les autres, tous les accès au salon et à la banlieue de l’agglomération  seraient paralysés. Alors là oui nous aurions un épineux problème de circulation à régler.

Je vous autorise donc à verbaliser, à faire des contrôles. Allez-y !

– Je l’entends bien ainsi monsieur Le Préfet mais aujourd’hui ma cible sera l’automobiliste. Le non respect des distances de sécurité si banal ne les exposant qu’à des risques matériels, ils s’en moquent. Le motard lui, en cas de collision risque d’être projeté et c’est sa vie qui est en péril. Pour l’oubli des clignotants c’est pareil. Deux carrosseries froissées ne sont rien à côté d’un pilote fauché qui risque de glisser sous une autre voiture… Vous voyez monsieur Le Préfet, les coupes dont je parlais correspondent à des motards fauchés dans le flot de circulation. Cela ne peut durer. Il faut arrêter le massacre et mieux encore il faudrait enseigner aux candidats au permis de voiture les difficultés auxquelles sont confrontés les deux roues et les risques qu’ils encourent. Car il faut bien l’avouer les automobilistes méconnaissent tout cela et s’ils sont parfois fautifs, ils le sont aussi par manque de sensibilisation !

– Je ne voyais pas ça ainsi mais à bien y réfléchir vous n’avez pas tort. Les forces de police volant aujourd’hui au service de la sécurité des plus vulnérables, des deux roues, j’aime l’idée et médiatiquement parlant c’est original…

*

Hervé, Martine, Laurent, Brigitte, Jean-Jacques et les autres membres du club de moto arrivèrent sans encombres au salon où ils passèrent une belle journée. Ils remarquèrent sur le bord de la chaussée des forces de police dépêchées en nombre qui, pour une fois, n’étaient pas là pour les verbaliser mais pour veiller à leur sécurité, scrutant dans les habitacles les automobilistes afin que ceux-ci respectent les règles les plus élémentaires de la conduite.

*

En quittant son travail ce jour-là, la secrétaire du préfet monta dans sa Nissan. En chemin son téléphone sonna. Son sac à mains était posé à côté d’elle. Elle en extirpa le portable pour prendre l’appel. Aucune vie n’était pourtant en danger. Elle n’était pas urgentiste, elle n’était pas pompier…Pourtant elle répondit. Son mari lui demandait d’acheter du pain. Il avait oublié de le faire. Sa demande ? Une baguette bien dorée, une si  précieuse baguette…

Une baguette pour une vie. Y avait-elle pensé ? Probablement  car on nous répète qu’au volant le téléphone est un danger. Mais confortablement assise dans le siège de sa voiture elle ne put résister à l’envie de décrocher. Etait-il si important de répondre pour échanger de ridicules banalités ?  Les accidents sont pour les autres et puis elle estime qu’elle est prudente ! En face Vincent, un motard, un jeune père et Cécile, une automobiliste. Involontairement la secrétaire fit une embardée, franchissant la chaussée. Vincent l’évita de justesse. Il eut très peur et resterait moralement marqué. Le véhicule de Cécile vint s’encastrer dans un poteau. Pour tous les deux, ce jour-là  fut un jour de chance.  Ils ne surent jamais qu’ils avaient failli perdre la vie pour un peu d’eau et un peu de farine, le tout bien cuit ! 

FIN

A bientôt pour de nouvelles histoires inédites. A partager bien sûr !

Bonne route et V.

Publicités


Poster un commentaire

Moyen Age, Raoul de Cambrai suite

IMG_2459

Résumé : Raoul est mort, maudit par sa mère, dame Aalais qui voit en Gautier son second fils. Ce dernier est un chevalier exceptionnel empreint lui aussi du furor guerrier. Le clan voue toujours une haine atavique envers Bernier tenu responsable de tous les malheurs. Aussi Gautier défie-t-il Bernier au combat.

Outre les insultes qui fusent lors du combat « Cuivers bastars »(« gredin de bâtard »), « Fix a putain » (« fils de pute »), lance Gautier. Pui il le frappe avec une telle force qu’il lui tranche l’oreille : « l’orelle emporte, dont trop l’a empirié ». 

Bernier saigne abondamment. Il est mutilé. Gautier l’attaque de nouveau et le trouvère enrichit le texte de précisions propres à impressionner l’auditoire ( c’est-à-dire ceux qui au Moyen Age s’entendent raconter cette histoire) : CCXXXIV « desor l’espaule li fist la char trenchier, desi a l’os li fist le branc fichier » « fist le sanc raier »ce que signifie que Gautier tranche la chair de Bernier de l’épaule jusqu’à l’os et que le sang gicle ». Imaginez un instant à quel point les auditeurs étaient fascinés par tant de violence, de sang et d’ardeur au combat.

Le roi intervient alors et ordonne que l’on sépare les deux chevaliers. Ils sont presque mourants mais comme il s’agit d’hommes exceptionnels, ils supportent leurs blessures et ils se relèveront. Le roi en est heureux et il réclame la paix. Dame Aalais n’accepte pas cette décision royale et elle n’hésite pas à injurier le roi :

CCXXXVII

« Fui de ci, rois, tu aies encombrier !

 Tu ne deüses pas regne justicier !

Se jefuse hom, ains le sollelg couchier

Te mosteroie a l’espee d’acier

Q’a tort ies rois, bien le pues afichier,

celui laises a ta table mengier

Qi ton neveu fist les menbres trenchier. »

ce qui signifie:

« Va-t-en d’ici, mauvais roi et que Dieu te blâme car tu n’es pas digne de régner. Si j’étais un homme, je te montrerai à l’aide de cette épée d’acier et avant le coucher du soleil, que tu n’es pas un souverain de droit divin, que tu te vantes alors que tu autorises celui qui a maltraité ton neveu à manger à ta table ! »

Bernier, pourtant blessé, se livre alors à un jeu presque théâtral puiqu’il se lève, implore dame Aalais, vient baiser ses mains, se jette au sol les bras en croix pour montrer sa piété… Tout ceci pour demander et obtenir la paix. Mais Guerri ne peut accepter cette paix. A bien y songer les chevaliers du Moyen Age n’existent que pour faire la guerre. C’est leur profession. Aussi Guerri ne voulant pas renoncer, il est menacé de malédiction par un abbé présent. « ja la vostre arme n’avera paradis » ce qui veut dire : « jamais votre âme n’ira au paradis ! ». Les hommes du Moyen Age craignent les malédictions. Guerri se ravise.

De là à croire que la guerre va s’arrêter… Non. Contre toute attente, les deux clans, celui de Bernier et celui de Gautier s’associent pour partir en guerre contre le roi cette fois. Ils estiment qu’il agit en traître. Les ennemis deviennent des alliés. Ils montent sur Paris qui est incendié.

Bernier rencontre ensuite dame Béatrice, fille de Guerri. Après bien des hésitations, il accepte de l’épouser ce qui scelle la réconciliation des deux clans. Le texte l’exprime : « car par aus fu la grant guere finee » « car grâce à eux la terrible guerre prit fin ».

Lors d’un combat, Bernier tue Giboin du Mans, ennemi de Raoul. Ainsi la mort de Raoul est enfin vengée et Bernier, en pacificateur qu’il est s’efforce de convaincre chacun de rétablir la paix. Tous acceptent et l’union de Bernier et de Béatrice va pouvoir être célébrée. Oui mais…

C’est sans compter le fait que le roi a placé des espions un peu partout. Il fait enlever Beatrice juste après le mariage, au cours d’une embuscade. Celle-ci se plaint dans une laisse qui évoque la cort amor (l’amour courtois cher au Moyen Age). Elle dit (je résume ici ses paroles de la laisse 273 :

 » Fourrures, je ne veux plus vous porter puisque j’ai perdu le meilleur jeune chevalier de ce monde. Seigneur Bernier vous êtes digne de louanges. Vous étiez courtois et avisé, généreux même. Nos amours ont si peu duré. Que Dieu me le ramène ! »

Elle s’évanouit de douleur mais le roi ne veut pas céder. Il menace même de la livrer à ses écuyers. La reine vient à son secours mais Béatrice reste prisonnière. 

Bernier tend alors une embuscade et libère Beatrice. Le roi s’enfuit, preuve de sa lâcheté. Mais le roi est sauf. Un paix d’apparence va à nouveau être scellée. Puis Bernier part en pèlerinage à Saint Gilles (ermite du VIIIe siècle et port d’embarcation pour les croisades). Là, Bernier est enlevé par les païens tandis que le roi Louis profite de son absence et veut donner Béatrice en mariage à un autre chevalier. (laisse 286).

A suivre et bientôt la fin !

Merci de vous abonner et de partager sur facebook, tweeter, google+…

 


Poster un commentaire

Lois Lowry, » Le Passeur » (The Giver)

Comment ne pas vous parler aujourd’hui du « Passeur » puisqu’il le film est actuellement sur les écrans de cinéma sous le titre « The Giver » ? 

C’est un livre que j’ai lu il y a longtemps car il est sorti en 1993. Je m’y suis plongée à l’époque par curiosité puis j’ai décidé de le faire lire voire étudier à mes élèves qui l’ont toujours apprécié. Roman d’adolescence certes mais tout aussi divertissant pour les adultes. C’est une oeuvre qui se lit très facilement. 

Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai vu qu’on la sortait en version cinématographique. Ni une ni deux, je suis allée la voir au cinéma et mon mari qui avait aimé la lecture du roman m’a accompagnée. 

Bon, ce ne sera pas une surprise si je vous dis que le film « The Giver » est moins intéressant, bien moins intéressant que le livre et qu’il présente bien des différences. Il se laisse voir mais sans plus, manquant de profondeur, empruntant des « déjà vus » – vous repenserez au film beaucoup plus captivant « Divergente » – et puis la fin, cette fin, bâclée, et sans commune mesure avec celle du roman qui laisse une porte ouverte et des doutes. Dans le film « The Giver », le héros parvient à rompre l’isolement de la société dans laquelle il vit en franchissant une « barrière » immatérielle ». On se demande bien comment cela est possible même dans un récit de fiction. C’est un peu trop facile et tout s’arrête par enchantement !!!! Du coup on s’approche du film pour public  jeune alors qu’il semble s’adresser à un public plus mûr. Cherchez la contradiction ! Et je ne m’attarderai pas sur les autres sentiers simplistes empruntés par le film. S’il est à l’affiche, je doute qu’il y reste longtemps…

Le roman quant à lui, pose un problème et invite le lecteur à y réfléchir même si le thème a depuis inspiré bien d’autres romanciers ou d’autres metteurs en scène. Est-il concevable de priver les hommes de leur libre arbitre, de leurs désirs, de les empêcher de percevoir la réalité des choses pour atteindre ce qui ressemble à la paix ? Vous voyez sans doute qu’en écrivant ceci je m’approche encore une fois du film « Divergente » (et je me demande s’il ne serait pas intéressant de créer dans ce blog une page « cinéma » puisque littérature et cinéma sont souvent très proches, la première inspirant souvent le second. Dites-moi dans un commentaire ce que vous en pensez SVP).

L’histoire :

Jonas, le héros, doit assister à la cérémonie en vue d’une attribution de fonction comme tous ceux de son âge dont ses amis. En effet, observés depuis leur plus jeune âge, on détermine pour ces adolescents leur devenir en leur disant quel métier ils exerceront. Chacun se voir attribuer son rôle sauf Jonas voué à devenir « le passeur », mission obscure pour tous ! Il prend contact avec l’ancien passeur qu’il remplacera dans ses fonctions. Il peut désormais se soustraire à certaines obligations, lesquelles s’appliquent pourtant à tout  individu dans son monde. Il pourra mentir et ne devra plus avoir recours à l’injection qui empêche de voir les couleurs et annihile les sentiments. Ainsi, il tombe amoureux de son amie d’enfance, l’invitant à faire de même, et comprend que l’élargissement dont tout le monde parle comme d’un moment de bonheur est finalement une exécution légale. Aussi lorsque le bébé que sa famille a recueilli, Gabriel, doit être élargi parce qu’il n’entre pas dans les normes, Jonas se rebelle (On songe à nouveau à « Divergente », puisque l’héroïne n’a le profil pour aucune faction  et qu’elle va se révolter). De plus la mission de Jonas en tant que passeur est de détenir la mémoire : mémoire d’un passé heureux certes mais aussi celle des guerres et des atrocités dont les hommes sont capables. Bien entendu, il fait le lien avec l’élargissement et comprend que le monde aseptisé dans lequel il vit ne vaut pas mieux que l’ancien. Problème, lui et l’ancien passeur (de mémoire) sont les seuls à le savoir. De fait les dirigeants finissent par voir en eux des ennemis (c’est encore le cas de « Divergente »). Jonas doit sauver Gabriel, celle qu’il aime et ouvrir les yeux à tous les autres. Or ceci dans le roman se passe de façon logique, progressive, c’est une entreprise difficile dont toutes les étapes et leurs embûches sont racontées alors que dans le film « The Giver » tout est trop rapide, inconsistant et finalement bien insipide !

A vous de voir si j’ose dire mais selon moi le livre si « Le Passeur » mérite le détour, pour « The Giver », passez (jeu de mots décidément) votre chemin ! Et n’oubliez pas que je sollicite votre avis pour une rubrique cinéma tout en vous invitant à vous inscrire sur mon blog, à partager, et à « liker ». Merci à vous. 


Poster un commentaire

Raoul de Cambrai suite (Moyen Age)

Guerri, l’oncle de Raoul, est fou de colère. Il voit en Bernier un « bastars », un bâtard et lui voue une haine féroce. Il entre à nouveau dans le combat prêt à répandre la terreur parmi ses adversaires. Dans la laisse suivante, le trouvère se plaît à mêler le beau et l’horreur en ces termes :

CLXIII

G[ueris] lait corre le destrier de randon,

brandist la hanste, destort le confanon,

et va ferir dant Herber d’Irençon

c’est l’uns des freres, oncles fu B[erneçon].

Grant colp li done sor l’escu au lion

q’i[l] li trancha son ermin peliçon,

demi le foie et demi le poumon :

l’une moitié en chaï el sablon,

l’autre moitiés demora sor l’arçon

mort le trebuche del destrier d’Aragon.

Ce qui signifie :

163

Guerri galope à bride abattue et brandit la hampe de sa lance. Il déploie son gonfanon et frappe Herbert d’Hirson, oncle du jeune Bernier et l’un de ses quatre frères. Il lui assène un coup d’épée si violent sur l’écu orné d’un lion qu’il déchire sa pelisse d’hermine et lui arrache la moitié du foie et la moitié du poumon. Une moitié tombe dans la poussière et l’autre reste sur l’arçon. Le chevalier tombe mort de son destrier d’Aragon.

L’hermine, si précieuse, si belle, douce aussi, qui témoigne de la richesse de celui qui la porte, contraste effectivement avec la description mortifère du jongleur qui parle de foie et de poumon. Les gens du Moyen Age sont fascinés par ces récits qui s’arrêtent tant sur ce qu’ils ne possèdent pas que sur les batailles enragées et l’intérieur des corps car au Moyen Age, l’intérieur des corps relève d’un grand mystère.

Finalement, Guerri doit s’enfuir car ses adversaires, nombreux, ont décidé de l’anéantir puisqu’il fait des ravages parmi les leurs. Il déclare toutefois à Bernier :

« Ja n’avrai goie tant con tu soies vis ! »

qui veut dire :

Je ne serai pas  heureux tant que tu vivras! »

Guerri quitte le champ de bataille accompagné de quarante hommes. Il se retourne avant de quitter les lieux :

« Il esgarda contreval [l]a vaucele,

voit tant vasal traïnant la boeele

toz li plus cointe de rien ne se revele ;

et G[[ueris] pleure, sa main a sa maisele.

R[aoul] en porte, dont li diex renovele.

ce qui signifie :

Il regarda le fond du vallon et vit de nombreux combattants dont les viscères se répandaient. Personne  même parmi ceux d’ordinaire joyeux ne se réjouissait. Guerri, le menton dans sa main, se mit à pleurer. Il emporta ensuite le corps de Raoul et éclata à nouveau en sanglots.

Mettre le menton dans sa main est l’attitude caractéristique de ceux qui sont en proie à la douleur morale, à la perte d’un proche au Moyen Age et, si vous êtes attentifs à certaines tapisseries moyenâgeuses  lorsque vous visitez des musées au des châteaux féodaux, vous retrouverez ces représentations du déchirement intérieur des hommes et non d’un réflexion.

En découvrant son fils mort, dame Aalais regrette bien entendu la malédiction qu’elle avait proférée envers lui mais il est trop tard. Sa plainte occupe des laisses 174 à 180. Elle y déclare son amour pour cet enfant et, comme de coutume au Moyen Age pour exprimer au mieux la douleur, elle s’évanouit à maintes reprises, comme d’autres d’ailleurs. Le trouvère décrit le corps de Raoul ensanglanté, la plaie béante…

Raoul avait lui-même un neveu, Gautier. Aussitôt les obsèques passés, il n’a qu’une idée : venger la mort de son oncle Raoul. La guerre suspendue jusqu’alors reprend, longue, habituelle. Mais Gautier n’est pas encore chevalier. il doit être adoubé. Tout le faste relatif à cette cérémonie jaillit dès la laisse suivante :

CLXXXV

Dame A[alais] corut apariller

chemise et braies et esperons d’or mier,

et riche ermine de paile de qartier.

Les riches armes porterent au mostier ;

la mese escoute[nt] del esvesqe Renier,

 puis aparellent Gautelet le legier?

G[ueris] li sainst le branc forbi d’acier

qi fu R[aoul] le noble guerrier.

Ce qui signifie :

Dame Aalais prépara à la hâte chemise et braies, éperons d’or pur ainsi qu’un manteau de soie écartelé et fourré d’hermine. On apporta de belles armes à l’église et on entendit la messe que chantait l’évêque Renier. Gautier, ce jeune homme ardent, fut ensuite adoubé. Guerri le ceignit par l’épée d’acier poli, celle même qui avait appartenu à Raoul le valeureux guerrier.

Ainsi, à travers Gautier, Aalais voit un nouveau fils qui prendra la place de celui qui l’a trop tôt quittée.

Gautier, chevalier, aux côtés de Guerri, va à son tour réunir des milliers d’hommes pour partir encore une fois à la guerre contre Bernier et tous ceux qui lui sont liés. Le feu de la guerre est rallumé.

La suite prochainement


Poster un commentaire

Raymond Khoury, « Le Dernier templier »

Raymond Khoury, Le Dernier templier.

Je conseille vivement la lecture de ce roman captivant. Pas une ligne ne vous laissera indifférent. Cette lecture est un pur régal !

Certes, il a été adapté au cinéma et encore assez récemment une chaîne de télévision française a diffusé « Le Dernier templier »  que je me suis empressée de regarder, déjà passionnée par le roman.

Film sympathique mais décevant – c’est si souvent le cas ! – car il y manque des aventures et trop de scènes aux décors splendides imaginés par Raymond Khoury se passent dans des lieux plus faciles à filmer et moins coûteux pour le tournage. Quel dommage ! Mais venons-en à l’histoire.

Dès les premières pages vous êtes happés par la narration et pour cause : En plein New York et au grand jour, des cavaliers revêtus tels des templiers surgissent et sèment la terreur dans un musée alors qu’il y a foule. Ils cherchent quelque chose. Dès lors le lecteur s’interroge et veut connaître la suite. L’héroïne, Tess doit se cacher pour leur échapper. Une enquête suit qui va entraîner un agent du FBI et Tess à l’autre bout du monde sur les traces des Croisés. Le Vatican, menacé envoie lui aussi ses hommes. Les intentions de ces derniers ne sont pas toujours louables. Une histoire d’amour se mêle à l’affaire, douce et savamment distillée par l’auteur.

Ainsi, à travers se roman, vous partirez bien loin de vos horizons quotidiens (quoi de mieux pour se délasser – lire aussi mes histoires peut-être !!! -), vous naviguerez sur les mers, débarquerez en des contrées inconnues, fuirez face à la menace, plongerez dans un lac perdu au milieu de nulle part (scène palpitante pourtant supprimée dans le film) pour espérer découvrir ce que vous êtes venu chercher… Le récit fait aussi la part belle à deux temps narratifs : l’un se déroulant à  l’époque actuelle, l’autre en 1200, ce qui ne manquera pas de plaire à toutes celles et ceux qui adorent, comme moi, cette époque, le Moyen Age, les chevaliers, les combats, la chrétienté… Bien entendu les deux époques ont un lien entre elles et peu à peu le lecteur comprend que ce qui s’est passé voilà des siècles est en relation avec la quête des héros. De complots en enquêtes et en rebondissements, vous ne verrez pas le temps passer.

Alors, si vous voulez passer un agréable moment de lecture, si vous souhaitez une évasion totale, si vous avez envie d’oublier vos problèmes ou tout simplement si vous avez envie de lire, n’hésitez pas et, outre mes histoires, lisez ce roman de Raymond Khoury, Le Dernier templier (traduit de l’anglais). Vous le trouverez facilement en éditions « pocket », isbn 978-2-266-17154-0.


Poster un commentaire

Raoul de Cambrai suite

Raoul est sans pitié même devant les adversaires qui lui demandent la « merci » ce qui signifie qu’ils font appel à sa clémence et attendent son pardon. Mais le furor guerrier est le plus fort et le sang doit couler ce qui correspond à la fascination des auditeurs du Moyen Age auxquels ces histoires donnent à « voir » par l’intermédiaire de la narration.

Puis vient l’affrontement entre Bernier et Raoul. Le combat engagé est féroce et le jongleur se plaît à préciser que Bernier ne doit la vie qu’à Dieu lequel sait que qu’il est dans son bon droit puisque Raoul a fait brûler sa mère. La « main » de Dieu est essentielle au Moyen Age et le perdant est toujours considéré comme celui qui a des torts. L’on considère en cette époque très croyante que Dieu n’aurait jamais permis que le fautif puisse sortir vivant d’un duel judiciaire ou d’un combat de guerre.

CLIV

Et B[ernier] fait son tor par maltalent

Et fier[t] R[aoul] parmi l’eleme luisant

qe flor et pieres en va jus craventant –

trenche la coife del bon hauberc tenant,

en la cervele li fait couler le brant.

Ce qui signifie :

Bernier fit face et frappa un coup qui transperça le heaume brillant de Raoul et fit sauter les fleurs ornementales et les pierres précieuses – il déchira la coiffe de son haubert et l’épée pénétra jusqu’au cerveau.

Raoul vient d’être frappé à mort. Il tombe de son destrier tandis que ses adversaires, les fils d’Herbert expriment leur joie de le voir ainsi. Raoul tente de se relever et toute l’admiration du narrateur se trouve dans les vers suivants qui précisent :

CLV

Par grant vertu trait l’espee d’acier:

qi li veïst amon son branc drecier

Ce qui signifie :

(Raoul)  tira son épée du fourreau avec ardeur – vous auriez dû le voir brandir son épée en l’air !

Assurément chacun admire ce geste de courage de Raoul et les auditeurs du Moyen Age sont stupéfaits de constater combien les chevaliers font preuve de  ténacité et de résistance à la douleur. Ils sont bien sûr magnifiés. Par ailleurs, la violence évoquée est toujours mise en parallèle avec la richesse qui apparaît avec l’évocation des pierres précieuses qui volent lorsque les épées s’abattent sur les armures. Comment ne pas être admiratif devant tant de contrastes, tant de pugnacité, tant de courage ? Le registre pathétique opère alors sa délicieuse alchimie en ce que Bernier se met à pleurer un ami, Raoul, qui a fait de lui un chevalier. Aussi lorsque  les autres réclament que l’on frappe à nouveau Raoul, Bernier vante ses mérites et refuse d’accéder à leur demande. Ernaut se charge alors de la mise à mort :

CLVI

la maistre piere en fist just trebuchier,

trenche la coife de son hauberc doublier,

en la cervele li fist le branc baignier.

Ne li fu sez, ains prist le branc d’acier,

dedens le cors li a fait tout plungier.

Traduction :

Il fit sauter la plus grosse des pierres puis déchira la coiffe de son haubert épais et double. Il lui plongea l’épée dans le cerveau ce qui ne lui suffit pas puisqu’il la retira pour la plonger à travers son corps.

heaume

Puis vient cette phrase : « L’arme s’en part del gentil chevalier ; Damerdiex l’ait, se on l’en doit proier » ce qui signifie : que l’âme du noble chevalier s’envola. Que Dieu la reçoive, voici notre prière.

A ce stade du récit, la guerre pourrait cesser mais il n’en est rien car cette fois c’est Guerri, l’oncle de Raoul qui, fou de rage va vouloir venger la mort de son neveu. Il se rend auprès du corps de Raoul et s’évanouit. Non pas qu’il soit faible mais au Moyen Age, l’évanouissement témoigne de l’amour porté et de la douleur lorsqu’un être cher est emporté. Aussi s’évanouit-on fréquemment, hommes ou femmes. L’évanouissement est l’expression de la peine.

Bien entendu le jongleur se complaît à raconter que Guerri voit la cervelle de Raoul répandue sur ses yeux ce qui le fait enrager. Il demande une trêve, le temps que son neveu soit mis en terre.

Sur le champ de bataille, alors que Guerri vient chercher le corps de Raoul, il voit un autre corps, celui du chevalier Jehan que Raoul a tué. Or, ce guerrier était réputé  pour être le plus grand du royaume de France. Il voit là l’occasion de rendre hommage à Raoul et d’apporter la preuve irréfutable que Raoul était le plus puissant des chevaliers. Aussi je vous livre ce moment d’une rareté exceptionnelle si représentatif de la notion de courage au Moyen Age :

CLX

andeus les oevre a l’espee trenchant,

les cuers en traist, si con trovons lisant.

Sor un ecu a fin or reluisant

les a couchiés por veoir lor samblant :

l’uns fu petiz, ausi con d’un effant ;

et li R[aoul], ce sevent li quqant,

fu asez graindres, por le mien esciant,

qe d’un torel.

[…]

G[ueris] le vit – de duel va larmoiant ;

ces chevaliers en apele plorant.

Traduction :

Guerri leur ouvrit le corps à tous deux avec son épée et il leur ôta le coeur comme le précise le texte. Il dépose ensuite les deux coeurs sur un écu en or magnifique et les examine : l’un était petit comme celui d’un enfant, l’autre était bien plus gros, comme chacun le sait,  que celui d’un taureau. Voyant cela, Guerri éclata en sanglots et en pleurs appela ses chevaliers.

Au Moyen Age le coeur est le siège du courage plus que des émotions. Ainsi, en constant que Raoul, plus petit de taille que Jehan, a un coeur bien plus gros. Il apporte donc la preuve que son neveu, mort au combat, était un chevalier au courage exceptionnel. L’assemblée se lamente et les larmes montrent combien la perte de Raoul est terrible. Guerri ne voudra qu’une chose, se venger.

Si l’oeuvre s’appelle « Raoul de Cambrai », force est de constater qu’ à la laisse 161, le héros éponyme est mort. Il va dès lors céder la place à Bernier dont le jongleur va vanter les exploits.

A bientôt pour découvrir la suite de cette histoire purement médiévale et si palpitante.


Poster un commentaire

L’histoire de Raoul de Cambrai (suite)

Raoul a donc incendié Origny en dépit de sa promesse faite à la mère de Bernier, Marsent. La laisse évoquant le feu est ses ravages est riche de précisions. En effet, on redoutait le feu au Moyen Age. Il se propageait et les moyens pour lutter étaient dérisoires. Voici ce qu’il est écrit :

LXXI

Li quens R[aous], qi le coraige ot fier,

a fait le feu par les rues fichier.

Ardent ces loges, ci fondent li planchier,

li vin espandent, [s’en flotent] li celie[r],

li bacon ardent, si chieent li lardie[r].

Li sains fait grant feu(r) esforcier :

fiert soi es tors et el maistre cloichier –

les coveretures covint jus trebuchier.

Entre deus murs ot si grant brasier.

Totes cent ardent par molt grant encombrier –

art i Marsens qi fu mere B[ernier],

et Clamados la fille au duc Renier.

Parmi l’arcin les covint a flairier ;

de pitié pleurent li hardi chevalier.

Traduction :

71

Le comte Raoul devint féroce. Il fit mettre le feu dans toutes les rues. Les maisons brûlèrent, les planchers cédèrent, le vin coula tant que les celliers furent inondés, le lard brûla et les garde-manger s’effondrèrent. La graisse aviva le feu et les flammes léchaient les tours et le clocher le plus élevé. Les toitures s’écroulèrent. Entre deux murs, le brasier fut si intense que les religieuses périrent. Cent trouvèrent la mort : Marsent, mère de Bernier et Clamados, fille du duc Renier. L’odeur des corps carbonisés était épouvantable si bien que les hardis chevaliers pleuraient de compassion.

Enfin Bernier qui assiste impuissant à cet épouvantable désastre va avoir une vision d’horreur :

LXXI suite

B[erniers] esgarde dalez un marbre chier ;

la vit sa mere estendue couchier),

sa tenre face (estendue couchier),

sor sa poitrine vit ardoir son sautier.

Traduction :

Bernier regarda : il vit sa mère étendue à terre à côté d’un marbre précieux, son tendre visage noirci et brûlé, son psautier en flammes sur la poitrine.

Assurément c’est un sentiment de vengeance qui naît à ce moment. Bernier comprend que Raoul est cruel. il déclare :

LXXIII

 » Diex me laist vivre qe m’en puist vengier ! »

Traduction :

Que Dieu me permette de vivre assez longtemps pour que je puisse me venger !

Raoul, totalement sous l’emprise du furor guerrier que j’ai évoqué plus haut, vient de renier une promesse, de faire de son meilleur ami Bernier, son pire ennemi. Il ne s’arrête pas là, empreint de démesure, il renie même la sainte Eglise en refusant de jeûner un vendredi saint.

Précisions :

Je ne vous raconterai pas toutes les laisses les unes après les autres pour la simple et bonne raison qu’elles se répètent à quelques variantes près. En effet, n’oubliez pas que les gens sont pour la plupart illettrés au Moyen Age et qu’ils connaissent ces histoires parce que des trouvères, sur les places publiques ou dans les châteaux, les racontent, par morceaux (laisses successives). C’est la raison pour laquelle ils déclament les laisses 70 à 80 par exemple et que les laisses 81 à 90 sont presque identiques aux précédentes. En fait, les « auditeurs » de leurs histoires sont parfois partis, faisant place à d’autres qui écoutent la suite, laquelle n’en est pas une mais une répétition quelque peu différente de ce qui a déjà été raconté. Ils n’étaient pas si bêtes, au Moyen age !

Résumé :

Raoul propose une réparation à Bernier offensé. Ce dernier la décline ce qui fait entrer Guerri (oncle de Raoul) dans une colère noire. Bernier s’allie contre Raoul avec les fils d’Ybert dont il est aussi l’enfant mais bâtard ainsi que se plaît à le lui rappeler Raoul. Finalement Guerri aura le dernier mot après maintes tentatives des deux camps pour éviter la guerre. Il déclare que tous doivent se tenir prêts pour la bataille.

Ainsi Raoul se présente à la tête d’une armée de dix mille hommes (il s’agit d’une hyperbole bien entendu). Bernier quant à lui avance avec à ses côtés onze mille hommes. Ceux-ci ne manquent pas de prier avant le combat. L’on est très croyant à cette époque, ne l’oublions pas ! La laisse 121 parle du jongleur, Bertolai, témoin de ces affrontements qui peut de ce fait nous chanter cette histoire (la chanter, en fait la fredonner puisque la population ne sait pas lire, d’où le nom de chanson de geste (geste signifiant exploits chevaleresques et non mouvement (attention aux faux amis)).

La bataille fait rage et les fils de Guerri, Garnier et Renier sont tués. Il faut savoir que dans la littérature médiévale les neveux ont plus d’importance que les fils. En effet, l’on peut toujours douter de sa propre paternité mais un neveu (fils d’une frère ou d’une soeur), l’est obligatoirement, même si l’on doute de son père. C’est la raison pour laquelle Guerri s’il est triste pour la perte de ses fils, l’est bien moins que pour celle de Raoul de Cambrai.

combat moyen age

(l’oeuvre figurant ci-dessus provient du château de Blois dont je conseille vivement la visite).

Le combat est un véritable bain de sang. Les hauberts sont transpercés, les destriers fauchés par les épées,les écus frappés… Le texte précise que « La terre est mole, si ot un poi pleü; li [sans] espoisse [le brai et le] palu », ce qui signifie que la terre était molle à cause de la pluie  et que le sang versé rendait la boue et le marais encore plus gluants. Songez que les chevaux ne sont pas des chevaux de courses mais qu’ils ressemblent plutôt à des chevaux robustes et lourds afin de pouvoir supporter les cavaliers et leurs armures donc le poids d’un homme  plus environ 35 à 40 kilos de fer (haubert…) et une épée qui se manie le plus souvent à deux mains tant elle pèse. Les chevaux s’enlisent donc dans les terres spongieuses.

Raoul est un combattant impitoyable. Il tranche des bras, des jambes à ses ennemis qui sont épouvantés face à lui et à son adresse. Ils n’ont que peu de chances ! Et puis, surgit alors celui qui doit lutter contre Raoul, celui qui a été offensé : Bernier.

C’est leur lutte farouche que je vous raconterai la prochaine fois.

Merci pour votre assiduité !


Poster un commentaire

Pierre Bordage, « Ceux qui osent »

PIERRE BORDAGE, « CEUX QUI OSENT »

Voici la dernière partie des aventures de Jean et de Clara.

La guerre, qui  menaçait le pays d’Arcanecout (pays libre et idéal) où s’étaient réfugiés les héros en compagnie de leurs amis, Elan Gris, Elmana et Nadia, est déclarée.  La liberté est à nouveau menacée. Jean et Elan Gris partent au combat, les femmes restent et tentent de survivre. Les vivres manquent et le gouvernement n’a pas  vraiment conscience de ce qu’endure la population affamée, menacée par des bandes peu scrupuleuses. Sur le front, la situation n’est pas meilleure pour Jean et Elan Gris, confrontés à un commandement peu efficace. De plus, l’ennemi est redoutablement armé et les rangs de son armée ne cessent de grossir.  L’issue de la bataille semble une évidence mais personne ne renonce, prêt à lutter pour cette liberté qui leur est chère. Clara, quant à elle, redouble d’ingéniosité pour subsister. Fine observatrice, elle s’aperçoit que leur adversaire est bien plus proche qu’il n’y paraît, menaçant même de les attaquer grâce à un sous-marin qui frôle leurs côtes. Elle tente d’alerter les autorités, en vain.

Clara, comme Jean, pourtant à deux endroits fort éloignés, seront retenus prisonniers et le lecteur craint bien évidemment pour leur vie. Survivront-ils à cette guerre ? Parviendront-ils à se retrouver ? L’issue du roman donne la réponse.

Des trois tomes de ce roman, c’est le deuxième, « Ceux qui rêvent », qui m’a le moins plu. Ce dernier, « Ceux qui osent » est bien plus captivant, comme l’était le premier. Grâce à sa structure puisqu’il s’agit d’un récit épistolier (par lettres). Nous lisons la correspondance échangée entre Jean et Clara qui s’aiment plus que tout et désirent se retrouver. Bien entendu, nous lisons ces lettres en alternance ce qui permet à Pierre Bordage d’assurer ainsi le suspense car lorsqu’une lettre s’achève sur un problème, il faut attendre quelques pages avant d’en connaître la suite, voire l’issue. Cela change aussi des deux premiers romans. Les rebondissements sont nombreux et l’ensemble fort logique dans le déroulement de l’intrigue.

J’espère donc vous avoir convaincu(s) de lire cette trilogie, plaisante, facile à lire, distrayante, qui permet aussi une réflexion sur les comportements humains de décideurs contemporains.

 

 


Poster un commentaire

Guillaume Musso

Je le sens, je le sais, je vais m’attirer des foudres avec cet article. Sans mauvais jeu de mot j’ai envie de dire « Et après » (c’est justement le titre du premier roman que j’ai lu de cet auteur) !

Musso est très critiqué, très envié, très productif et je renouvelle mon « et après » ?

Le premier roman que j’ai pu lire de Guillaume Musso « Et après » (bon, ça va vous suivez bien), m’a intriguée. Le suspense qui m’est cher était au rendez-vous et je l’avoue, parvenue au milieu du roman j’ai eu envie d’aller lire la fin, trop impatiente de savoir ce qu’il allait advenir des protagonistes de cette histoire. J’ai succombé à mon envie et j’ai lu le dénouement avant, ce qui ne m’a pas empêchée de reprendre ma lecture et de finir le roman. Belle histoire dirai-je, que cet amour déchiré parce que dans le couple dont il est question l’un a, sans le savoir, la capacité de connaître le devenir de ceux qu’il rencontre. Je vous conseille cette lecture, source d’évasion, de rêves  et de larmes pour les plus sensibles. Le film tiré du roman est quant à lui un peu pâle, comme c’est souvent le cas d’ailleurs, mais il se laisse voir, gommant ici et là les reliefs de l’histoire.

Alors pourquoi certains attaquent-ils Guillaume Musso ? Je répondrai dans le désordre :

–  Jalousie. Alors qu’eux-mêmes écrivent sans parvenir à percer. C’est difficile à admettre mais doit-on pour cela rejeter l’écriture des autres ? Pas en ce qui me concerne. Il publie, il a du succès, tant mieux pour lui. Il le mérite puisqu’il suscite les passions.

– Qualité de l’écriture. Il est vrai que l’écriture est relativement simple, pauvre en figures de style (je parle là en professionnelle),… lieux communs…. C’est vrai MAIS au nom de quoi peut-on dire que ses romans sont mauvais ou pauvres ou insignifiants parce qu’ils ne relèvent pas d’une écriture universitaire dotée d’envolées lyriques ou qu’ils boudent la rhétorique cicéronienne ? Ce qu’écrit Guillaume Musso plaît et ce sont ses lecteurs qui, en lisant ses livres dès leur sortie, laquelle est toujours attendue avec impatience, qui en sont la plus belle preuve. Au nom de quoi quelques prétendus érudits ou critiques littéraires s’arrogeraient-ils le droit de jeter ses romans dans la fange quand la population exprime le plaisir qu’elle a a lire ses histoires ? On a le droit d’aimer, de ne pas aimer tel ou tel roman mais pas celui de salir parce que l’on juge l’écriture facile. Qu’est-ce qu’une belle écriture finalement (prochain sujet du bac de philo ???).

– Pas d’engouement pour ses histoires. Soit, il ne faut pas insister dans ce cas et lire autre chose. Certains aiment, d’autres pas et personne ne détient la science exacte de l’écriture. L’alchimie qui fait que tout le monde aime n’existe pas ou s’appelle la tyrannie.

En préparant l’agrégation j’ai dû lire « Les mémoires du Cardinal de Retz » et bien d’autres oeuvres et en les lisant je me disais que puisqu’on me demandait de les travailler, elles seraient susceptibles d’être présentées à des élèves dans les classes et donc que certains avaient jugé de leur qualité… Au secours, au secours, je ne veux pas être lapidée par mes élèves !  Comment leur faire aimer la littérature en leur proposant des oeuvres dignes d’oraisons funèbres, qui tiennent peut-être stylistiquement la route mais qui donnent aussi la nausée (non, pas celle de Sartre !).Je me suis moi-même ennuyée à la lecture de ce supplice et je devrais faire aimer ce livre aux élèves quand j’ai eu envie de le jeter.  Une belle écriture est-elle nécessairement une bonne écriture ?  Je ne nie pas que l’on puisse aimer les mémoires dont je viens de parler et qui ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres mais il est encore heureux que « tous les goûts soient dans la nature » et que, par conséquent, l’on puisse détester sans dire pour autant que c’est mauvais.

Je reviens donc aux oeuvres de Guillaume Musso. Vous avez aimé ses premiers romans, vous apprécierez les autres. Certes ils ont des points communs mais vous vous laisserez emporter de la même façon à chaque fois. Vous n’aimez pas Musso, c’est votre droit, vous avez tant d’autres auteurs à votre disposition pour vous satisfaire. Mais ne crachez pas dans la soupe. Il est si facile de cracher dans la soupe des autres quand soi-même on ne se dévoile pas ! Combien de livres ou de films ont été hués par la critique alors qu’ils ont passionné des générations. Il faut laisser au lecteur son plaisir de lire, quelle que soit la source de ce plaisir et quand bien même celui-ci ne repose que sur l’intrigue que certains pourraient trouver convenue.

Vous souhaitez lire des livres de Guillaume Musso, voici quelques titres. Puisez et rêvez :

« Et après », Un couple désormais séparé. Lui rencontre un individu étrange qui va lui apprendre ce qu’il est vraiment et pourquoi il n’est pas mort étant enfant. Il va faire une découverte surprenante et tenter de déjouer la mort qui s’est immiscée dans sa vie . Celle qu’il aime toujours en dépend.

« Sauve-moi », Deux êtres seuls se rencontrent et s’aiment mais elle doit partir. Son avion explose…

 » Que serais-je sans toi »,  Une jeune femme, son père et un amour pour un voleur, une course poursuite.

« Je reviens te chercher », « Parce que je t’aime », « La fille de papier ». Il doit y avoir d’autres titres mais j’ai prêté tant de livres qu’il m’en manque je crois !

Je ne les résume pas tous de crainte de m’égarer car, si je les ai tous lus, il y a longtemps et j’ai oublié certains aspects de l’histoire. Que cela me serve de leçon, d’habitude je fais des synthèses écrites de mes lectures et dans ce cas, probablement emportée par les récits palpitants, je ne l’ai pas fait. Il me semble qu’il me manque un titre notamment, et il s’agit pourtant de l’histoire qui m’a le plus plu. Un homme rencontre son double, le prend pour un fou quand celui-ci le met en garde. Je retrouverai le titre pour vous l’indiquer.

Je n’ai pas lu le dernier Musso « Central Park ». La quatrième de couverture pique ma curiosité. Ce sera une de mes prochaines lectures, je vous en parlerai, c’est promis !

Bonne lecture à vous et n’oubliez  pas non plus de lire mes histoires… juste pour VOUS !

 

 


Poster un commentaire

Pierre Bordage, « Ceux qui rêvent »

Si vous avez été tenté par le premier tome de « Ceux qui sauront », je me devais de vous parler de la suite, « Ceux qui rêvent »

Dans cette seconde partie, Jean et Clara ont réussi à éviter les pièges qui jalonnaient leur chemin. Ils vivent cachés, certes mais heureux, dans cette France atemporelle où les plus démunis, dont ils font désormais partie, ne peuvent rien. Clara a pourtant renoncé au luxe de son existence passée, bien décidée à ouvrir les yeux. Et, pour comprendre le lien avec « Ceux qui sauront »,je dirai que tous deux savent désormais que le bonheur ne réside pas dans l’argent, ni dans le fait de fermer les yeux et pour Jean, il repose aussi sur le savoir, savoir dont lui et les siens ont toujours été privés. Il est si facile de diriger de main de maître un pays en refusant l’accès à la connaissance au peuple !
Cependant, le père de Clara, un homme riche extrêmement puissant n’a pas renoncé à rechercher sa fille. Aussi la fait-il enlever, non pour la soustraire à un péril, mais pour la marier à un individu méprisable mais influent, Alfred Maxandeau. Elle se retrouve donc de l’autre côté de l’Atlantique, prisonnière, dans un des cinq royaumes qui couvrent ce que nous appelons les Etats-Unis. Là, les esclavagistes sévissent.
Mais Jean, ne renonçant jamais, se met en quête de celle qu’il aime afin de la soustraire aux griffes de son despostique futur époux. Il va rencontrer en chemin un personnage capital, Elan Gris, un Indien que l’on retrouvera en sa compagnie dans la troisième et dernière partie du roman.
Le salut de ces deshérités semble possible s’ils gagnent le pays de l’Arcanecout, pays libre où chacun peut retrouvrer l’espoir…

Bien entendu, je ne vous ai pas révélé toutes les particularités du récit de Pierre Bordage, ni la fin. Les aventures du jeune couple se suivent avec facilité et le mystère comme le suspense invitent à poursuivre la lecture pour savoir si Jean et Clara vont se retrouver, s’ils vont pouvoir être heureux. Le titre, « Ceux qui rêvent », se justifie par la perspective de l’Arcanecout. Ce pays n’est-il qu’un rêve ou permettra-t-il à leurs espoirs de voir enfin le jour ?

J’ai aimé lire le second tome mais un peu moins que le premier. Les chapitres consacrés à l’Indien m’ont moins intéressée, je les trouve moins palpitants, moins mystérieux. Toutefois, ayant lu le troisième tome dans lequel, Elan-Gris joue un rôle prépondérant, j’avoue qu’il était impossible de contourner ce personnage dans le tome 2. (Le tome 3 est divin de plaisir mais je vous en parlerai la prochaine fois).

Je vous recommande donc ce livre, seconde partie des aventures de Jean et Clara, « Ceux qui rêvent ». Sa lecture vous procurera certainement détente, plaisir et piquera votre curiosité. Comme moi et grâce à Pierre Bordage qui maintient le suspense, vous aurez envie, que dis-je, vous voudrez absolument lire la dernière partie : « Ceux qui osent ».

Bonne lecture à tous !


Poster un commentaire

Traduction du texte en ancien français

Voici la traduction de la laisse 49 (on appelle laisse(s) les « strophes » qui correspondent à des passages de l’histoire racontée). Elle est suivie d’un résumé de l’histoire de « Raoul de Cambrai » et d’explications.

Bonne lecture !

49

 

« Raoul mon cher fils, dit la belle dame Aalais. je t’ai nourri de mon lait. Pourquoi laisses-tu ainsi la douleur entrer au plus profond de ma poitrine ? Celui qui te donna Péronne et Péronelle, Ham et Roie et la ville de Nesle t’a condamné mon fils à mourir très bientôt. Pour lutter contre de tels adversaires, il faut avoir un harnais, une selle magnifique et d’excellents compagnons. En ce qui me concerne, je préférerais plutôt n’être qu’une servante ou bien une nonne dans une chapelle que de te voir partir. Toute ma terre sera la proie des flammes.  »

Raoul prit son menton dans sa main ( ce geste est important au Moyen Age, comme le précise Ph. Ménard, médiéviste. Il signifie que l’individu souffre, qu’il est tourmenté.). Il jura devant Dieu qui naquit de la Vierge que pour tout l’or de Tulède, il ne renoncerait pas au don qu’on lui a fait. Avant ce renoncement il fera sortir les viscères et répandra maintes cervelles.

 

Résumé rapide de « Raoul de Cambrai », chanson de geste anonyme du Moyen Age.

Le père de Raoul meurt alors que son fils est un enfant. Le roi Louis accorde  les fiefs du défunt à Giboin du Mans à condition que ce dernier ne déshérite pas Raoul de ses terres lorsqu’il sera grand. Les barons protestent mais le roi ne revient pas sur sa parole. L’oncle de Raoul, Guerri élève désormais l’enfant aux côtés de dame Aalais, sa mère.

Raoul,  devient un chevalier particulièrement fort au combat grâce à l’enseignement de son oncle Guerri. Il se lie d’amitié pour un jeune homme, Bernier. Le roi Louis adoube Raoul et ce dernier fait de même pour Bernier qui devient son vassal. Cependant, Guerri se rend chez le roi afin de réclamer les terres de Raoul jadis cédées à Giboin qui ne veut plus les rendre. Louis refuse de les restituer à Raoul. Il va donc les réclamer en personne au roi en ces termes :

XXXIII

« Drois empereres, par le cors saint Amant,

servi vos ai par mes armes portant ;

ne m’en donnastes le montant d’un bezant.

Viax de ma terre car me rendez le gant,

si con la tint mes pere(s) au cors vaillant. »

Traduction :

33

« Mon juste roi, sur les reliques de saint Amand, j’ai mis mes armes à votre service mais pour me récompenser vous ne m’avez même pas donné la valeur d’un besant. Rendez-moi au moins par le don de votre gant, la terre que mon vaillant père possédait. »

 

Reprise du résumé :

Le roi refuse de restituer les terres à Raoul. Guerri, qui est présent, interpelle le roi qui refuse toujours de se rétracter. Guerri menace alors Giboin de reprendre les terres de son neveu par les armes. Le roi promet alors que Raoul reprendra ses domaines à la mort du premier comte entre Loire et Rhin. Le calme revient. Mais quelques temps plus tard, Raoul apprend la mort du comte Herbert. Il monte donc à Paris accompagné de puissants chevaliers, ses garants,  pour exiger le don royal promis. Le roi refuse car le comte avait quatre fils qu’il ne veut pas déshériter. Il renie en cela sa promesse. Les chevaliers rappellent le roi à son engagement. Il finit par céder. Bernier intervient alors auprès de Raoul pour lui signifier qu’il commet une injustice, qu’il ne peut pas accepter ces terres du roi en les prenant aux quatre fils du comte Herbert. Raoul ne veut rien entendre. Il retrouve sa mère qui craint alors qu’une guerre n’éclate entre son fils et ceux du comte Herbert (voir la laisse 49 que je vous ai traduite plus haut). Elle le conseille :

LIV

« Biax fix R[aous], un consel vos reqier,

q’a fis H[erbert] vos faites apaisier

et de la guere acorder et paier.

Laisse lor terr[e], il t’en aront plus chier,

si t’aideront t’autre gu[e]re a bailler

et le Mancel del païs a chacier. »

Traduction :

54

Mon fils, écoute mon conseil. Fais la paix avec les fils d’Herbert, accepte un accord et une compensation pour éviter la guerre. En renonçant à leur fief, ils auront plus d’amitié pour toi et ils t’aideront à chasser Giboin du Mans de tes terres. C’est cette guerre que tu dois mener.

 

Reprise du résumé.

Comme souvent dans les chansons de geste,  le calme de l’un, ici la mère, s’oppose à une colère immense de l’autre, là Raoul. II rejette les conseils de dame Aalais qui finit par lui dire ces paroles lourdes de sens en ce qu’elle sont une malédiction :

LIV

 » Cil Damerdiex qi tout a jugier

ne t’en remaint sain ne sauf ne entier ! »

par cel maldit ot il tel destorbier,

con vos orez, de la teste trenchier !

Traduction :

54

« Que le Seigneur Dieu qui nous juge ne te ramène pas auprès de moi sain et sauf ni entier ! » Cette malédiction lui porta malheur, comme vous allez l’entendre. Raoul eut la tête tranchée.

 

Commentaire :

J’espère qu’à ce stade du résumé et des traductions vous commencez, chers lecteurs, à cerner l’intérêt de ces histoires médiévales et plus particulièrement de ces chansons de geste (je vous expliquerai pourquoi on les appelle chansons de geste une autre fois).

Ces histoires sont fantastiques, empreintes d’une violence exacerbée et hyperbolique qui a probablement inspiré les romans et le cinéma actuels. Les malédictions, les injustices fusent et parfois le merveilleux pénètre leurs textes. Ces histoires regorgent d’action si chère aux lecteurs contemporains.

Vous l’avez compris la guerre va avoir lieu entre Raoul et les fils du comte Herbert et bien d’autres combats encore. Peut-être êtes-vous étonnés d’avoir lu  « comme vous allez l’entendre » dans la traduction juste au-dessus. En effet, n’oubliez pas que les gens, au Moyen Age, ne savent pas lire pour la plupart. Ces récits leur sont alors dits, récités en place publique et ils les écoutent. Ils ont besoin d’être émerveillés, surpris. On leur annonce alors ce qui va se passer (Raoul eut la tête tranchée), même si l’histoire n’évolue pas vraiment ainsi. Ils viendront dès lors, plus tard, écouter la suite du récit pour savoir ce que devient Raoul et comment il perd la vie.

 

Vous aussi, chers lecteurs, je vous raconte la suite très prochainement, en espérant vous avoir intéressés et vous avoir fait découvrir l’univers littéraire médiéval tel qu’il est vraiment alors que les festivals, les manifestations estivales déforment souvent ce Moyen Age pourtant naturellement si passionnant.

 

 


Poster un commentaire

Pierre Bordage, « Ceux qui sauront »

Le premier roman dont je souhaite vous parler est celui de Pierre Bordage, « Ceux qui sauront ».

On me l’a offert. Youpi ! Le titre m’a intriguée, piquant ma curiosité : ceux qui sauront quoi ? est la question qui découle immédiatement du titre.

Avant toute chose, ce n’est, a priori, pas un roman pour adultes mais plutôt pour adolescents. Je dirai a priori seulement. Certes les adolescents s’y reconnaîtront et beaucoup de mes élèves à qui j’ai conseillé la lecture l’ont apprécié. Et puis surprise, les adultes se laissent aussi entraîner par une histoire originale dont la narration reste toutefois simple comme la phraséologie. J’ai moi-même vivement apprécié cette lecture, et parmi mes connaissances (adultes donc) d’autres ont adoré le roman.

Entrer dans ce livre c’est assurément avoir envie de dévorer la suite pour savoir ce qu’il advient des ceux personnages principaux que tout oppose. Ils vivent dans un monde fictif qui rappelle pourtant, en bien des points, le nôtre. On y reconnaît en effet des références à notre passé historique français, sans que ces précisions ne viennent alourdir le texte et l’on est en même temps propulsé dans un univers qui n’existe pas. L’analogie s’impose et la critique est sous jacente, riche, perspicace.

Jean appartient à une catégorie sociale si différente de Clara que l’on se demande comment ils pourraient bien se rencontrer. Tous deux vont découvrir et décrypter leur monde, s’apercevant qu’il est profondément injuste quel que soit le milieu auquel ils appartiennent. Le lecteur tremble à chaque fois qu’ils osent entreprendre ce qui est interdit, chaque fois que le danger les guette, chaque fois qu’ils se battent pour être heureux et libres de s’aimer. Le récit rebondit, les certitudes vacillent et l’envie de les aider dans leur quête naît rapidement, durablement. L’on se laisse emporter facilement (peut-être gage d’une qualité moindre diraient certains, mais lecture fluide et dynamique) par les phrases jusqu’à la fin du récit pour comprendre ce qu’ils « sauront ». Car finalement sont-ils « Ceux qui sauront » ?

Vous en dire davantage anéantirait le charme de la lecture. Aussi il vous revient de décider de vous plonger dans ce livre ou pas. Ce qui est certain, c’est qu’avec cette histoire qui comporte deux suites que j’évoquerai plus succinctement, vous voyagerez.


Poster un commentaire

Bibliothèque

Je ne suis pas devenue écrivain (je ne me fais pas au terme « écrivaine ») par hasard. Passion et motivation, plaisir de l’écriture qui rime avec avec plaisir d’être lue bien évidemment sont à l’origine de mon écriture. Mais pas seulement. J’ai tant lu ! Je lis tant ! Et je ne pourrai pas m’arrêter de lire.
Aussi, j’ai choisi de vous faire part de mes lectures, anciennes, récentes, pour adultes, pour adolescents, de mes coups de coeur….

J’évoquerai plusieurs auteurs, Guillaume Musso, Marc Lévy mais aussi Amélie Nothomb en passant par Pierre Bordage…

Je vous aiderai à vous faire un avis, le vôtre, en lisant le mien. Peut-être que ceci vous permettra de lire d’autres choses. Moi j’aime bien lire les avis de lecteurs avant de m’engager dans telle ou telle lecture. Je m’aperçois parfois que je suis d’accord avec certains et pas du tout avec d’autres…

Rendez-vous très bientôt dans MA BIBLIOTHEQUE et en attendant n’oubliez pas de lire mes histoires et de contribuer au succès de ce site en le faisant connaître auprès de vos amis. Vous me donnerez ainsi encore davantage l’envie d’écrire POUR VOUS !


Poster un commentaire

Connaître l’auteur

Bonjour,

Des lecteurs ont exprimé le désir d’en savoir plus sur l’auteur. Soit, je vais me dévoiler… un peu.

Comme Obélix, je suis tombée fort jeune dans le monde de la littérature. A 12 ans j’écrivais mon premier roman non publié : « Patricia et les fantômes de la trappe secrète ». C’est drôle de voir comment j’écrivais (au véritable sens du terme) à l’époque. Bien sûr je lisais « Alice » et je m’évadais avec elle ! Mais j’avoue que le premier livre qui m’a marquée et dont je me souviens encore est « OUI OUI ». Magique ! Quelles images, quelles couleurs pour mon univers d’enfant que je trouvais triste et terne !

Je ne vais pas entrer dans les détails ou évoquer toutes les étapesde ma vie mais aujourd’hui je suis enseignante en littérature française (vous voyez, rien d’original) et je suis titulaire d’un Doctorat de littérature médiévale française. J’aime mon métier et les élèves pourtant difficiles qui me sont confiés me le rendent bien. Je crois que je réussis à leur faire aimer (pas à tous, je n’ai pas de baguette magique !) la langue française, le lecture et que je leur fais comprendre que c’est une façon extrêmement riche de s’évader librement.

Je suis déjà l’auteur de publications papier dans mon domaine de spécialité : la littérature médiévale et plus particulièrement les chansons de geste (ce qui signifie récit d’exploits, l’ancêtre du roman en somme) des XIIème et XIIIème siècles. J’évoquerai ces publications ultérieurement pour ceux qui voudraient les consulter.

Voilà pour le moment ! J’en ai assez dit! Je vous parlerai donc de mes passions et de bien d’autres choses plus tard.

Audrey.